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Billet de blog 7 mars 2020

Congo, d'autres fictions possibles

A Zurich, le Musée Reitberg engage un dialogue inédit entre des œuvres historiques et contemporaines de la République démocratique du Congo. En confrontant les archives Himmelheder, clef de voûte de l'exposition « Fiction Congo », aux créations des artistes congolais contemporains, l’exposition pose un regard critique sur la colonisation et autorise d’autres fictions

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David Shongo, "Bugs", from the series "BLACKOUT POETRY, IDEA'S GENEALOGY", Lubumbashi, 2019, digital print on aluminium © David Shongo, commissioned by Museum Reitberg Zurich

La scène artistique congolaise contemporaine est sans nul doute la plus inventive et diversifiée du continent africain. Le Musée Reitberg à Zurich propose de la faire dialoguer avec son passé artistique en la confrontant à des masques, statues, objets aux qualités décoratives exceptionnelles. Un ensemble de plus de mille cinq cents photographies d'époque accompagne ces pièces historiques, qui sont exposées pour la première fois et mises en regard avec des œuvres d'art contemporain congolais dans un face-à-face inédit. Jamais auparavant un tel rapprochement n'avait été rendu possible. Ce sont les imposantes archives de l’ethnologue de l’art allemand Hans Himmelheber (1908-2003), conservées désormais au sein du musée zurichois, qui ont permis cette rencontre. Himmelheber a beaucoup voyagé en Afrique jusque dans les années 1970, se rendant treize fois en Côte d’Ivoire et au Liberia, ses territoires de prédilection. En 1938-39, il effectue son unique voyage au Congo, alors sous domination belge. Celui-ci permet d’étudier son processus de travail, son « modus operandi ». Himmelheber est l’un des premiers à mentionner le nom des artistes africains, faisant le choix de l’individu – bien que le concept d’artiste sur lequel il se fonde demeure occidental –, privilégiant un contact direct, établissant une relation proche avec les centres de production artistique. Comment agir avec l’histoire et avec cet héritage ?  Quelle approche privilégier ? Comment faire une exposition avec une archive comme celle-ci ? Afin d'éviter une vision unilatérale qui serait purement occidentale, l'institution a donc fait le choix d'inviter sept artistes congolais parmi lesquels Sammy Baloji, Michèle Magema ou Monsengo Shula. Ils se sont confrontés avec un regard critique aux archives Himmelheber et à travers elles à la question coloniale, en regardant le passé d’un point de vue contemporain. « Fiction Congo », le titre même de l’exposition, s'est imposé au cours de discussions avec les artistes en résidence. Une phrase revenait sans cesse, obsédante, « le Congo est une fiction ». Chéri Samba (né en 1956 à Kinto M’Vuila, Congo) représente sans doute le mieux cette fiction congolaise.  Représentant d’un art populaire, il a visité le musée Reitberg il y a trente ans. Son tableau « Hommage aux anciens créateurs » (Acrylique sur toile, CAAC - Collection Pigozzi, Genève) sert de prologue à l’exposition. Ses trois niveaux de lecture abordent l’art ancien, en donnent une vision critique et évoquent la toile en elle-même. En découvrant les œuvres conservées par l’institution helvétique, Samba s'interroge sur le fait que des pièces de si belle qualité n’aient jusque-là jamais été montrées en Afrique.

Chérif Samba, "Hommage aux anciens créateurs, 1999, Acrylique sur toile, 151 x 201 cm, CAAC - The Pigozzi Collection, Genève © Chérif Samba, courtesy CAAC - The Pigozzi Collection, Genève

L’expédition congolaise de 1938-39 fut commanditée par le Musée d’Ethnologie de Genève, le musée de Bâle mais aussi la galerie Charles Ratton à Paris ainsi que la galerie new-yorkaise Weyhe. L’abondante correspondance témoigne des exigences de ses commanditaires en matière d’acquisitions. L’ethnologue collectionneur entretient donc une position ambiguë quant à ce voyage[1]. L’exposition s’ouvre sur la projection d’images en noir et blanc tournées par Himmelheber sur lesquelles sont lus des extraits de son journal intime par son fils. Sur le mur perpendiculaire, en retour, apparaissent successivement les vidéos des sept artistes invités. Ils sont filmés en pied, restent silencieux, observateurs attentifs des scènes d'un temps où leur terre ne leur appartenait pas. Cette introduction forte, parfois glaçante, crée un malaise qui donne le ton à la manifestation. Il ne s’agit pas ici d’édulcorer les faits, bien au contraire. Le regard critique des contemporains permet au musée de montrer qu’il y a toujours eu des artistes, de tout temps, même s'ils ne se définissaient pas comme tels selon l'appellation occidentale.

Hans Himmelheber, "Portrait de son ombre", Kigulu, 18 juin 1938, Museum Reitberg, Zurich FHH 155-26 © archive of Museum Reitberg, Zurich

La date du voyage – de mai 1938 à juillet 1939 –, explique la méfiance générale dont Himmelheber fait l'objet. Sa nationalité allemande fait peser sur lui de lourds soupçons d’espionnage. Ce n'est que par l’intermédiaire du colon français – grâce au soutien du gouverneur français voisin avec qui il entretient une relation cordiale – qu’il peut entrer sur le territoire de la colonie belge. Himmelheber est tout à fait conscient de la valeur des objets qu’il est venu chercher. Dans le film introductif, il évoque avec enthousiasme l’achat d’une automobile (certes d’occasion) rendu possible par l'échange d'une dizaine de masques qu’il a dénichés auparavant.

Partage colonial

Region Pende Est, "Ngolo, masque avec cornes", avant 1939, bois, fibre végétale, pigments, 67 x 29 x 36 cm, © Musée Rietberg, HH19, Don de Barbara et Eberhard Fisher; Acquis par Hans Himmelheber

Passé la salle introductive, le visiteur se retrouve face à un mur quadrillé de 81 pièces gravées en bois de caoutchouc. « Under the landscape » de Michèle Magema, fait explicitement référence à la Conférence qui s’est tenue à Berlin en 1884-85, et au cours de laquelle les nations occidentales se sont partagées l’Afrique, faisant fi des frontières naturelles. Celles figurées ici se rapportent aux neufs pays frontaliers du Congo. Le choix du caoutchouc n’est pas anodin. Ce bois extrêmement dur est ici laborieusement gravé pour rappeler le travail forcé dans les plantations d’hévéas, subi dans des conditions extrêmes de pénibilité alors même que le Congo était un état libre. Le rapport au territoire très étendu du Congo dont on a peu de représentations physiques, est ici palpable. Comme toujours dans le travail de Michèle Magema, la notion du corps est prépondérante. Elle apparaît en creux, dans sa présence absence. Réalisé sur place au Congo, cette pièce imposante fut l'occasion pour l'artiste de revenir pour la première fois sur sa terre natale, trente-deux ans après son départ. Toutes les planches qui composent la pièce sont issues du même arbre, symbole probable de filiation, de racines communes. Derrière ce travail de gravure, on retrouve l'idée du rituel, de la répétition conduisant à une sorte de transe. L'ensemble compose une cartographie, un document administratif. Ce qui est en jeu ici, c'est la tentative de redéfinir cette frontière, se la réapproprier. L'œuvre fonctionne comme un sas qui permet d'accéder de plain pied à l'exposition, une porte vers le passé dont la distorsion par Magema permet au visiteur de se projeter avec un regard critique au cœur de la production artistique telle qu'elle existe en 1938-39.

Michèle Magema, "Under the landscape", 2015, Installation de 81 petites planches en bois d’Hévéa, 300 x 200 cm, Dak'Art 2016. © Michèle Magema
Région de Kuba, "Jupe de danse avec motifs de pneus", Première moitié du XXème siècle, 290 x 67 cm, Museum der Kulturen Basel, III 26550 © Museum der Kulturen Basel, photo: Omar Lenke

La première section est consacrée au design et à l'élégance dans le Royaume Kuba, entité étatique et politique qui rassemble une vingtaine de peuples Bantous, au sein duquel l'art que l'on produit est fait pour transformer le monde sur des bases esthétiques. L'art textile est très connu des cubistes tels Pablo Picasso. Le travail, réalisé à partir de fibre de palmier, s'effectue en équipe. Il est connu pour sa force novatrice, d'une grande créativité : ici, l'invention d'un motif reprenant les traces de pneus laissées dans la terre par les automobiles des missionnaires. Peu d'objets furent acquis par Himmelhebler sur ce territoire, le savant allemand se heurtant au refus de vente du Roi. C'est par une photographie plus tardive (1947), prise par Eliot Elisofon que sont illustrées les très riches parures d'apparat que portaient les rois Kuba. La préparation occupait deux jours entiers, tandis que l'habit cérémoniel nécessitait trois heures et l'aide de cinq personnes pour être revêtu. Dès cette époque, le roi est très conscient de la manière dont il veut être représenté. Pathy Tshindele (né en 1976 à Kinshasa où il vit et travaille) apporte une réponse contemporaine à cette image d'apparat à travers le portrait peint de l'ancien président de la République populaire de Chine, Hu Jintao, extrait de la série « It's my Kings » (Acrylique sur toile, 2012, Galerie MAGNIN-A, Paris). Il est ici présenté comme le pendant de la photographie du roi et montre l’irrésistible influence de la Chine sur l’Afrique aujourd’hui.

Pathy Tshindele, "Sans titre (Portrait de l'ancien Président de la République populaire de Chine, Hu Jintao)", de la série "It's my kings", 2012, Acrylique sur toile, 127 x 90 cm, MAGNIN-A, Paris © Courtesy de l'artiste et MAGNIN-A, Paris, photo: Cyrille Martin
Yves Sambu, "Sapeur Nd'jili", série "Vanité apparente", Kinshasa 2019, photographie, 75 x130 cm © Yves Sambu, commissionné par le Musée Reitberg, Zurich

Un peu plus loin, les photographies contemporaines d'Yves Sambu (né en 1980 à Lukula, Congo, vit et travaille à Kinshasa) témoignent de l'importance de l'élégance et donc de l'apparence. Elles répondent aux photographies prisent par Hans Himmelheber qui sont elles-mêmes mises en regard avec un ensemble photographique acheté par l'ethnographe à Kinshasa. Les images sont prises par le photographe congolais Antoine Freitas qui, à partir de 1935, parcourt une bonne partie du territoire avec un appareil qu'il a construit lui-même, afin de réaliser des instantanés, avant d'ouvrir son studio à Kinshasa en 1947. Ces étonnants clichés donnent à voir une recherche élaborée dans la mise en scène de sa clientèle, cherchant à refléter l'image idéale de cette dernière y compris dans l'extravagance. Réalisés à la même époque et dans les mêmes lieux que ceux d'Hans Himmelheber, ils révèlent une approche totalement différente de la représentation photographique, très construite et indique la coexistence de mondes visuels parallèles. La série témoigne d'une modernité qu' Himmelheber ne cherchait pas lui-même. Des images contemporaines de Congolais vivants à Zurich illustrent cet art de l'élégance aujourd'hui incarné par les sapeurs[2].

Hans Himmelheber, Trois hommes avec chapeaux, région de Yaka, 1938–1939, négatif en noir et blanc © Musée Rietberg, FHH 169-4
Royaume du Congo, "Mangaaka, figure de pouvoir", 19ème siècle, bois, fer, métal, céramique, verre, fibres végétales, textiles et pigments, 115 x 45 x 37,5 cm © Horstmann Collection, Zug

Les objets de pouvoir ouvrent la deuxième section de l’exposition consacrée à la domination et à la politique. Ces figurines sont chargées par la tête ou par le ventre. Cela leur donne la puissance, la faculté d'agir. Les statuettes les plus petites sont destinées aux besoins personnels. Les plus imposantes sont inventées au cours de la période coloniale qui voit la multiplication des « Mangaaka » (grandes statuettes), destinées à faire regagner leur puissance aux responsables locaux dont l'autorité est concurrencée par l'administration coloniale. Les nombreux clous dont elles sont parées représentent un contrat scellé entre deux personnes. Le clou fait office de signature. Une troisième sculpture apparaît comme leur pendant contemporain. Avec « Nkisi numérique » (2017, Collection Bujas-Crisostomo), Hilaire Balu Kuyangiko (né en 1992 à Kinshasa où il vit et travaille) apporte une réponse amusante aux problématiques d'aujourd'hui, puisqu'ici la « Mangaaka » est chargée de déchets électroniques, référence à l'un des composants, fabriqué à 80% au Congo.

Hilaire Balu Kuyangiko, Nkisi numérique, 2017, matériaux divers, 109 x 50 x 50 cm, Nuno Crisostomo Collection, The Bujas-Crisostomo Family Collection © Musée Reitberg, Zurich, photo: Rainer Wolfsberger

Une histoire tronquée

Vue de l'installation "Evolve: Memories of an Evolué" de Michèle Magema, dans l'exposition "FICTION CONGO" © Musée Reitberg, Zurich, photo: Rainer Wolfsberger

Quelle est la part des petites histoires dans la grande histoire du Congo ? Celles, intimes, des hommes et des femmes, qui permettent d'appréhender l'autre, celle qui les dépasse. La manière dont Michèle Magema aborde l'invitation que lui a faite le Musée Rietberg correspond à la somme d'une superposition de plusieurs dialogues. Alors qu'elle a imaginé « Under the landscape », porte d’entrée dans l'exposition tentant de tracer les contours difficilement saisissables d’un pays inventé par les occidentaux, elle réalise un second travail à partir d'un livre, « Zaire 1938-39[3]», qu'elle s'est appropriée il y a une quinzaine d'années, lors de sa parution, le consultant régulièrement dans les bibliothèques qui en disposaient d'un exemplaire. Les étranges dates qui accompagnaient le nom d'un pays qui n'est plus – qui n'a jamais vraiment été ? – pour en former l'intitulé, révélaient en fait les photographies prises par Hans Himmelheber lors de cette unique expédition au Congo. Le catalogue accompagnait la première exposition qui lui était consacrée, au Musée Reitberg de Zurich, en 1993. Elle a élargi ses recherches aux mille cinq cents images d'archives qui composent désormais ce fond. « Evolve : Memories of an Evolué » rassemble des dessins performatifs à l'encre de chine, en lien avec le corps, le papier, la peau, le geste, ritualisé. En 1938-39, Malongo Isaac Magema, le grand-père de Michèle Magema, a vingt ans. Il est ce que l'on appelle un « évolué », une invention coloniale dans laquelle l'éducation est instrumentalisée. Il fit une très belle carrière dans l'administration belge. Sa grand-mère était une indigène et non une évoluée. Pour l’artiste, la ségrégation commence là. 

Vue de l'installation "The lord is dead, long life to the lord" de Sinzo Aanza, 2019 © Musée Reitberg, Zurich, photo: Rainer Wolfsberger

Sinzo Anzaa (né en 1990 à Goma, vit et travaille à Kinshasa) fait débuter sa grande fresque intitulée "The lord is dead, long life to the lord" par un paysan apportant un fétiche. Il est engagé dans une action de transformation. Les gens flottent dans une sorte d'ivresse. Les cordages marins symbolisent ici le déplacement. L'artiste mélange ses propres textes à des enregistrements sonores réalisés dans les villages traversés par Himelhebler, redonnant leurs voix aux acteurs et aux objets. Il utilise ici les images de Himmelheber qu'il détourne pour en faire les témoins de l'histoire du changement du Congo. 

Sammy Baloji, "Mine à ciel ouvert noyée de Banfora. Lieu d'extraction artisanale, 2010, photographie jet d'encre © Sammy Baloji

Ancien pensionnaire de la Villa Médicis à Rome, Sammy Baloji (né en 1978 à Lubumbashi, Congo, vit et travaille entre Lubumbashi et Bruxelles) travaille sur les archives coloniales depuis vingt ans. Révélation de la Biennale de Venise 2015 où il représente le pavillon belge, il est l'initiateur de la Biennale de Lubumbashi. Il travaille sur le patrimoine industriel de Katanga, sa région d'origine. A ce moment, l'activité coloniale qui rapporte le plus est sans contexte la chasse sportive pour les occidentaux qui achètent leurs licences auprès des autorités belges alors même que les gens sont expropriés pour satisfaire à ce nouveau loisir de luxe. A partir du film « Les statues meurent aussi » réalisé en 1958 par Alain Resnais et Chris Marker, qui témoigne de l’aliénation de la production artistique locale par la présence occidentale, les artistes africains créant des objets spécifiquement pour les musées européens, imposant ce que l’on peut appeler une fabrique du regard, Sammy Baloji imagine une installation dont le but est de redonner une voix aux objets du musée Reitberg, dépouillés de leur contexte originel. L’œuvre prend le nom de kasala[4], art de la célébration, genre littéraire et pratique biographique, à partir de l’écriture d’une généalogie cosmogonique locale. Pour cela, il s’associe à l’écrivain congolais Fiston Mwanza Mujila (né en 1981 à Lubumbashi). Justement intitulée « Kasala : The Slaughterhouse of Dreams or the First Human, Bende’s Error », la proposition de Baloji fait référence à Hans Himmelheber, dans le sens où elle interroge le traitement des archives coloniales à travers la décontextualisation des objets.

Sammy Baloji, Sans titre #12, 2006, photographie d'archives sur papier satiné mat, 60 x 181 cm, © Courtesy de l'artiste et de la Galerie Imane Farès, Paris

 Déconstruire la fiction coloniale

Hans Himmelheber, Femmes avec coiffes traditionnelles, région Kuba, 2 février 1939, négatif en noir et blanc © Musée Rietberg, FHH 185-8

L’abondante documentation qui accompagne les archives Himmelheber est une aubaine plutôt rare pour l’époque, permettant de tracer précisément les objets de la collection. S’il est le premier à s’intéresser aux artistes locaux, documentant leur processus de production, ces voyages ont également un but clairement économique pour lui qui n’est ni titulaire d’une chaire à l’université, ni conservateur de musée. C’est le commerce d’objets qui assure le financement de ses recherches. Muni de son appareil photo, il va créer une image fantasmée, fausse, d’une Afrique traditionnelle, épargnée par le monde moderne. Michèle Magema et David Shongo (né en 1994 à Lubumbashi où il vit et travaille) s’intéressent à cette iconographie. Pour l’œuvre « Backout poetry, idea's genealogy[5] », l’artiste visuel et sonore David Shongo affirme que les photographies sont des réappropriations de l'histoire. Sur les mille cinq cents images, il en choisi quatre qui sont, tout à fait par hasard, les mêmes que celles choisies pas Michèle Magema comme point de départ de sa pièce très personnelle « Evolve: Memories of an Evolué ». Shongo s'intéresse aux archives de manière accidentelle. « Je m'intéresse aux portraits » précise-t-il. C’est le regard colonial porté par Himmelheber qui le préoccupe ici : la façon dans les personnes se tiennent, dont elles sont représentées. Dans ses collages de grands formats, il accentue ce regard colonial en l’actualisant à l’aide d’éléments qui nous sont familiers : ici, le circuit d’une puce électronique compose l’arrière-plan jaune et blanc de « Ma Nkaki » dans lequel l’image originelle d’une femme, dont un globe terrestre s’est désormais substitué à son panier, est mise en joug par une arme automatique d’où s’échappe une balle démesurée, symbole des nombreux conflits pour la lutte et le contrôle, encore aujourd’hui, du commerce des matières premières congolaises. A côté, l’image d’un dignitaire de la région de Yaka porte désormais d’improbables lunettes 3-D sur lesquelles se dessinent des courbes de couleurs différentes, rappelant le cours de la bourse. Dans « Bugs » l’artiste s’approprie le portrait d’une jeune femme de la région de Kuba exécutée en 1939 pour en tirer l’intensité d’un regard qui ne fuit pas, plonge droit dans celui du visiteur, un regard d'égal à égal, contredit pourtant par la présence d’un code barre au centre de l’image, rappelant que celle-ci participe pleinement à l'entreprise coloniale. Il applique au Congo la notion de monde inconnu, qui veut qu’un monde soit une fiction même si, dans ce cas précis, la fiction n'est pas destinée au Congolais mais au monde occidental. Ainsi, les objets relèvent d'un monde inconnu, d’un espace inconnu.

David Shongo, "Colonial binary", from the series "BLACKOUT POETRY, IDEA'S GENEALOGY", Lubumbashi, 2019, digital print on aluminium © David Shongo, commissioned by Museum Reitberg Zurich
Antoine Freitas Portraits, région du Kasaï 1936-1939, empreintes SW sur papier gélatine argent, Musée Rietberg © Musée Rietberg, Zurich

Dans son autobiographie, « Le monde d’hier, souvenirs d’un européen », Stefan Zweig décrit parfaitement la Vienne du début du XXème siècle et l’engloutissement sourd, en pente douce, d’une civilisation qui avait une foi inébranlable en l’avenir et qui est venue se fracasser sur l’horizon des années trente pour disparaître à jamais avec la Seconde guerre mondiale. Hans Himmelheber appartient à cet ancien monde. Les archives qui portent son nom au Musée Reitberg témoignent, en ce qui concerne le voyage de 1938-39, d’un territoire, le Congo, marqué par le colonialisme, l’évangélisation et le commerce mondial qui l’ont privé de sa propre fiction. L’exposition s’achève sur un volet intitulé « Ma vision du Congo » qui revient sur l’ensemble des thématiques abordées dans ses différentes sections à travers les regards d’artistes, de créateurs, de représentants de la vie culturelle congolaise mais aussi de ceux de la diaspora suisse et européenne, exprimés dans des entretiens filmés, polyphoniques, qui invitent le visiteur à se saisir de la question postcoloniale et à travers elle, à réfléchir au débat sur la restitution des œuvres d’art africaines. Les peintures populaires et narratives de Monsengo Shula (né en 1959 à Nioki, vit et travaille à Kinshasa), « pétri d’un humour surréaliste qui évoque le Chaplin des Temps modernes » pour reprendre les mots si justes de Roxana Azimi[6], sont ici peuplées de cosmonautes aux combinaisons multicolores, ornées de motifs africains qui, si elles rappellent l’ambitieux programme spatial qu’avait imaginé le pays dans les années 1970, inventent surtout les futurs probables d’un nouveau monde qui aura pour épicentre le Congo et donc l’Afrique, reprenant ainsi les derniers mots de Patrice Lumumba, alors premier ministre à la veille de son assassinat : « L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera, au nord et au sud du Sahara, une histoire de gloire et de dignité[7]. »

Monsengo Shula, "Ata ndele Mokili" (Tôt ou tard le monde changera), 2014, Acrylique sur toile, 130 x 200 cm, © Monsengo Shula, Collection Henri et Farida Seydoux

[1] Sur la place ambiguë de l a Suisse dans l’histoire coloniale, voir Patricia Purtschert, Francesca Falk & Barbara Lüthi (2016) Switzerland and ‘Colonialism without Colonies’, Interventions, 18:2, 286-302, DOI: 10.1080/1369801X.2015.1042395 ; Voir également Colonial Switzerland: Rethinking Colonialism from the Margins publié par P. Purtschert, H. Fischer-Tiné

[2] La Sape est l’abréviation de la Société des ambianceurs et des personnes élégantes.

[3] Zaire 1938-39, photographic documents on the arts of the Yaka, Pende, Tshokwe and Kuba, Hans Himmelheber, Andrea C Kuprecht, Eberhard Fischer, Clara Mayer-Himmelheber Catalogue de l’exposition éponyme au Musée Reitberg, Zurich, 1993, 164 pp.

[4] Sur la pratique du kasala, voir Madiya Clémentine Faïk-Nzuji. « Le kasala et ses traits essentiels dans la littérature orale traditionnelle luba. » In: Cahiers d'études africaines, vol. 15, n°59, 1975. pp. 457-480. https://www.persee.fr/doc/cea_0008-0055_1975_num_15_59_2580 Consulté le 1er mars 2020.

[5] Œuvre co-produite avec la Biennale de Lubumbashi.

[6] Roxana Azimi, Le Monde, 7 septembre 2015.

[7] « La dernière lettre de Patrice Lumumba à sa femme », Jeune Afrique, 17 janvier 2011. https://www.jeuneafrique.com/182878/politique/la-derni-re-lettre-de-patrice-lumumba-sa-femme/  Consulté le 6 mars 2020.

Hans Himmelheber, Traces de pneus, région Songye, 1939, négatif en noir et blanc © Musée Rietberg, FHH 188-28

« Fiction Congo. Les mondes de l'art entre le passé et le présent», commissaire : Michaela Oberhofer, conservatrice du département Afrique et Océanie, directrice du Service des collections au Musée Rietberg.

Du 22 novembre 2019 au 15 mars 2020 - Du mardi au dimanche de 10h à 17h, nocturne le mardi jusqu'à 20h.

Museum Reitberg 
Gablerstrasse 15
CH - 8002 Zurich

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