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Billet de blog 12 janv. 2019

A Dole, Psyché annonce la fin des jours

L'artiste Lydie Jean-Dit-Pannel répond à l'invitation à piocher dans les collections du Musée des Beaux-Arts de Dole par un cri d'alarme en faveur du climat où œuvres muséales et travaux récents d'artistes invités retracent la genèse d'une catastrophe à venir. “La fin des jours”, voyage artistique dans l’inquiétude environnementale, rappelle que la nature est le bien commun de l'humanité.

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  • Lydie Jean-Dit-Pannel, "Psyché dans la nature", Photographie couleur, décharge sauvage de la plaine, Yvelines,, Exposition "La fin des jours", Musée des Beaux-arts de Dole, 2018 © Lydie Jean-Dit-Pannel

"Le monde a commencé sans l'homme et se terminera sans lui" (Claude Lévi-Strauss, "Tristes tropiques"

C’est d’abord l’histoire d’une rencontre, celle d’Amélie Lavin, directrice du Musée des Beaux-Arts de Dole, et de l’artiste Lydie Jean-Dit-Pannel à qui l’institution consacrera la première exposition rétrospective de ses œuvres en 2020.  L’envie de travailler ensemble tout de suite, dans cet état d’urgence que constitue le défi climatique couplé aux inquiétudes sociales qui traversent le pays a trouvé, dans la réflexion en cours sur la nouvelle présentation des œuvres issues des collections du musée, un moyen d’expression inspiré et engagé. "La fin des jours", œuvre inédite composée de 1825 cartes postales représentant des couchers de soleil, donne aussi son nom au projet imaginé par l'artiste en lien avec cette actualité brulante et dont l'emblème, un petit oiseau, porte déjà son gilet jaune. La proposition guide le visiteur dans la traversée d'une histoire où la nature, les humains et les animaux occupent les rôles principaux, où le récit reflète leurs interactions. Les œuvres du musée, presque toutes issues des réserves, entrent en dialogue avec celles de Lydie Jean-Dit-Pannel et de quatre artistes invités: Fanny Durand, Coline Jourdan, Héloîse Roueau et Gauthier Tassart, fidèle complice de ces dernières années, indispensable binôme dans le travail mené autour des chants d’oiseaux.

Simon Bussy, "Souïamanga à gorge jaune", huile sur toile, 1949, Musée des Beaux-arts et d'archéologie de Besançon, en dépôt au Musée des Beaux-arts de Dole © Charles Choffet

L'exposition aussi nécessaire qu'imprévue, traduit l'urgence face aux dangers d'une exploitation illimitée de notre environnent naturel. Elle s'entend aussi comme le préambule de la rétrospective de 2020 en composant un portrait résolument politique de l'artiste en militante de la planète. Lydie Jean-Dit-Pannel s'est donc immiscée dans les réserves du musée, a joué avec les collections pour en tirer les fils d'une histoire eschatologique qu'elle répète dans ses œuvres personnelles depuis l’invention de Psyché, son alter ego artistique, une histoire prophétique qui nous concerne tous. La "fin des jours" parle d’ambivalence, à l’instar des images de couchers de soleil qui se confondent avec les levers dans un éternel recommencement, cartes postales idylliques où le spectacle de la nature laisse place à la promotion touristique; évoque aussi l’espoir qui se dessine dans le SOS en morse formé par l’agencement des vinyles renfermant le souvenir de chants d’oiseaux qui se sont tus. Huit salles, qui sont autant d'états évolutifs de la nature, composent un parcours décrivant sa vision de la fin du monde, que l'on aborde soit en empruntant l'enfilade des salles, soit les deux couloirs qui les longent et se font cimaises, formant ainsi une boucle qui se répète indéfiniment. En guise d'introduction, « zone de rassemblement », un petit panneau officiel et obligatoire dans les lieux recevant du public, arborant le sigle qui indique le point précis de ralliement dans l’établissement en cas de catastrophe, laisse deviner l'inscription d'une courte phrase issue d'un haïku du XVIIIè siècle: "Encore plus seule que l'année dernière". Le ton est donné. L'artiste qui place l'exposition sous la menace de l'Apocalypse verte, se sent trop souvent seule lors d’actions publiques citoyennes revendiquant l’engagement écologique. Elle invite donc à la mobilisation générale pour sauver (ce qu’il reste de) la planète. Pour cela, elle conte par l'image le récit du monde depuis ses originelles terres vierges jusqu'aux ruines post-apocalyptiques, vestiges d'après la catastrophe déclenchée par la folie des hommes dont l'alarme n'a pourtant pas cessé de retentir.

Arcadie, terre d'utopie

Auguste Pointelin, "Sur le plateau du Jura. L'automne", huile sur toile, 1876, Musée des Beaux-arts de Dole © Ville de Dole

On entre dans ce voyage par l'évocation d'une nature vierge, sauvage, prélude à l'homme encore absent. Cette flore autonome se dévoile dans les peintures naturalistes de paysage du Dolois Gustave Brun (1817 - 1881) ou de l'atelier de Courbet où s'épanouissent arbres, mousses, lichens, fougères, plantes en tous genres à la faveur d'un environnement naturel où ruisseaux et sources abondent. Auguste Emmanuel Pointelin (1839 – 1933), peintre des paysages du Jura pour qui « l’art n’est pas fait d’exécution mais de simplification », peint de mémoire la nature franc-comtoise lorsqu’il enseigne les mathématiques dans le Nord. "Sur un plateau du Jura. L’automne" (1876) est sans nul doute l’une des toiles les plus caractéristiques de cette épure, de cette représentation d’une nature dénudée et inhabitée des hommes. Cet état laisse vite place à une nature domestiquée où des chiens portent des colliers, où l'on assiste à un "conciliabule des animaux de la basse-cour", vision d'une nature que la société des hommes envisage à son image. 388 années séparent les œuvres les plus anciennes des plus contemporaines. Dans cette chronologie, la nature parait très tôt violentée comme en atteste un mur de natures mortes qui précède une frise composée de cibles d'entraînements de chasse venues du monde entier et dont le centre est occupé par l'effigie d'un animal spécifique, apologie glaçante et mondialisée d'une pratique à une époque où celle-ci ne sert plus à nourrir les hommes mais à les divertir.

L’humanité destructrice

Lydie Jean-Dit-Pannel, "L'ours polaire", photographie couleur tirée d'un film super 8 malade, 150 x 104 cm, 2018 © Lydie Jean-Dit-Pannel

L'enfermement des parcs zoologiques s'incarne dans une photographie représentant un tigre blanc, autrefois adulé lors d'un spectacle dans un célèbre casino de Las Vegas qui, après avoir attaqué son partenaire humain, est condamné à perpétuité à l'isolement du zoo. On le voit léchant continuellement un gros ballon bleu comme pour ne pas devenir fou. A côté, une photographie extraite d'un film Super 8 représente un ours blanc. L'étrange coloris rosé dans lequel baigne la scène est l'une des conséquences de la maladie du vinaigre qui attaque la pellicule et cause des dommages irréversibles. La double lecture de l'image établit un parallèle troublant avec les répercussions de certaines actions humaines sur la nature. L'ours blanc disparaissant de la pellicule du film amateur malade répond au réchauffement climatique qui entraîne la fonte de la banquise arctique, habitat naturel de l'animal en voie d'extinction imminente précisément pour cette raison. Plus loin, une photographie représente Psyché, désormais double artistique de Lydie Jean-Dit-Pannel, porteuse de "sa malédiction, sa résistance à l’ordre établi, son courage, sa persévérance". Qui d'autre que cette guerrière dont le nom signifie "âme" et "papillon" en grec, pouvait mieux incarner celle qui depuis plus de quinze ans se fait tatouer sur le corps des dizaines de papillons monarques ? L'insecte menacé de disparition continue d'exister dans chaque centimètre carré de sa peau. Dans la salle adjacente, des tableaux figurant des incendies, des sièges de villes, annoncent la guerre. L'homme se violente lui-même. Au centre, "Celles qui restent", installation de Fanny Durand, est composée de grands sacs à dos militaires brodés au point de croix. La jeune artiste dont le travail s'articule autour des thématiques de la guerre et de l'armée interroge depuis deux ans la place des femmes au combat, menant ses recherches à la manière d'une archiviste. Comme pour l'œuvre en cours "Amazones" qui réunit aujourd'hui deux cent plaques d'identités militaires, les noms féminins brodés sur les sacs militaires rappellent que la lutte, y compris physique, est aussi une affaire de femmes, corrigeant ainsi les oublis, souvent volontaires, d'une histoire dominée par les hommes. 

La fin du monde et après

Coline Jourdan, série "L'agent blanc", tirage jet d'encre sur baryté, 35 x 100 cm, 2015 © Coline Jourdan

Le chaos et la catastrophe s'illustrent dans deux toiles abîmées, volontairement présentées non restaurées, décrivant l'éruption du Vésuve. Deux photographies extraites de la série "L'agent blanc" que Coline Jourdan a développé au Round-Up témoignent de l'extrême dangerosité du célèbre pesticide qui attaque la pellicule jusqu'à la faire disparaitre pour mieux rendre compte de l'entreprise de destruction proposée par les produits de la firme Monsanto. A côté, "Psyché dans la nature" montre l'aventurière couchée sur le ventre, la tête enfouie dans les détritus qui composent sur trente-trois hectares la décharge sauvage de la Plaine dans les Yvelines. Elle annonce les ruines à venir de la salle suivante dominée par la photo d'une tombe, celle de Fleur reposant au cimetière des chiens d'Asnières qui surplombe la collection personnelle de nids d'oiseaux de Lydie Jean-Dit-Pannel. Les oiseaux construisant leur territoire à l'aide d'éléments trouvés alentours, certains nids arborent désormais des matières plastiques. Présentés dans des boites métalliques ayant contenu des bonbons ou des gâteaux, ils prennent des allures de trésors. Un peu à l'écart, l'affiche officielle de la campagne de Donald Trump lors de la présidentielle américaine, est recouverte d'un million de mouches mortes. L'oeuvre répond au titre explicite de "Plaie".

Auguste Pointelin, "Combe", vers 1920, "Solitude", vers 1920, "Paysage", vers 1925, huiles sur toile, Musée des Beaux-arts de Dole © Guillaume Lasserre

Un dessin réalisé par Lydie Jean-Dit-Pannel alors qu’elle n’avait que six ans, montre un vol d’oiseaux parmi lesquels un est représenté à contre sens. Cet autoportrait précoce sert de pièce de transition à l’exposition. L’artiste se veut optimiste. Après le chaos et la destruction vient la renaissance. La nature reverdit sous le pinceau d’Auguste Emmanuel Pointelin dont la représentation d’un environnement austère sied à ce peintre semi officiel se gardant bien d’adhérer aux courants picturaux qui se succèdent à l’époque pour revenir sans cesse à son unique obsession, peindre le "souvenir affectif" d’une nature dépouillée de tout fard, invitant le regardeur à la méditation en donnant le sentiment de se retrouver face au monde. Tout près, Héloïse Roueau fait corps avec la nature, creusant un abri pour pouvoir s’y blottir dans une vidéo intitulée "Perséphone" du nom de la déesse grecque du monde souterrain que l’on associe chaque printemps au retour de la végétation.

Lydie-Jean-Dit-Pannel, "Mon armée", herbier de pâquerettes, 2018 © Guillaume Lasserre

Nos dernières chances sont contenues dans une zone fragile et instable, une mer de pièces de puzzle. Chacune de ces pièces figure un pixel pour contenir toutes les histoires possibles. Une armée de paquerettes, encadrées et naturalisées sur les pages d’un recueil de poèmes d’Emily Dickinson, se dresse sur une table au centre de cet océan, telle une embarcation, une arche contenant des survivantes, ici de Tchernobyl, là de Pompéi, d’Hiroshima ou de Fessenheim. La reprise de la célèbre chanson de Louis Armstrong "What a wonderful world" rejoint le second chemin possible pour parcourir l’exposition. S’il est plus rapide, il raconte la même histoire. 1825 cartes postales de coucher de soleil soit cinq années, la durée qui nous sépare de la fin du monde selon David Bowie dans "Five years", l’un des titres du concept album de 1972 "The rise and fall of Ziggy stardust and the spiders from Mars". Dans l’axe central de l’exposition, à l’endroit exact où se rejoignent les chemins de visite, est posé au sol un nid composé d’aiguilles d’acupuncture. Ce nid est celui de l’oiseau bleu échappé du poème de Charles Bukowski, autre figure du panthéon de Lydie Jean-Dit-Pannel et dont les derniers vers reflètent si bien le mince espoir formulé par l’artiste dans ce voyage pictural, antithèse d’un accrochage muséal, dernier combat pour éviter l’extinction :

"Il y a dans mon cœur un oiseau bleu qui

veut sortir

mais je suis trop malin, je ne le laisse sortir

que de temps en temps la nuit

quand tout le monde dort

je lui dis je sais que tu es là

alors ne sois pas

triste

puis je le remets,

mais il chante un peu

là-dedans je ne le laisse pas tout à fait

mourir

et on dort ensemble comme

ça

lié par notre

pacte secret

et c’est assez beau

pour faire

pleurer un homme, mais

je ne pleure pas, et vous ? "

Lydie Jean-Dit-Pannel, installation, aiguilles d'acupuncture, 2018 © Guillaume Lasserre

A proximité, la collection de vinyles renfermant des chants d’oiseaux pour la plupart disparus, compose les SOS en morse d'une pièce qui sera activée pour la fin de l’exposition afin de réenchanter le monde. "Psyché s’abandonne", première photographie représentant Lydie Jean-Dit-Pannel sous les traits de son alter ego, inspirée par la toile mélancolique que Jacques-Louis David exécute autour de 1795, forme un étrange triptyque avec deux œuvres issues des collections du musée. "Le chagrin" de Gustave Brun et "Militaire", toile anonyme du XIXè siècle, encadrent cette naissance de Psyché dans l’exacte répétition du geste éploré de celui qui enfouit sa tête dans ses mains, signe d’une intense hébétude après une catastrophe destructrice aussi incompréhensible qu’elle était annoncée et aurait pu être évitée. Sa répétition rappelle néanmoins que l’histoire est un éternel recommencement et que l’espoir, aussi mince soit-il, justifie les batailles à venir pour la sauvegarde d’un environnement commun vital pour tous. Ne nous y trompons pas, Lydie Jean-Dit-Pannel, artiste engagée, militante perpétuelle, végan convaincue, est entrée en guerre pour le bien de la planète.

“La fin des jours”,  Une proposition de Lydie Jean-Dit-Pannel, jusqu’au 24 février 2019.

Du mardi au samedi, de 10h à 12h et de 14h à 18h, le dimanche de 14h à 18h.

Musée des Beaux-arts de Dole
85, rue des arènes 
39 100 DOLE

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