Tiago Rodrigues, les promesses de l'incertitude

Pour le festival des écoles de théâtre public, Tiago Rodrigues met en scène les étudiants de la HEADS de Lausanne dans seize lettres de rupture qui sont autant de variations pour seize comédiens, un voyage où rien ne se passe comme prévu. Drôle, poétique et kafkaïen, le conte se fait politique lorsque il évoque Lisbonne après la crise, où les touristes ont remplacé les habitants.

Tiago Rodrigues, "Ca ne se passe jamais comme prévu", 2018, Théâtre de l'Aquarium, La Cartoucherie, Vincennes © Tiago Rodrigues Tiago Rodrigues, "Ca ne se passe jamais comme prévu", 2018, Théâtre de l'Aquarium, La Cartoucherie, Vincennes © Tiago Rodrigues
Le neuvième festival des écoles de théâtre public qui s'est achevé le 1er juillet dernier à la Cartoucherie de Vincennes a permis de découvrir pendant trois semaines une nouvelle génération de comédiennes et de comédiens. Chaque fin de saison, à l'initiative du Théâtre de l'Aquarium qui accueille la majorité des représentations, les élèves de 3ème année des écoles nationales supérieures d'art dramatique présentent leur "spectacle de sortie" mis en scène par des professionnels reconnus. Avec la complicité du Théâtre de l'Epée de bois et de l'Atelier de Paris - Carolyn Carlson CDCN,  le festival poursuivait son "hors-les-murs" en s'associant comme l'an passé au Théâtre de la Cité Internationale à Paris et, pour la première fois, au Théâtre Gérard Philipe CDN de Saint-Denis. Celui-ci ouvrait la manifestation avec l'époustouflant "66 pulsations par minute" mis en scène par Arnaud Meunier et écrit par Pauline Sales spécialement pour les jeunes comédiens de la promotion 29 de l'Ecole de la Comédie de Saint-Etienne. La pièce donne à voir, à travers la prise de conscience douloureuse de la précarité des corps, la fin de l'innocence et le brutal passage à l'âge adulte de dix adolescents pris dans la torpeur d'un été à la campagne qui va se révéler tragique. En découvrant ce spectacle, brillamment interprété, on ne peut s'empêcher de faire le parallèle avec "Notre innocence" de Wajdi Mouawouad qui, sur un sujet proche, fut l'une des déceptions de cette fin de saison, interrogeant au-delà des capacités humaines la pertinence d'écrire et de mettre en scène deux nouvelles pièces par saison. Arnaud Meunier et les élèves de l'école de la Comédie de Saint-Etienne donnaient le ton de cette neuvième édition. Les "spectacles de sortie", loin de mettre en avant une enfilade de numéros d'acteurs, prônent le collectif au service d'une exigence commune, et composent des œuvres artistiques à part entière.

Les futurs incertains de Tiago Rodrigues

 C'est au Teatro Nacional D. Maria II de Lisbonne que les élèves de la promotion I du Bachelor théâtre de la Manufacture, Haute école des arts de la scène de Suisse romande à Lausanne, ont préparé leur spectacle "Ca ne se passe jamais comme prévu", sous la direction de Tiago Rodrigues, se confrontant à l'élaboration d'une écriture scénique collective au cours de séances de travail. Ensemble, durant deux mois, ils ont composé un texte d'amour, un texte d'adieu qui entre en résonance avec la situation de ces jeunes gens qui, dans quelques jours quitteront définitivement leur établissement après trois années d'études.  Comme souvent chez le metteur en scène portugais, l'adresse au public permet de placer les spectateurs dans la connivence en leur offrant le statut privilégié de complice. C'est par ce truchement que débute la pièce où seize jeunes comédiens expliquent non sans humour qu'ils ne joueront pas la Cerisaie de Tchekov en raison de la découverte dans le tiroir d'un meuble de cuisine de seize lettres d'adieu qu'ils vont incarner tour à tour, faisant fi des sexes biologiques des personnages, jouant naturellement elle ou lui, une vielle dame, un bouquiniste autrefois exilé politique, une réceptionniste d'hôtel... Ce refus de genrer les corps ou plutôt de les genrer sans tenir compte des assignations biologiques de chacun s'impose comme l'un des leitmotiv de l'artiste lusitanien depuis "Bovary". La citation à Tchekov n'est pas anodine. Ses pièces comptent parmi celles les plus jouées de par le monde, "La Cerisaie" en tête. Les spectacles de fin d'étude ne dérogent pas à cette règle. Alors, après le préambule à l'adresse du public, l'introduction invite l'une des comédiennes à interpréter la tirade de Lioubov’ Ranevskaïa, propriétaire aristocrate de la Cerisaie qui revient de Paris, ruinée, après cinq années passées loin du domaine où son fils s’est noyé. Ce clin-d'oeil au maitre russe annonce sans doute le huis-clos qui se prépare.   

Les seize lettres d'adieu, une pour chaque jour passé dans cette ville, sont incarnées tour à tour par chacun des comédiens. Ils ne sont jamais seuls en scène car si la construction épistolaire de la narration isole forcement l'interprète, celui-ci est le plus souvent accompagné du reste de la troupe qui, en retrait, les uns serrés contre les autres pour former une masse compacte, va tenter de suivre les gestes du protagoniste par mimétisme, dessinant une sorte de chorégraphie aussi maladroite que poétique. Mises bout à bout, ces missives composent une aventure kafkaïenne loufoque où la rencontre romantique d'un homme et d'une femme au parc Principe Real au premier jour, se transforme en impossibles retrouvailles lorsque le couple tente chacun de son coté de refaire l'itinéraire jusqu'au jardin sans jamais y parvenir. Ils s'étaient donné rendez-vous le lendemain à la même heure au même endroit. Chaque jour à la même heure ils tenteront une nouvelle fois de retrouver leur chemin, pour se retrouver ensemble. Chaque jour après avoir tenté par tous les moyens de rejoindre Principe Real en vain, l'un comme l'autre rédigent une lettre de rupture, thérapie visant à exorciser leur frustration puisque la lettre a peu de chances d'être lue par son destinataire. Pendant qu'un comédien interprète, un second prend en note le douloureux billet et annonce son interprétation à venir.  "On devrait être capable d'arrêter le temps" s'emporte à la quatrième lettre le personnage, manifestant un premier sentiment d'agacement. Prenant la main sur la rédaction en congédiant celle qui en assurait la tâche, elle recommence une bonne demi-douzaine de fois sa lettre. Très vite, les esprits s'échauffent, la folie rode, on évoque une "conspiration urbanistique" visant à déplacer les bâtiments la nuit pour les empêcher de retrouver leur amour. L'atmosphère qui monte crescendo n'est pas sans rappeler, par sa fantaisie et son humour, celle à l'œuvre dans "Le maitre et Marguerite", le chef-d’œuvre de Bulgakov, variation hallucinée sur le thème de Faust, farce sur le système soviétique qui érige Satan en premier opposant de Staline. 

La visite de la vieille dame

 Le récit prend des allures de satyre politique lorsqu'une vieille dame rend visite au protagoniste dans le logement qu'il a loué pour son séjour. On y apprend qu'avant de se retrouver dans un foyer de protection sociale dans un quartier périphérique qu'elle ne connait pas, elle a vécu quarante-huit ans dans cet appartement. Se remémorant chaque pièce comme autant de souvenirs d'une vie qui se termine, emportant avec elle les derniers soubresauts d'une époque presque révolue, elle nous apprend que peu de temps après la mort de son mari, elle a été expulsée par des promoteurs ayant racheté l'immeuble, transformant ces lieux de vie en appartements locatifs de court séjour qui leur assureront une fortune immédiate. Le personnage de la vieille dame rappelle que le Portugal, meilleur élève de l'Europe, cité comme l'exemple à suivre en raison de sa politique drastique de réduction de la dette, est aux mieux complice silencieux d'agents immobiliers éradiquants la population lisboète du centre-ville pour les parquer dans des lieux sordides et inconnus de la périphérie. Le centre de Lisbonne sera désormais entièrement dévolu aux touristes, beaucoup plus rentables,  qui sans s'en rendre compte aseptisent la ville, la transformant de plus en plus en un musée sans vie.  La vielle dame prend congé évoquant sa visite à Principe Real où, depuis le départ forcé de son domicile, elle effectue sans y déroger sa promenade quotidienne. C'est bien elle qui avait été vue par la jeune femme en train de sentir l'odeur des arbres et dont le geste avait enclenché le mimétisme et ainsi autorisé la rencontre. 

"Savoir que les choses ne se passent jamais comme prévu"

 Dans la note d'intention rédigée en novembre 2017, Tiago Rodrigues explique le point de départ de la pièce: " (...) je suis tombé sur un journal où j’ai lu un entretien avec un spécialiste en prévention d’attentats terroristes. Il commentait un exercice effectué par les forces de sécurité et disait que la règle d’or, même au cours d’un exercice d’entraînement, est de savoir que les choses ne se passent jamais comme prévu. Je n’ai pas pu m’empêcher d’y découvrir un parallèle avec le théâtre qu’il m’intéresse de faire : un exercice préparé au détail près, qui ne peut exister que s’il embrasse l’imprévu. Je n’ai naturellement pas pu écrire un synopsis très intéressant, mais j’ai trouvé un titre pour la pièce". Le titre trouvé, la pièce s'écrira de manière chorale, avec les étudiants fraichement arrivés à Lisbonne. Ils se sont tout d'abord imprégnés de la ville, ont rencontré ses habitants dont les récits leur ont permis d'appréhender la cité autrement: lutter contre la dictature de Salazar au Musée Aljube, (re)vivre la Révolution des Œillets à travers les souvenirs d'un journaliste, écouter une histoire racontée dans une piscine laissée à l'abandon. Les impressions ressenties vont servir à élaborer l'histoire qu'ils vivront sur scène. Le parc Principe Real fait office à la fois de point d'ancrage, de repère chronologique mais aussi de chimère, de quête inatteignable lorsque une vieille dame s'enivre de l'odeur d'une feuille de cèdre entrainant la rencontre puis la perte d'un couple. "Real" signifie "royal" mais également "réel" en portugais. Avec cette traversée impossible de Lisbonne, Tiago Rodrigues rappelle qu'il ne faut jamais se fier aux acquis. Il emprunte au poète Luis de Camões ces quelques vers : “Changent les temps et changent les désirs, et change l’être et change la confiance ; Tout l’univers est fait de changement, Prenant toujours des qualités nouvelles.” pour nous montrer que les souvenirs géographiques d'un chemin s'estompent à mesure qu'une ville se gentrifie. De plus en plus rapidement, Lisbonne se transforme en parc d'attractions pour touristes au détriment de ses habitants qui paient le prix social de l'apparente réussite portugaise. Comme dans "la Cerisaie", nous sommes suspendus entre deux mondes, l'un presque définitivement disparu avant même que l'autre ne soit venu. De cette histoire d'amour absurde et impossible, Tiago Rodrigues offre un conte poético-politique pour tout rite de passage à des comédiens qui n’auraient rêvé plus belle entrée en scène.

 

9éme FESTIVAL DES ECOLES DE THEATRE PUBLIC, du 9 juin au 1er juillet 2018,

Théâtre de l'Aquarium; Théâtre de l'Epée de bois; Atelier de Paris - Carolyn Carlson CDCN; Théâtre de la Cité internationale; Théâtre Gérard Philipe, CDN de Saint-Denis.

Tiago Rodrigues / La Manufacture, Haute école des arts de la scène - "Ca ne se passe jamais comme prévu"

Théâtre de l'Aquarium, du 21 au 24 juin 2018
La Cartoucherie, Vincennes (dans le cadre du 9é festival des écoles de théâtre public)  

Printemps des comédiens, Montpellier, du 29 au 30 juin 2018

ENS Théâtre Kantor, du 2 au 3 juillet 2018 (dans le cadre des Nuits de Fourvière)
15 parvis René Descartes, 69007 Lyon

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.