Les regards solitaires de Claire Tabouret

A Avignon, l'œuvre de Claire Tabouret se déploie en majesté tout l'été. Des grands portraits d'enfants en groupe à la collection Lambert aux troublantes représentations d’êtres masqués de latex à l'église des Célestins, les personnages qui peuplent les toiles de l'artiste nous regardent, nous auscultent, nous sondent, comme autant de miroirs réfléchissant.

Claire Tabouret, "La grande camisole", huile sur toile, 2014 © Claire Tabouret Claire Tabouret, "La grande camisole", huile sur toile, 2014 © Claire Tabouret
Les vingt-trois enfants aux corps enfermés dans des camisoles blanches servant de liens entre eux, aux visages graves, qui fixent du regard les spectateurs sur l'affiche du soixante-douzième festival d'Avignon sont l’œuvre de Claire Tabouret. « La grande camisole », toile monumentale réalisée en 2014, a été choisie par le directeur du festival, Olivier Py pour sa proximité avec les thèmes centraux qui traversent l’édition 2018 : l’enfance, l’exil et le genre. Mais l’auteure de l’affiche n’occupe pas seulement les murs de la Cité des Papes. La Collection Lambert et le festival se sont associés pour proposer aux Avignonnais, aux festivaliers et aux estivants, deux expositions réunissant pour la première fois des peintures de l’artiste issues pour la plupart de collections privées. Ces œuvres ont pour point commun de donner à voir une inversion du regard. Ainsi le visiteur venu précisément regarder des œuvres d’art, trouve ici sa vision réfléchie par celle du ou des personnage-s représenté-e-s. A seulement trente-six ans, Claire Tabouret est l’une des figures majeures de la peinture française. Elle vit aujourd’hui à Los Angeles, exilée volontaire il y a quelques années, pour « se remettre en danger » après avoir été propulsée sur le devant de la scène artistique française lorsque le collectionneur François Pinault fit l’acquisition de plusieurs de ces toiles. Pour la jeune femme, la ville – découverte dans un ouvrage de Jean Rolin narrant les mésaventures d'un agent secret français dépressif et ne sachant pas conduire, ayant pour mission de protéger une chanteuse pop ultra-célèbre – lui garantissait l’anonymat nécessaire à sa création artistique, loin du tumulte et des sollicitations médiatiques nationales. « Je suis tombé amoureuse de la ville mais je ne me suis pas laissé le choix. On à la sensation d’être loin, en décalage horaire, en retard presque. On est face à la mer et on tourne le dos à plein de choses » (Le Monde,11.08.2017). Le succès rencontré aux Etats-Unis et désormais en Chine ne semble pas avoir entamé cette quiétude que lui offre la cité des anges. A Avignon, la Collection Lambert accueille les grands portraits de groupes parmi lesquels «La grande camisole », tandis que l'église des Célestins est investie par deux séries de toiles : les portraits de l’écrivaine voyageuse helvétique Isabelle Eberhardt y côtoient ceux des femmes issues de la série "Les étreintes", dont certaines au visage recouvert de latex, troublent le visiteur. C’est dans leurs jeux de travestissements que les deux séries se rencontrent.

La peinture comme refuge

Claire Tabouret, "The blue pyramid", huile sur toile, Exposition "Les veilleurs", Collections Lambert, Avignon, 2018 © Clare Tabouret Claire Tabouret, "The blue pyramid", huile sur toile, Exposition "Les veilleurs", Collections Lambert, Avignon, 2018 © Clare Tabouret
Du Vaucluse où elle est aujourd'hui célébrée, Claire Tabouret n’a passé que les six premiers mois de son existence à la faveur d'une naissance à Pertuis en 1981. Sa vie, elle n’en parle qu’à partir de vingt ans, lorsqu’elle entre à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Paris ; avant c’était une « vie en attente ». « Si je ne veux pas parler de mon enfance, c’est que j’essaie de faire attention à ne pas tenter d’expliquer les choses trop facilement. En chacun de nous, il y a une détermination qui fait qu’on peut écrire son chemin envers et contre tout et c’est plus ça qui m’intéresse. » déclare-t-elle à Encore-Magazine à l’automne 2015. Dix ans plus tôt, elle est à New York  où elle effectue une année d’études à la Cooper Union. Le célèbre établissement consacré à l'art et au design est l'un des plus sélectifs des Etats-Unis. L’année suivante, en 2006, elle est diplômée des Beaux-arts de Paris. Il y a des événements qui fondent des mythes. Claire Tabouret n’a pas choisi la peinture.  Elle s’est imposée à la petite fille qu’elle était lorsqu’âgée d’à peine quatre ans, elle est confrontée aux « Nymphéas » de Claude Monet. Le choc est physique, bouleversant, il agit comme une révélation. Face à l’œuvre immense de Monet, un mélange paradoxal de fascination et de menace s’empare de l’enfant. Depuis, elle n’a jamais cessé de peindre, à la recherche permanente de cette sensation d’immersion dans la matière et dans la couleur. La peinture est comme une drogue à laquelle elle a succombé très jeune et dont elle cherche à retrouver la première sensation. Comme une drogue, la peinture ne la satisfait jamais mais crée du désir en permanence. Cette quête de quelque chose de l’ordre de l’origine est à relier à un second souvenir, quasi mystique. Lorsque âgée d’une dizaine d’années, elle  visite avec ses parents la Collection d’art brut de Lausanne, elle se retrouve dans la chambre d’un enfant autiste qui en a recouvert les murs d’aplats de couleurs. Comme face à l’œuvre de Monet, la sensation d’immersion renvoie la petite fille à un sentiment protecteur, comme s’il s’agissait d’un abri, une « maison peinture ».  Ce sentiment d’immersion est cependant ambigu car il peut donner l’impression d’un engloutissement. C’est précisément cet interstice, cet entre-deux, qu’investit Claire Tabouret dans son art. Les personnages qu’elle met en scène dans ses tableaux de grand format sont à la fois reliés les uns aux autres par des liens de puissance et de connexion, et menacés d’engloutissement par la peinture en tant que masse qui, si elle les invente, peut aussi les faire disparaître. Ces deux évènements fondateurs orientent son travail vers quelque chose de toujours mouvant. La série des « Maisons inondées » qu’elle dessine pendant plusieurs années en parallèle de son travail, a éminemment à voir avec cela.  De la même manière, s’il faut comprendre la série d’autoportraits qu’elle exécute à l’encre de Chine tous les matins pendant deux ans comme un journal de bord personnel, elle n’en est pas moins un exercice qui permet de se confronter à une représentation psychologique,, qui est basée sur l’émotion du moment. En autorisant ainsi une diversité de perceptions, les représentations de soi deviennent innombrables.

 Des identités multiples…

Claire Tabouret, série "L'errante", huile sur toile, Eglise des Célestins, Avignon, 2018 © Claire Tabouret Claire Tabouret, série "L'errante", huile sur toile, Eglise des Célestins, Avignon, 2018 © Claire Tabouret
 A l’église des Célestins d’Avignon, Claire Tabouret ne montre que des petits formats. Ils se fondent avec respect dans ce lieu désacralisé mais encore solennel, chargé d’histoire qui, à l’opposé d’un « white cube », impose son choix des œuvres et non le contraire. Deux séries y sont présentées composant un dialogue discret. La première aborde la figure d’Isabelle Eberhardt (1877 – 1904). Le destin de l’écrivaine et voyageuse suisse est devenue depuis cinq ans une obsession pour l’artiste. Il est rare de pouvoir identifier et nommer un personnage dans l’œuvre de Claire Tabouret. Dans ce cas précis, c’est la multiplication des identités du personnage qui explique cette fascination car s’il existe très peu de portraits d’Isabelle Eberhardt, elle apparaît différente sur chacun d’eux (habillée en homme, puis convertie à l’Islam, portant l’habit traditionnel algérien…). La série justement intitulée « L’errante » consacre une femme qui change de nom en fonction des lecteurs à qui elle s’adresse. Sa mort violente à seulement vingt-sept ans, à la fois noyée et ensevelie dans l’effondrement d’une maison à la suite du déferlement d’un torrent de boue, rejoint le sentiment d’engloutissement qui pour l’artiste est indissociable de celui d’immersion. Isabelle Eberhardt représente par excellence cet effacement de soi qui est au cœur des préoccupations de l’artiste. Cette idée que derrière la disparition, il y a une apparition. Comme une évidence, Claire Tabouret confronte cette première série de tableaux à « L’étreinte » composée de portrais de femmes dont les visages sont le plus souvent cachés par des masques en latex, témoignages des jeux érotiques d’un monde fétichiste. Utilisant la pénombre et la lumière douce du lieu,  elle crée un jeu de désir où chaque portrait ne se dévoile que lorsque le visiteur s’en approche. En introduisant dans un lieu autrefois sacré, dont la matrice mystique est encore palpable, des figures appartenant au monde du fétichisme, Claire Tabouret crée une note discordante, une provocation qui autorise le débat. Les fétichistes du latex présentent la particularité de dévoiler leur corps en le recouvrant entièrement, de l’érotiser à travers une seconde peau privant d’air la première comme elle prive de tout contact direct avec celle du ou des partenaire(s). En assourdissant les sons, elle favorise aussi l’invention d’une dimension intérieure.

Claire Tabouret, "Grand frère", terre cuite émaillée, tissu, 2013, Exposition "Les veilleurs", Collection Lambert, Avignon, 2018 © Claire Tabouret Claire Tabouret, "Grand frère", terre cuite émaillée, tissu, 2013, Exposition "Les veilleurs", Collection Lambert, Avignon, 2018 © Claire Tabouret
A la collection Lambert, l’exposition « Les veilleurs » rassemble de grandes toiles mettant en scène des groupes imaginaires que Claire Tabouret invente en atelier en s’appuyant sur des photographies. Ils paraissent attendre le visiteur. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Représentant majoritairement des enfants ou adolescents, ces images rappellent, par l’utilisation de plans successifs, les photos de classe ou celles documentant un événement particulier comme par exemple une fête de fin d’année. Cependant, il y a quelque chose d’inquiétant dans ces regards qui fixent le visiteur. Pour Claire Tabouret, l’enfance est le moment des grandes émotions, des grandes décisions, c’est pourquoi ils apparaissent sérieux, déterminés. Cet air grave désarçonne le public, peu habitué à voir des enfants montrés de la sorte.  L’absence de sourire soulève particulièrement l’inquiétude des adultes pour qui le monde de l’enfance est celui de l’insouciance. Pourtant, des peintures de Françoise Pétrovitch aux dessins quasi analytiques de Florence Reymond, les représentations du monde de l’enfance dans l’art contemporain sont marquées par une étrangeté qui confine parfois au cauchemar. C’est que le temps de l’enfance est celui des découvertes et des apprentissages, le moment où l’on prend conscience de son corps. Dans les tableaux à plusieurs personnages de Claire Tabouret, les individus apparaissent esseulés parmi la masse. Plus que des portraits de groupe, ils évoquent des assemblées de solitaires. La fête est grave comme semblent l’attester les visages des quatre-vingt-cinq enfants de la fresque qui recouvre les murs de la chapelle du château de Fabrègues, exécutée in situ par la peintre en 2017. A la Collection Lambert, les portraits d’enfants costumés en tenue de carnaval ont le visage sombre et lucide d’adultes que l’on aurait déguisé en enfants. Face à ceux de « La grande camisole » le visiteur éprouve un malaise. Les visages austères, les camisoles qui enferment les corps autant qu’elles les lient, les couleurs passées donnent à la scène une atmosphère spectrale. Ici comme dans les autres représentations de masse, l’artiste interroge la constance de l’identité individuelle à l’intérieur du groupe. « Il y a quelque chose de paradoxal dans cette récurrence du groupe. Sûrement une fascination personnelle pour l’appartenance à une communauté, le désir que cela crée, la terreur que cela engendre, comme l’impossibilité – chez moi, depuis toujours – d’en faire partie. » confie-t-elle (La Croix, 16.07.18). A côté de ces grandes toiles, les bustes en terre cuite d’adolescents témoignent du travail de sculpteuse de Claire Tabouret. Si celui-ci est moins connu, il donne à voir dans les visages représentés, les mêmes regards insistants et paraissent vouloir prendre la parole pour nous interpeller sur notre identité.

 … A l’autoportrait pluriel

 L’artiste est fascinée par les individus sortant du rôle dans lequel on les a assignés. Sans doute parce que précisément, ils se sont affranchis du groupe, synonyme pour elle d’une terrifiante uniformité conduisant à l’asservissement. Le besoin vital de se confronter physiquement à la peinture, envisagée tel un combat avec la matière, vient confirmer la place centrale qu’occupe le medium dans sa vie. Omniprésent, il se confond avec l’artiste (« (…) ce qui n’est pas bon pour ma peinture, n’est pas bon pour moi non plus. »). Difficile dans ces conditions de laisser de la place pour autre chose. Cette symbiose, sans doute la doit-elle à Monet et à l’enfant qui avait recouvert les murs de sa chambre de traits de couleurs. Avec eux, elle a découvert la peinture par immersion, s’assurant de rester toujours à bonne distance de l’engloutissement.

L’art du portrait chez Claire Tabouret s’envisage comme des jeux de miroir où le regardeur devient regardé, où l’enfant devient adulte et l’adulte enfant. Comme les personnages de la série « Les étreintes » atteignant une dimension intérieure en isolant leur corps à l’aide d’une combinaison de latex, les tableaux de Claire Tabouret nous réfléchissent, la réfléchissent. Ne voit-on pas se dessiner dans tous ces visages un autoportrait toujours différent, unique, non asservi ? Comme une ode à l’altérité, une célébration de la différence. Comme cette enfant au visage grave et déterminé qui, à quatre ans, voulait qu’on la prenne au sérieux dans son désir de peinture.

Claire Tabouret, "L'Errante" 

Du 7 au 24 juillet 2018 - Eglise des Célestins, Avignon (dans le cadre du Festival d'Avignon)

Claire Tabouret, "Les veilleurs"

Du 5 juillet au 4 novembre 2018 - Tous les jours de 11h à 19h.  

Collection Lambert en Avignon
5 rue Violette
84 000 AVIGNON

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