Le petit théâtre du pouvoir de Charlotte Khouri

A la Galerie - Centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, Charlotte Khouri s'empare avec humour du monde de l’entreprise pour mieux le tordre et interroge notre rapport à l’histoire et au pouvoir. « Dauphins, Dauphines », sa première exposition personnelle dans un centre d'art, se joue des faux-semblants du pouvoir et de sa mise en scène et compose une œuvre immersive totale.

Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole
A la mi mars, alors que la France entrait en confinement forcé, contraignant la Galerie -  Centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec à fermer plus tôt que prévu « Dauphins, Dauphines », la première exposition monographique de Charlotte Khouri dans un centre d'art, de l'autre côté des Alpes, chez nos voisins helvétiques, le conseiller fédéral en charge de la santé se fendait d'une petite phrase acerbe : « Nous ne faisons pas de politique spectacle[1] », allusion à peine voilée à l'exemple français du traitement de la crise du coronavirus, à la fois grandiloquent et chaotique. Interroger la mise en scène du pouvoir dans sa théâtralité est précisément l’un des enjeux majeurs de l’exposition, dont l’humour est la meilleure arme. Trois mois après sa fermeture prématurée, « Dauphins, Dauphines », enfin déconfiné, est prolongé et se donne à voir jusque mi-juillet. Charlotte Khouri (née en 1985 à L'Union, Haute-Garonne, vit et travaille à Paris) a étudié à l’Ecole supérieure d’art et de design de Marseille – Méditerranée, puis à la Haute Ecole d'art et de design (HEAD) de Genève d’où elle est diplômée. Elle place la pratique performative au cœur de son travail artistique. Filmée ou en direct, celle-ci s’articule autour de décors, d’accessoires et des textes conçus spécifiquement, opérant un lien entre formes et sujets. L'an passé, au Salon de Montrouge, elle présentait « Investiture cœur d’argent », sa vidéo sans doute la plus personnelle, dans laquelle elle laisse libre court à son goût pour l’imitation à travers les interviews et la voix. Elle était auparavant thérapeute pour œuvre d’art dans la pièce sonore « Les objets de l’art sont mes meilleurs sujets » diffusée à l’occasion des 24h de la radio à Genève en 2014. Depuis son enfance, elle est fascinée par les médias et le pouvoir d’infirmation qu’ils ont sur nous. « La théâtralité de la parole médiatique me capte, j’observe l’orientation de l’attention qu’elle opère, et traque ses jeux de formatages de l’esprit[2] » précise-t-elle. 

Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole

« L’univers de bureau a toujours été pour moi très exotique[3] »

Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, Table de réunion (détail), La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, Table de réunion (détail), La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole
« Dauphins, Dauphines » est le nom d’un jeu d’enfant dans lequel un joueur lance un objet en l’air en prononçant le nom du camarade qui doit le rattraper. C’est aussi le titre de l’exposition. Ce type de géométrie verticale illustre le rapport de Charlotte Khouri à l’héritage historique et à l’histoire. Le parcours que l’artiste déploie à travers les salles d'expositions s'invente à partir du film « Nuit majeure », produit durant sa résidence au centre d’art. Il est constitutif de l’exposition, et à pour point de départ l’expérience de l’artiste dans le monde du travail. Après son diplôme, Charlotte Khouri éprouve le besoin de prendre du recul. « J’ai travaillé plusieurs années au Palais de la Bourse, en plein cœur de Paris, au sein d’un décor prestigieux et très sérieux, dans un contexte bureaucratique auquel je n’avais pas été préparée par mes études en école d’art. (…) On travaillait avec des grands groupes, des universités, etc. On organisait des congrès, des journées d’études et des évènements autour de la finance[4] » précisant « on avait donc à faire à des hommes en costume issus du public et du privé ». C’est cette expérience de vie de bureau qu’elle souhaite exploiter dans son projet « L’idée était de produire un film à partir de cette réalité, nécessitant que des acteurs jouent avec moi devant la caméra. Dans mon dossier de candidature, j’avais conçu une sorte d’appel à participation destiné à des personnes dont le quotidien est lié à un poste fixe derrière un bureau[5] ». Ce motif de vie de bureau est surtout prétexte pour l’artiste à inventer une forme qui serait à la fois nocturne, onirique et orientale. L’exposition prend l'aspect d’une immense installation immersive dans laquelle on retrouve certains éléments mobiliers qui composent le décor du film, ou en dérive, tel le bureau qui se révèle ministériel, puis coiffeuse, ou la chambre d’apparat. Au cours de sa résidence, elle part à la rencontre du territoire. Ainsi, retrouve-t-on dans le décor mobilier des formes reprises d’éléments architecturaux provenant de la mairie de Noisy-le-Sec ou du centre des impôts, mais aussi de monuments nationaux. L’artiste recrute ses apprentis comédiens via les réseaux sociaux. L’exposition fonctionne comme un sas vers le film, une porte d’entrée qui est aussi la porte de sortie.

Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, Paravent, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, Paravent, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole

Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, motif de serpent, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, motif de serpent, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole
« Nuit majeure » est une performance filmée opulente, étrange, baroque, drôle, dissonante. Œuvre matrice, elle possède le caractère flottant du songe, son illogisme ordonné, son incongruité et ses jeux de langage, outils majeurs de l'art de Charlotte Khouri, avec la performance. Le film s’ouvre sur fond de musique orientale. Après un « pile ou face » à la pièce de dix francs, un ruban isolant se fait serpent sous l‘impulsion de la main qui s’en saisit, trempe sa langue dans un verre d’eau et chemine entre deux brioches avant de passer dans une étrange machine, sorte de sténotype ou plutôt d’ossature de sténotype munie néanmoins d’un clavier, qu’un personnage féminin à la frange démesurée, mi employée de bureau mi déesse indoue, actionne à trois bras. « Le serpent est une figure qui vient faire onduler l’univers qui nous entoure. C’est comme si c’était le début d’une sorte de rêve, et que l’organique prenait vie[6] » indique l'artiste. On retrouve le reptile dans le grand bureau, dessinant une forme sinusoïdale sur l'un des murs, induisant ainsi un dysfonctionnement qui vient briser les lignes droites, les lignes de force. L’animal à sang froid installe le film dans une sorte de dimension parallèle à la nôtre, une rêverie, dans laquelle la vie de bureau est subvertie. On en reconnaît les codes, pas les situations, irrationnelles, absurdes, hilarantes et pathétiques à la fois, et pourtant révélatrices de notre aliénation au travail, ce que résume parfaitement la première phrase du film : « Il y a la possibilité que nous entrions dans ce dossier, mais il y a également la possibilité que nous n’y entrions pas »  délicieuse folie administrative. « Les lignes droites deviennent courbes, les bureaux sont des vagues. C’est un univers nocturne. La nuit, on réutilise ce qui s’est passé le jour. Les lignes peuvent bouger, c’est graphique ; les corps, agencés d’une certaine manière la journée, peuvent évoluer différemment, pour contrebalancer cette réalité[7] ».

Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole

Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole
Si le film aborde le monde de l’entreprise, il est traversé par la récurrence de symboles qui façonnent l’identité culturelle française. Ainsi, la brioche et la baguette sont-elles omniprésentes mais pas forcement là où on les attend. La place centrale est occupée par un chœur de six personnages. On le retrouve dans une voiture fictive, autour d’une machine à café supposée ou d’une table de réunion figurée. Il est à la fois annonciateur et commentateur. Les regards sont ici absents. De la même manière que le personnage interprété par Charlotte Khouri dissimule ses yeux sous sa longue frange protubérante, ceux des membres du chœur disparaissent derrière une surprenante paire de brioches. Des uniformes élastiques parodient les costumes trois pièces des cadres en col blanc. L'artiste joue avec le double sens du mot costume. Elle l’envisage comme un jeu de rôle, un accessoire pour le personnage que l'on s'invente : « Le costume représente le pouvoir aux yeux des autres, quelque chose de structuré, d'établi et d'immuable[8] ». Dans le film comme dans l’installation, tout est signifiant. Elle interroge ainsi les ressorts d’une identité nationale en utilisant, de façon à la fois détournée et ostentatoire, ses symboles, qu’il s’agisse de monuments nationaux ou de pâtisserie. Aux paires de brioches, utilisées comme des lunettes dans le film, répondent des brioches entières en plâtre, servant de motif décoratif apposé sur certains murs des espaces d’exposition. La baguette quant à elle se confond avec une barre de danse installée dans le bureau. La France n’est cependant pas la seule à bénéficier d’une telle visibilité. Une « British minute » honore l'Angleterre en offrant une savoureuse scène de dégustation de « jelly » par le chœur, devenu gouteur. Charlotte Khouri avoue avoir eu envie du décalage britannique pour contrer la centralité française, usant de la métaphore botanique qui oppose le jardin à la française, sa géométrie, sa maitrise d’une nature totalement domestiquée, et le jardin à l’anglaise, sauvage, chaotique, naturel.

Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole

Des situations improbables, le chant a cappella d’une diva, une frange démesurément longue, l’inquiétante musique du générique de fin, « Nuit majeure » n’est pas sans rappeler l’atmosphère à l’onirisme troublant du cinéma de David Lynch qui se serait essayé à un remake de « La panthère rose ». « J’ai besoin de me nourrir d’autres domaines, du théâtre, du cinéma… [9]» confie-t-elle, citant volontiers comme sources d’inspiration les travaux du comédien et metteur en scène Jonathan Capdevielle, plus particulièrement sa pièce autobiographique « Adichatz / Adieu » dans laquelle il renonce à son enfance pour mieux lui dire adieu, d’Anne Le Troter, sa camarade de promotion à la HEAD, avec qui elle a entamé, après l’avoir fondé en 2017, une série de représentations du « Théâtre chez l’habitant – Théâtre d’habitation ». Les deux artistes partagent la même approche des mots, envisagés comme les notes d’une partition. Guy de Coindet et Joël Pommerat qu’elle découvre avec la pièce « Je tremble », mais aussi Jean Yanne, font également partie de son panthéon.

Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole

« En France, on a confondu pouvoir et monarchie »

Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole
« Dauphins, Dauphines », s'il nomme un jeu d'enfant, est aussi le titre royal que porte l'héritier de la couronne, le successeur, et son épouse. La question du pouvoir et de sa représentation est liée en France à sa centralisation parisienne très tôt mise en place, dès la fin du XVIème siècle, avec le règne d’Henri IV et entérinée par Louis XIV et Napoléon. Dans le film, la cantatrice est d’une certaine façon la personnification de la centralisation, celle de la parole. Elle tient la ville de Paris dans une main, à la fois protectrice et maitresse. Dans son travail, Charlotte Khouri ramène des images, des architectures, à l’échelle de son corps, en renverse son rapport physique pour mieux le désacraliser et se réapproprier l’héritage culturel et historique dominant dont il est le symbole. Il en va ainsi de la Tour Eiffel mais aussi de l’Arc-de-Triomphe dont la forme est reprise dans la tête de lit de la chambre d’apparat. Lorsqu'on est allongé, la puissance historique et triomphale du monument se métamorphose en puissance protectrice : carapace, habitacle, armure. Il compose une sorte de dytique avec la table de réunion du film, aux contours ondoyants, aux motifs géométriques, dont on retrouve le plateau accroché au-dessus de l’entrée de la salle de projection. L’artiste en change ici le statut, faisant d’un mobilier utilitaire où s’échange la parole, un objet de contemplation, qui appelle le silence. La table de réunion du film se mue en une peinture religieuse, quasi sacrée dans l’espace de l’exposition. A la fin de « Nuit majeure », le personnage qu’interprète Charlotte Khouri se lance dans un play-back enflammé de « Vivre ou survivre » de Daniel Balavoine. En guise de micro, elle tient à la main un bilboquet à l’effigie de François Mitterrand. L’artiste rééquilibre ici les rapports de force : « Il y a des verticalités qui nous assoient et d’autres qui nous élèvent. Je pense que Balavoine incarne ce deuxième type de verticalité, contrairement à la monumentalité mitterrandienne[10] ». En 1980, sur le plateau d’un journal télévisé, le chanteur populaire avait interrompu le futur Président pour faire part du désespoir de la jeunesse[11]. L’exposition, envisagée comme une seule et même installation immersive, rend palpable cette représentation du pouvoir, ses codes, son décorum, que le film introduit depuis son évocation du monde du travail jusqu’aux accessoires gastronomiques érigés en symboles culturels nationaux, et aux figures historiques de Napoléon et François Mitterrand, sans nul doute celui qui incarna le mieux le concept de président monarque. On retrouve, imprimé sur des housses recouvrant des sièges de bureau, son célèbre portrait stylisé tel qui est apparu lors de sa victoire à l'élection présidentielle de 1981. Cette année-là, l'avenir était au Minitel. 

Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole

Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole
A la fois loufoque et révélateur, « Dauphins, Dauphines » est une invitation à déambuler dans le film et dans son extension. Ainsi, la chambre à coucher est d’apparat, rappelant par sa clôture qui en réserve l’accès, la Chambre du Roi à Versailles. Les matériaux aux formes simples, les motifs stylisés, contrastent avec la grandeur de l’espace que vient anoblir par le parquet en point de Hongrie. Le grand paravent, situé au centre de l’exposition, fonctionne comme une porte, un passage liant le film à l’exposition, la salle de projection au décor. Il concentre des motifs architecturaux stylisés inspirés de ceux qui se trouvent sur différents bâtiments de la ville de Noisy-le-Sec : le bossage de la Galerie, l’horloge de la mairie, le plan en céramique de la ville, les trottoirs. Enfin, le bureau réunit certains éléments du film comme l’étrange machine à écrire transparente ou les uniformes élastiques qui servent désormais de rideaux, tandis que le mur de droite est occupé par la barre de danse en forme de baguette. Le bureau, au motif bleu et blanc de treillage évoquant l’ordonnance du jardin à la française, se révèle coiffeuse lorsqu’on se place de l’autre côté. Charlotte Khouri s’attache à démystifier les représentations du pouvoir en les ramenant à une certaine utilité domestique. En France plus qu’ailleurs, la mise en scène du pouvoir répond à un protocole emphatique qui, deux cent trente ans après la Révolution française, n’a jamais cessé de rejouer les fastes du décorum royal de l’Ancien Régime. « J’ai la sensation que nous avons besoin de rééquilibrer la face du monde en créant des verso, grâce à l’art pour la partie des représentations et de l’imaginaire notamment[12] » explique Charlotte Khouri, poursuivant : « Mon geste artistique est motivé par le fait de ne pas laisser mon verso se faire à mon insu. Mon corps, mon esprit et mon intériorité, c’est tout ce que j’ai finalement. Et je tiens à cette forme de résistance en façonnant mon verso du monde en réponse aux volontés des formes d’informations qui me sont adressées ». Dans cette relecture ironique et théâtralisée de notre histoire à travers ses monuments, sa gastronomie pâtissière, le spectateur est invité à laisser son esprit vagabonder au gré des dérives successives qui façonnent le film, à déambuler dans les décors qui le construisent, à s’immerger dans l’œuvre totale que l’artiste compose. Pendant le générique de fin, les acteurs, vus de profil, rassemblés dans un même véhicule imaginaire, filent vers leur avenir. Les lignes droites se font courbes ici. Les rêves, c’est bien connu, prennent le contrepied de la réalité pour mieux la corriger.

Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole

[1] Boris Busslinger, « Contre le coronavirus, la discipline suisse », Le Temps, 20 mars 2020, https://www.letemps.ch/suisse/contre-coronavirus-discipline-suisse Consulté le 14 juin 2020.

[2] « Charlotte Khouri. Mon geste artistique est motivé par le fait de ne pas laisser mon verso se faire à mon insu ... », entretien, Yellow over purple, sd. https://www.yellowoverpurple.com/artist/charlotte-khouri/ Consulté le 16 juin 2020.

[3] Stéphane Renault, « Charlotte Khouri. J’ai besoin de me nourrir d’autres domaines », The Art Newspaper France, 16 février 2020, https://www.artnewspaper.fr/feature/j-ai-besoin-de-me-nourrir-d-autres-domaines Consulté le 15 juin

[4] Entretien de Charlotte Khouri avec Marc Bembekoff, livret de l’exposition « Dauphins, Dauphines », La Galerie – Centre d’art contemporain de Noisy-le-Sec, 2020.

[5] Stéphane Renault, « Charlotte Khouri. J’ai besoin de me nourrir d’autres domaines », The Art Newspaper France, 16 février 2020, https://www.artnewspaper.fr/feature/j-ai-besoin-de-me-nourrir-d-autres-domaines Consulté le 15 juin.

[6] Entretien de Charlotte Khouri avec Marc Bembekoff, livret de l’exposition « Dauphins, Dauphines », La Galerie – Centre d’art contemporain de Noisy-le-Sec, 2020.

[7] Stéphane Renault, « Charlotte Khouri. J’ai besoin de me nourrir d’autres domaines », The Art Newspaper France, 16 février 2020, https://www.artnewspaper.fr/feature/j-ai-besoin-de-me-nourrir-d-autres-domaines Consulté le 15 juin

[8] Entretien de Charlotte Khoury avec Marc Bembekoff, livret de l’exposition « Dauphins, Dauphines », La Galerie – Centre d’art contemporain de Noisy-le-Sec, 2020.

[9] Stéphane Renault, « Charlotte Khouri. J’ai besoin de me nourrir d’autres domaines », The Art Newspaper France, 16 février 2020, https://www.artnewspaper.fr/feature/j-ai-besoin-de-me-nourrir-d-autres-domaines Consulté le 15 juin

[10] Entretien de Charlotte Khouri avec Marc Bembekoff, livret de l’exposition « Dauphins, Dauphines », La Galerie – Centre d’art contemporain de Noisy-le-Sec, 2020.

[11] « Daniel Balavoine interpelle François Mitterrand », Antenne 2 midi, 19 mars 1980. https://fresques.ina.fr/mitterrand/fiche-media/Mitter00163/daniel-balavoine-interpelle-francois-mitterrand.html Consulté le 18 juin 2020.

[12] « Charlotte Khouri. Mon geste artistique est motivé par le fait de ne pas laisser mon verso se faire à mon insu ... », entretien, Yellow over purple, sd. https://www.yellowoverpurple.com/artist/charlotte-khouri/ Consulté le 16 juin 2020.

Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Dauphins, Dauphines" de Charlotte Khouri, La Galerie centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec, 25 janvier - 18 juillet 2020 © Aurélien Mole

Charlotte Khouri « Dauphins Dauphines »,

Jusqu'au 18 juillet 2020 - Mercredi, de 14h à 18h, samedi de 14h à 19h et sur rendez-vous.

La Galerie - Centre d'art contemporain de Noisy-le-Sec
1, ru Jean Jaurès 93 130 NOISY-LE-SEC

 

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