Dave Heath et la poétique de l'isolement

A Paris, la photographie singulière de Dave Heath, témoin des aliénations d'une société urbaine en mutation, rend compte de la tension à l'oeuvre dans l'espace public entre la proximité des corps et la déréliction des êtres. "Dialogues with solitudes", autoportrait sensible, donne à voir la fascinante étrangeté de l'absence présence des corps isolés parmi la foule.

Dave Heath, Two women, NYC, A dialogue with solitudes, 1960, © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto Dave Heath, Two women, NYC, A dialogue with solitudes, 1960, © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto

A Paris, LE BAL, espace d'exposition, d'édition et de réflexion dédiée à l'image contemporaine, se donne entre autres missions, d'interroger les "multiples approches du réel". L'imposante rétrospective consacrée aux œuvres de Dave Heath - la première en Europe - qui se déploie actuellement dans les espaces de cette ancienne salle de bal des Années folles, est en ce sens remarquable. Le travail singulier de l'Américain, ne répondant ni tout à fait à la photographie documentaire, ni vraiment à la photographie expérimentale, ne s'accorde avec aucune des cases prédéfinies permettant de classifier les artistes de façon typologique pour mieux les définir. Ces tirages en noir et blanc ont beau laisser deviner par leur technique de tirage l'influence du photojournaliste Eugène Smith, les silhouettes esseulées dans les villes faire parfois songer aux Américains de Robert Frank, l'oeuvre méconnue de Dave Heath se révèle à bien des égards unique et fondamentale. La photographie envisagée comme un art poétique de la mélancolie est avant tout une façon pour lui d'exister au monde en considérant les êtres qu'il donne à voir dans leurs tourments intérieurs, comme ses alter-égaux, exactes miroirs réfléchissant sa propre solitude. Le titre de l'exposition, "Dialogues with solitudes" fait explicitement référence à son ouvrage manifeste publié en 1965, qui rend compte de l'isolement des individus dans un milieu urbain en transformation, reflet de la propre isolation de Heath qui trouve dans la pratique photographique un moyen de communiquer. Dave Heath est l'un des premiers, dès le début des années 1950, à montrer de façon aussi radicale l'aliénation et l'isolement consécutifs à la société moderne. L'exposition réunit cent-cinquante tirages d'époque présentés dans une subtile scénographie qui dessine la skyline d'une ville américaine, ainsi que la maquette originale de l'ouvrage. Ils entrent judicieusement en dialogue avec trois films du cinéma indépendant américain produits entre 1960 et 1968 qui donnent à voir, entre cinéma-réalité et pratiques alternatives, trois variations sur le thème de la solitude. "Portrait of Jason" de Shirley Clarke,"Salesman" de Albert et David Maysles et Charlotte Mitchell Zwerin et "The Savage Eye" de Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick, sont des films cultes et d'indispensables documents pour quiconque souhaite comprendre la société étatsunienne des années 1960.


Aller au-delà de la surface, le paysage intérieur par l'image

Dave Heath, Washington square, NYC, A dialogue with solitudes, 1960, © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto Dave Heath, Washington square, NYC, A dialogue with solitudes, 1960, © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto

David Heath est né à Philadelphie en 1931. Il est abandonné par ses parents naturels alors qu'il n'a que quatre ans. Son enfance est ponctuée d'aller-retours entre l'orphelinat et divers foyers d'accueil. C'est à l'adolescence qu'il découvre fortuitement la photographie, au détour d'un reportage sur le placement familial, intitulé "Bad boy's story" de Ralph Crane, paru dans le magazine Life.  Il est alors fasciné par  l’incroyable impact visuel des images qui semblent transcender un simple reportage. La photographie devient rapidement pour lui un  moyen de se socialiser, d'exister aux autres pour mieux exister à lui-même. "Je ne sais pas pourquoi certaines personnes deviennent artistes et d'autres non mais il y avait en moi un sentiment plus profond de survie, de devoir me définir par mes propres termes et non par ceux des autres." (cité par Richard Wooodward, "Dave Heath, photographer of isolation", New York Times, 1er juillet 2016). Il apprend seul, trouvant l'inspiration dans l'étude méticuleuse des essais photographiques d'Eugene Smith et des photographes que publient le magazine Life. Arpentant le centre-ville de Philadelphie, ne montant jamais dans un bus sans son appareil photographique trente-cinq millimètres, il expérimente l'image en partant des modèles publiés dans la célèbre revue. Enrôlé comme simple soldat dans la guerre de Corée en 1952, il réalise de saisissants portraits de ses camarades de contingent où l'on décèle déjà, dans l'ennui qui marque les hommes lors des temps d'attente entre deux offensives militaires, la vulnérabilité propre à l'introspection. A son retour de Corée en 1954, Heath l'autodidacte s'inscrit à la Philadelphia Museum School of art où deux semestres suffisent à le mettre dans un état de frustration intense. Il part alors pour Chicago où il fréquente le célèbre Institute of design, fondé en 1937 par le photographe d'origine hongroise Lazlo Moholy-Nagy sous le nom de New Bauhaus, dispensant les principes innovants d'enseignement qui ont fait la renommée de l'établissement allemand jusque à sa fermeture en 1933 par le régime nazi, tout en développant de nouvelles disciplines parmi lesquelles la photographie occupe une place prépondérante.

Les recherches de Dave Heath passent par une expérimentation de la rue américaine : "Mes photos ne sont pas sur la ville mais nées de la ville. La ville moderne comme scène, les passants comme acteurs qui ne jouent pas une pièce mais sont eux-mêmes cette pièce." Lorsqu'il s'installe à New York en 1957, Heath connait un succès quasi immédiat qui autorise l'exposition de son travail au Museum of Modern Art de New York et à l'Art Institute de Chicago dès le début des années 1960. Les deux bourses que lui octroi le Guggenheim successivement en 1963 et 1964, lui offrent l'indépendance et la liberté qui lui permettent de se focaliser sur la réalisation de nouveaux tirages et surtout d'imaginer le montage séquentiel d'un ouvrage auquel il réfléchit depuis 1961, "A dialogue with solitude". Les images que composent Dave Heath s'émancipent de l'aspect purement documentaire en dépassant l'enregistrement d'un simple évènement, pour proposer une expérience du monde, percevoir la tension à l'œuvre dans l'espace public entre la promiscuité des corps et l'esseulement des êtres. Pour rendre compte de cette sensation, Heath isole à l'aide d'un cadrage resserré, des figures dans la foule, individus anonymes désormais séparés de la masse, occupants seuls ou à quelques-uns la totalité de la surface du tirage. Fantômes de chair, à la fois présents par incarnation et absents par introspection, ils reflètent les tentatives du photographe de saisir les paysages intérieurs derrière ces portraits.

Poème photographique en forme d'autoportrait

Dave Heath, from "A dialogue with solitudes", 1960, © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto Dave Heath, from "A dialogue with solitudes", 1960, © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto
 La publication réunit un ensemble de quatre-vingt-deux photographies réparties en dix chapitres abordant les thèmes de la violence, l'enfance, la pauvreté, la guerre, les questions raciales, la vieillesse... Chacun d'entre eux est précédé d'une longue citation d'un écrivain célèbre parmi lesquels Herman Hesse, T. S. Elliot ou Robert Louis Stevenson. Il se dégage de cet ensemble composé de la réunion des photographies et des textes une certaine nostalgie qui trahit la sensation étrange de vivre la fin d'une époque. Pour qualifier cette atmosphère crépusculaire, Robert Frank évoquera dans son essai introductif un "late Friday afternoon in the universe". Le sentiment qu'éprouve Dave Heath vis-à-vis de ses contemporains semble annoncer les grandes transformations de la société américaine dont l'été 1967, surnommé "Summer of love", amorcera la rupture générationnelle d'une nation en équilibre précaire sur un modèle sociétal composite à mi-chemin entre le puritanisme hérité de l’immédiate après-guerre et la libération sexuelle qu’annonce le mouvement hippie. C’est ce moment charnière de l’histoire récente des Etats-Unis que dépeint avec justesse le film "The graduate" de Mike Nichols, considéré comme le film manifeste du Nouvel Hollywood, mouvement qui emprunte au néoréalisme italien et à la modernité de la Nouvelle Vaque pour réinventer le cinéma américain. Long poème photographique, "A dialogue with solitude" transcrit avec exactitude la perception à la fois aliénante et pleine de tendresse que Dave Heath éprouve pour une humanité où prédomine des individus esseulés de tous âges et toutes origines. La présentation de la maquette originale sur un seul mur où les pages se succèdent les unes à côté des autres, permet d''embrasser d'un seul tenant une mise en page qui présente d'étonnantes similitudes avec la composition d'une partition musicale. Certaines pages sont laissées blanches tandis que d'autres accueillent une photographie, parfois saturée d'un texte rajouté. La grande liberté permet l'association d'images de prime abord importable, comme par exemple la photographie d'une jeune femme lisant un recueil d'Allan Ginsberg dans un café new-yorkais fait face à celle d'un soldat au regard résigné quelque part en Corée. Parfois, on trouve une image extrêmement simple dont la signification demeure (volontairement) mystérieuse. "A dialogue with solitude est un autoportrait" confiait Dave Heath, "le résultat d'une quête, celle de figures anonymes dans lesquelles je me suis reconnu".

La fulgurance de la comète

Dave Heath, from "A dialogue with solitudes", 1960, © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto Dave Heath, from "A dialogue with solitudes", 1960, © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto

La publication de "A dialogue with solitude" en 1965 "relève de l'anomalie" selon les mots de Dave Heath. L'ouvrage, qui n'intéresse pas les éditeurs, doit son existence à un imprimeur qui y voit une opportunité publicitaire. Tiré à peu d'exemplaires, très vite épuisé, le livre va influencer de nombreux photographes et compte parmi les pus importants essais photographiques de la seconde moitié du XXè siècle. Cependant, l'attrait pour la photographie singulière de Dave Heath s'amenuise. A la fin des année 1960, ses images disparaissent de l'espace médiatique. En 1970, il est nommé professeur à la Ryerson University de Toronto et met un terme à sa carrière professionnelle. Il ne le sait pas encore mais son installation au Canada sera définitive. Bien des années plus tard, il en recevra la citoyenneté. Sa carrière académique se déroulera entièrement à la Ryerson. Il conserve une pratique photographique qui lui permet de documenter son environnement à l'aide d'un nouvel appareil, le Polaroid SX-70. Pendant trois décennies, il consignera ces tirages instantanés dans d'épais cahiers remplis d'écrits personnels, forme hybride à mi-chemin entre le manuel et le journal intime. Ce n'est qu'à la fin des années 1980 qu'il retrouvera une visibilité et une certaine notoriété lorsque la Howard Greenberg Gallery à New-York organisera plusieurs expositions autour du corpus photographique des années soixante, permettant ainsi de (re)découvrir une oeuvre magistrale qui compose le bouleversant portrait d'une Amérique intranquille, traduisant l'inquiétude d'une époque à la veille de transformations majeures qui vont modifiées en profondeur la société étatsunienne.

Dans le catalogue édité à l'occasion de l'unique rétrospective que lui consacre le Philadelphia Museum of art au seuil de sa vie, en 2015, Keith F. Davis, conservateur de la collection photographique du Nelson-Atkins Museum of Art et commissaire de l'exposition écrit : "Le motif central de la vie de Dave Heath est un sentiment de rejet sombre et omniprésent (...) Son sentiment de sans-abrisme émotionnel était à la fois un poids important et une motivation - une source de douleur personnelle et de profonde acuité philosophique." Dave Heath, homme timide et imprévisible dont la durée extrêmement brève de l'unique mariage témoigne de la grande difficulté à interagir avec ses contemporains, est décédé en 2016, sans descendance directe.

Dave Heath, from "A dialogue with solitudes", 1960, © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto Dave Heath, from "A dialogue with solitudes", 1960, © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto
Les images de Dave Heath expriment à la fois son sentiment d'isolement au monde et son désir de connexion aux autres. De la foule rassemblée à Central Park aux figures esseulées, perdues dans leur pensées, ces solitudes parmi la masse illustrent l'aliénation d'une vie urbaine en mutation. Finalement la carrière professionnelle de Dave Heath n'aura duré que quinze ans (1953 - 1968), mais l'intensité de ces années-là fut primordiale, tant dans l'innovation dans sa pratique photographique que dans la découverte de soi. La démarche singulière qu'il met en place au cours de cette période, lui permet d'expérimenter une approche novatrice de la narration et du séquençage des images qui trouve son aboutissement dans l'édition de son chef-d’œuvre, "A dialogue with solitude". Ses explorations sensibles de la perte, de la douleur, de l'amour et de l'espoir viennent confirmer la place singulière et néanmoins essentielle qu'il occupe dans le milieu de la photographie des années 1960. De cette œuvre profondément personnelle, conséquence d'une vie d'orphelin solitaire, Dave Heath utilise le sentiment d'abandon pour créer un corpus d'images qui souligne l'importance et les difficultés du contact et de l'interaction des êtres. Cette remarquable rétrospective permet de révéler la place centrale occupée par Dave Heath dans la création photographique de la seconde moitié du XXè siècle et souligne une fois de plus le rôle scientifique fondamental joué par LE BAL à l'échelle européenne. 

Dave Heath, "Dialogues with solitudes" (Sous le commissariat de Diane Dufour)

Du 14 septembre au 23 décembre 2018 - Du mercredi au dimanche de 12h à 19h, nocturne le mercredi jusqu'à 22h.

LE BAL
6, impasse de La Défense 
75 018 PARIS

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.