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Billet de blog 27 avr. 2022

Chiachio & Giannone. Généalogie queer

L’exposition « Hope will never be silent », première monographie du couple argentin Chiachio & Giannone dans un centre d’art français, vient de s'achever au Transpalette à Bourges. En accueillant d’autres artistes sur le principe de famille choisie, elle esquisse aussi une généalogie queer locale dans la continuité de celles ouvertes au cours des précédentes manifestations du duo.

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Chiachio & Giannone, Familia a seis colores #6 2018 Mosaïque textile 1,51m x 2,40m © Chiachio & Giannone Photo: Nacho Lasparra

Le titre de l’exposition du Transpalette à Bourges, « Hope will never be silent[1] », est emprunté à une citation prêtée à Harvey Milk, homme politique américain et militant des droits des homosexuels à San Francisco, qui, en promettant le bruit de l’espoir, brisait le silence assourdissant qui invisibilise encore aujourd’hui une histoire collective des minorités. La manifestation devait être, à l’origine, une exposition monographique, la première en France du revigorant duo argentin Chiachio & Giannone, peintres en broderie officiant un art textile queer. À l’instar des artistes britanniques Gilbert & George ou des photographes français Pierre et Gilles, Leo Chiachio (né en 1969 à Banfield, dans la province de Buenos Aires) et Daniel Giannone (né en 1964 à Cordoba en Argentine) se représentent dans leurs œuvres à l’esthétique populaire. Ils vivent et travaillent en couple à Buenos Aires depuis 2003, formant un « artiste avec deux têtes et quatre mains[2] » comme ils aiment se définir. « Nous travaillons la broderie comme un tableau[3] » affirment-ils.

Vue de l'exposition Chiachio & Giannone & Family Hope will never be silent, Bourges, Transpalette Centre d'art contemporain, du 11 février au 24 avril 2022 © Dan Apache

Peintres de formation, ils brodent à la main des tapisseries qui prennent très souvent la forme d’autoportraits dans lesquels ils se mettent en scène en couple, quelquefois avec leur chien, redéfinissant le portrait de famille traditionnel en y injectant beaucoup d’humour et d’autodérision ainsi qu’une bonne dose de fantaisie. En faisant le choix d’une technique, la broderie, habituellement réservée aux femmes, ils revendiquent un engagement politique en questionnant les stéréotypes de genre. Si la technique de broderie est rigoureusement la même, l’intention est toutefois différente. La fascination pour la mosaïque, découverte au cours d’un voyage à Pompéi en 2017, décide le couple à transférer la technique au textile, usant de tissus thermocollants découpés en petits carrés qui sont ensuite collés sur des étoffes teintées, reproduisant les effets visuels de la mosaïque comme le montre parfaitement la série « Familia a seis colores », les six couleurs faisant référence au drapeau des fiertés LGBTQIA+.

Chiachio & Giannone, Familia a seis colores #5 2018 Mosaïque textile 1,51m x 2,40m © Chiachio & Giannone Photo: Nacho Lasparra

Relire l’histoire de l’art d’un œil queer

Reportée pendant près de trois ans pour cause de covid, l’exposition a finalement intégré « Celebrating diversities », le projet itinérant de Chiachio & Giannone, débuté en 2018 et visant à rendre hommage à la communauté LGBTQIA+. Après Buenos Aires[4] où ils décident de travailler avec cette communauté dans une jeune démocratie, dressant une première histoire de l’art queer argentin à un moment où les études universitaires queer en sont à leur début dans le pays, et la Californie[5], le duo poursuit son engagement en France en intégrant à la manifestation berruyère des artistes français issus de la communauté dans des mosaïques textiles et des drapeaux, les « Banderas del orgullo », dont certains ont été réalisés lors de leur deux précédentes expositions de recherche, arborant des tonalités allant des six couleurs de l’arc-en-ciel de la communauté gaie et lesbienne au drapeau bleu, blanc, rose, des personnes transgenres.

Vue de l'exposition Chiachio & Giannone & Family Hope will never be silent, Bourges, Transpalette Centre d'art contemporain, du 11 février au 24 avril 2022 © Margot Montigny

Pour confectionner les drapeaux, Chiachio & Giannone font le choix d’utiliser des textiles usagés, ayant eu une vie propre, les leurs, ceux de leur famille, leurs amis… Dans la capitale argentine et au-delà, où ils ont développé une notoriété certaine, les habitants leur portent les vêtements de leurs proches décédés, accordant aux artistes une responsabilité supplémentaire. L’usage du tissu renvoie au foyer, au corps, à l’intime. Les deux artistes aiment l’idée d’un musée en vie. « Chiachio & Giannone écrivent ainsi une histoire de l’art vivante, queer et activiste à laquelle ils appartiennent[6] » écrit Julie Crenn, la commissaire de l’exposition.

Vue de l'exposition Chiachio & Giannone & Family Hope will never be silent, Bourges, Transpalette Centre d'art contemporain, du 11 février au 24 avril 2022 © Dan Apache

Durant celle-ci, le binôme a transformé le Transpalette en atelier éphémère, se rendant quotidiennement au travail afin de réaliser les nouvelles pièces textiles célébrant une histoire de la communauté LGBTQIA+ française et, au-delà, européenne, à la manière des drapeaux reprenant la technique du patchwork, et des mosaïques textiles présentés ici. Un large mur de recherche montre des documents de travail. Ce « work in progress » fait évoluer l’exposition en permanence. Plusieurs patchworks sont exposés : un, prêté par les Sœurs de la Perpétuelles indulgence, est réalisé par des proches de victimes du sida, un autre confectionné par une association de bikers gais.

Vue de l'exposition Chiachio & Giannone & Family Hope will never be silent, photographies de Pierre Molinier, Bourges, Transpalette Centre d'art contemporain, du 11 février au 24 avril 2022 © Photo : Margot Montigny, Courtesy de la galerie Christophe Gaillard, Paris

Chiachio & Giannone intègrent le concept politique, très important, de famille choisie, à l’exposition qui s’enrichit ainsi d’œuvres d’autres artistes parmi lesquels trois figures pionnières de l’histoire artistique queer en France : Pierre Molinier, Marcel Bascoulard et Michel Journiac, chacun à leur manière précurseurs de l’art corporel dans l'Hexagone. « Leurs œuvres établissent une généalogie et permettent d’aborder les questions relatives à l’autoreprésentation et au travestissement en tant que pratique politique[7] » explique Julie Crenn.

Vue de l'exposition Chiachio & Giannone & Family Hope will never be silent, série photographique de Marcel Bascoulard, Bourges, Transpalette Centre d'art contemporain, du 11 février au 24 avril 2022 © Margot Montigny, Courtesy galerie Christophe Gaillard, Paris

L’exposition accueille aussi les pièces de deux artistes émergents, celles de Jordan Roger (né en 1996, travaille entre Bourges et Paris) qui explore l’esthétique kitch et baroque de la culture gaie, en retournant les clichés pour mieux composer un univers dans lequel il disperse des plots arc-en-ciel. « Par un protocole similaire au travestissement, mes outils, qui sont à l’origine destinés, selon certaines croyances sociétales, pour des hommes, deviennent des reliques, des bijoux [...]. ‘Papa voulait que je sois bricoleur’ fait référence à une mentalité patriarcale et hétérosexiste classifiant les hommes au travail manuel et par conséquent les femmes à la domesticité́. [...][8] » écrit l’artiste.

Vue de l'exposition Chiachio & Giannone & Family Hope will never be silent, La Robe de Jordan Roger, Bourges, Transpalette Centre d'art contemporain, du 11 février au 24 avril 2022 © Margot Montigny

Dans la photographie « La robe » (2020), il est représenté assis dans la robe de mariée de sa mère qu’il a pris soin de dérober, un bouquet de fleurs à la main. Il prend la pose devant la salle du Royaume des Témoins de Jéhovah, une manière de dénoncer la communauté dont il est issu et qui l’a rejeté. Le travail d’Abel Techer (né en 1992, vit et travaille à la Réunion) s’axe autour de l’autoreprésentation, l’autofiction et la performativité de genre, s’inscrivant dans un héritage artistique lié à la scène queer qui interroge ces thèmes depuis les années trente. Ses œuvres récentes attestent de son refus d’une binarité normée et normalisatrice à laquelle il préfère le trouble et les alternatives plurielles. L’exposition raconte ainsi une histoire collective qui, à l’instar de celles des minorités, féministe ou décoloniale, demeure encore trop invisible.

Vue de l'exposition Chiachio & Giannone & Family Hope will never be silent, peintures d'Abel Techer, Bourges, Transpalette Centre d'art contemporain, du 11 février au 24 avril 2022 © Margot Montigny, Courtesy Maëlle Galerie, Romainville

Il y a un peu plus de quarante-trois ans, un an à peine après son élection au conseil municipal de San Francisco, Harvey Milk était assassiné. Dans un enregistrement posthume qui ne devait être rendu public qu’au cas où il serait victime d’un meurtre, il déclarait : « Si une balle devait entrer dans mon cerveau, que cette balle détruise toutes les portes de placard du pays[9] ». Au Transpalette, la proposition de Chiachio & Giannone passe par la réappropriation – et non la copie – pour poursuivre l’écriture de cette histoire commune dont le duo argentin fait partie. Comme une réponse à l’invitation de Milk à sortir du placard, il la revendique, la réclame et souhaite la transmettre haut et fort, contribuant ainsi à quitter l’amnésie transculturelle des luttes LGBTQIA+ que les dominants, ceux qui font l’histoire officielle et universelle, se sont évertués à gommer, à taire. Ce troisième chapitre n’est assurément pas le dernier. Il en appelle encore beaucoup d’autres pour former les sections d’une histoire de l’art queer qui, cantonnée à la marge n’en joue pas moins un rôle majeur tant politique qu’artistique et poétique, une joyeuse alternative à d’autres représentations masculines que celles, hétéronormées, en vigueur dans le milieu de l’art contemporain.

Vue de l'exposition Chiachio & Giannone & Family Hope will never be silent, Bourges, Transpalette Centre d'art contemporain, du 11 février au 24 avril 2022 © Dan Apache

[1] « L’espoir ne sera jamais silencieux ».

[2] Julie Crenn, « Entretien avec Chiachio & Gianonne », in Hope will never be silent, Chiachio & Giannone & Family, Transpalette Centre d’art contemporain, Bourges, du 11 février au 24 avril 2022, p. 32.

[3] Sauf mention contraire, les citations sont extraites de la rencontre entre les artistes et l’auteur en mars 2022.

[4] Présenté au CCK, Centro Cultural Kirchner à Buenos Aires sous le commissariat de Gabriela Urtiaga

[5] Présenté au MOLAA, Museum of Latin Américain Art, à Los Angeles, du 17 mars au 4 août 2019, sous le commissariat de Gabriela Urtiaga.

[6] Julie Crenn, Hope will never be silent, Chiachio & Giannone & Family, Transpalette Centre d’art contemporain, Bourges, du 11 février au 24 avril 2022, p. 3.

[7] Ibid.

[8] Ibid, p.8.

[9] "If a bullet should enter my brain, let that bullet destroy every closet door in the country", reproduit dans Tim Fitzsimons, “Forty years after his death, Harvey Milk's legacy still lives on”, 27 novembre 2018, NBCnews.com, https://www.nbcnews.com/feature/nbc-out/forty-years-after-his-death-harvey-milk-s-legacy-still-n940356 Consulté le 20 avril 2022.

Vue de l'exposition Chiachio & Giannone & Family Hope will never be silent, Bourges, Transpalette Centre d'art contemporain, du 11 février au 24 avril 2022 © Dane Apache

« Hope will never be silent. Chiachio & Gianonne & Family », sur une proposition de Julie Crenn.

Du 11 février au 24 avril 2022.

Transpalette - Centre d'art contemporain
Antre Peau - 24-26, route de la Chapelle
18 000 Bourges

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