La nuit américaine de Mathieu Bauer

Après sa création au Nouveau théâtre de Montreuil, "Une nuit américaine" de Mathieu Bauer sera en tournée dès janvier. Le metteur en scène y conte une histoire musicale de l'Amérique par le prisme de son cinéma. Le spectacle décortique dans une suite de mises en abime les codes d'Hollywood et de la société américaine, redonnant aux acteurs de second plan leur place populaire. Jubilatoire.

Illustration pour "Une nuit américaine" de Matthieu Bauer, création Nouveau Théâtre de Montreuil, oct. 2018 © Photo : Jean-Louis Fernandez - montage : Change is good - Visuel Illustration pour "Une nuit américaine" de Matthieu Bauer, création Nouveau Théâtre de Montreuil, oct. 2018 © Photo : Jean-Louis Fernandez - montage : Change is good - Visuel

Dans le langage cinématographique, une nuit américaine est une technique permettant de tourner de jour des scènes nocturnes. En 1973, François Truffaut en a fait l'une des scènes de son film éponyme qui raconte la vie quotidienne d'une équipe de cinéma pendant un tournage, communauté éphémère à l'intimité exacerbée en raison de sa durée limitée, parenthèse enchantée que vient clôturer le clap de fin du film. Ce terme revêt un double sens lorsqu'il nomme le diptyque théâtral imaginé par le metteur en scène et musicien Mathieu Bauer qui réunit sur le plateau du Nouveau théâtre de Montreuil qu'il dirige depuis 2011, "Western", son nouveau spectacle et "Shock corridor", créé l'an passé. L'intitulé se révèle particulièrement bien choisi, illustrant à la fois l'histoire d'une nation et l'hommage au cinéma hollywoodien. Durant presque trois heures trente, le spectateur se retrouve en immersion musicale dans le septième art américain à la faveur des deux pièces, elles-mêmes librement adaptées des deux films emblématiques ayant pour toile de fond des moments clefs de l'histoire étatsunienne. La soirée est pensée comme une soirée au ciné-club autrefois. Durant l'entracte, où le public est traditionnellement invité à sortir, il est ici convié à rester pour assister au changement de décor qui transforme le plateau d'une pièce à l'autre, à grands coups de numéros que livrent, à la manière d'un cabaret concert, les comédiens, ceux-là même qui jouaient dans "Western" et que l'on retrouvera dans quelques instants dans "Shock corridor". Mathieu Bauer installe ici une dynamique de troupe en créant "Western" pour le groupe 42 de l'Ecole du Théâtre National de Strasbourg, avec qui il prolonge l'aventure théâtrale commencée avec l’adaptation du film de Fuller. Cet intermède est bien plus qu'un simple changement de décor, un entracte : à travers ces numéros, il tire le fil des soixante années de l'histoire américaine qui séparent l'aventure qui s'achève de celle à venir. Les spectateurs sont autorisés à manger, boire, incités même par des ouvreuses portant panier de friandises et autres esquimaux. Ils sont en fait invités à transgresser les interdits classiques d'une salle de spectacle pour effacer un peu plus la frontière entre le lieu du théâtre et le lieu du cinéma.  

Après la Conquête de l'Ouest

Privilégiant un déroulement chronologique du récit, cette "nuit américaine" débute par "Western" qui revisite l'après conquête de l'ouest, épisode fédérateur d'un pays à la faveur de la colonisation des terres occidentales. Le metteur en scène adapte ici le texte de Lee wells qui sera porté à l'écran par André de Toth sous le titre de la "Chevauchée des bannis" (1959), devenu rapidement film culte dont s'inspirera Quentin Tarantino pour les "8 salopards". L'histoire raconte, à travers la prise d'une bourgade de Wyoming par des bandits déserteurs de l'armée américaine, le désenchantement qui suit les années euphoriques de la conquête de l'ouest. Ici les promesses de la ruée vers l'or ont laissé la place à une grande misère sévissant sur des terres hostiles au climat rigoureux, où l'alcoolisme semble n'épargner personne. L'espérance de vie n'apparait pas bien longue, surtout lorsque on est une femme. "On a moins de valeur que les chevaux" déclare l'une des protagonistes car ici, en plus de surmonter les difficultés quotidiennes inhérentes à chacun, les femmes, sous-représentées, doivent aussi faire face à la convoitise des
hommes solitaires, notamment des cowboys et des soldats pour qui elles ne sont rien d'autre que des proies sexuelles permanentes.

Matthieu Bauer, "Western", librement inspiré de la "chevauchée des dannés" d'Andre de Toth (1959), création Nouveau Théâtre de Montreuil, oct. 2018 © Lisa Surault Matthieu Bauer, "Western", librement inspiré de la "chevauchée des dannés" d'Andre de Toth (1959), création Nouveau Théâtre de Montreuil, oct. 2018 © Lisa Surault
Si "Western" est moins réussi que "Shock corridor", hésitant dans ses choix de mise en scène à pousser la farce poétique un peu plus loin, il a le mérite de prolonger le questionnement soulevé par l'adaptation du film de Samuel Fuller, qui est l'une des préoccupations centrales du travail de Mathieu Bauer, la transposition d'un film dans une forme théâtrale: "Je saisis l’occasion de continuer à creuser un peu plus encore la question de la transposition de la grammaire cinématographique à l’endroit du théâtre. L’ensemble des sujets que le cinéma soulève, la nature du jeu qu’il induit, l’image et l’imaginaire qu’il suggère, l’utilisation de la musique qui l’habite ou la question du montage qui le caractérise sont autant de codes passionnants à décortiquer avec lesquels, et depuis des années, j’ai toujours profondément aimé jouer." A ce titre, "Shock corridor" en est l'exemple le plus abouti, à la fois effrayant par son sujet et jubilatoire par ses inventions de mise en scène.

Drame musical et poupées russes

Matthieu Bauer, "Shock corridor", librement adapté du film éponyme de Samuel Fuller, création Nouveau Théâtre de Montreuil, 2017 © Jean-Louis Fernandez Matthieu Bauer, "Shock corridor", librement adapté du film éponyme de Samuel Fuller, création Nouveau Théâtre de Montreuil, 2017 © Jean-Louis Fernandez
Cette plongée dans le chef-d'œuvre de Samuel Fuller est aussi une plongée dans les névroses de la société américaine des années soixante (le film est tourné en 1963). Mathieu Bauer compose une œuvre faite de mises en abime permanentes qui en multiplient les lectures possibles. Si c'est bien le film qui est rejoué sur scène, c'est aussi le souvenir du tournage qui est évoqué à travers le personnage de Samuel Fuller dont l'excellente idée du dramaturge est d'avoir choisi une comédienne pour l'incarner, fumant le cigare, Fuller oblige. C'est également l'hommage rendu aux acteurs de second plan par les comédiens qui sortent de leur rôle pour réveiller notre mémoire en rappelant qui étaient ceux qu'ils incarnent ici. Si leur nom n'évoque rien, leur visage familier rappelle que, d'une série télévisée à un film aux cotés de John Wayne ou un autre de série Z, ils ont accompagné sur plusieurs générations des millions de personnes dans leur vie quotidienne et sont plus que quiconque les vrais visages de l'Amérique. Enfin, il y a ce pays, les Etats-Unis, montré juste avant le tournant de la fin des années soixante, une nation asphyxiée par le conservatisme qui s'est imposé dans l'immédiate après guerre et que fera voler en éclat le Summer of love en 1967, initiateur de l'une des ruptures sociétales les plus importantes de toute l'histoire du pays.  

Sur scène, le public suit l'histoire de Johnny Bennett, journaliste ambitieux qui va infiltrer un asile psychiatrique où un crime vient d'être commis. En le résolvant de l'intérieur, il est persuadé d'obtenir le Pulitzer Prize, l'un des plus prestigieux au monde en matière de journalisme. Pendant toute la durée de la représentation, on ne cesse d'entrer et sortir de l'action à la faveur de digressions qui éclairent le propos du film théâtralisé en rappelant l'état de la société étatsunienne de l'époque. Et c'est Samuel Fuller en personne qui impose les arrêts sur image sur des situations qu'il va pouvoir décortiquer à la manière d'un documentaire pour cinéphile ou d'un "making of" que l'on trouve dans les suppléments DVD. Samuel Fuller a un profil atypique à Hollywood. Avant d'être cinéaste, il fut le plus jeune reporter criminel du pays lorsque qu'il parcourut à dix-sept ans les Etats-Unis pour le compte du Sun de San Diego. Pendant le Grande Dépression, il sillonne les états du sud et écrits sous divers pseudonymes quelques romans qui sont essentiellement inspirés de faits divers romancés, avant de collaborer à l'écriture de scénarios de films à Hollywood vers la fin des années trente. Mobilisé en 1942, à la fois comme soldat et reporter de guerre dans la première division d'infanterie américaine pendant la Seconde guerre mondiale, il connait les horreurs du conflit, il débarque trois fois, en Afrique du nord, en Italie et en France : "la mer était rouge" rappelle-t-il lorsqu'il évoque le débarquement de Normandie. De retour à Hollywood, il réalise quelques succès pour des compagnies qui lui assurent une certaine liberté. A la fois scénariste, metteur en scène et producteur, il est un auteur indépendant au cœur d'Hollywood. Il faut l'écouter expliquer comment il a détruit les décors à la fin du tournage de "Shock corridor" pour éviter que les studios n'en retournent une nouvelle fin. Johnny Bennett va se faire passer pour fou avec la complicité de son éditeur et celle à contrecœur de sa petite amie Cathy, stripteaseuse. Une fois interné, son enquête progresse mais son état mental se dégrade. Le film de Samuel Fuller est un manifeste contre l'enfermement prôné par l'institution psychiatrique qui soigne ses patients à coups d'électrochocs. C'est aussi un manifeste contre la guerre, contre le racisme et contre le nucléaire, enjeux qui dominent l'Amérique de cette époque, à savoir la guerre de Corée, la lutte pour les droits civiques et la course atomique avec les soviétiques. Les trois patients qui sont témoins du crime en sont les victimes directes, figures allégoriques des souffrants. Ils sont aussi ces seconds rôles à qui ils donnent un temps la parole. La grande force de la pièce vient de sa partition musicale interprétée en direct sur scène. Elle donne le rythme à l'action, faisant monter crescendo la pression et s'inscrit parfaitement dans le propos du film de Fuller, polar politique et désormais musical.  

Mathieu Bauer aime décloisonner les formes artistiques. Musique, cinéma, littérature, théâtre composent la grammaire protéiforme qui caractérise sa pratique artistique. En transposant sur scène et en musique deux films de genre, chefs-d’œuvre du cinéma américain de l'âge d'or, il retranscrit la perception des Etats-Unis qu'ils contiennent, à la fois historique, sociologique et politique. De sa rencontre avec les douze jeunes comédiens du groupe 42 de l'Ecole du Théâtre National de Strasbourg, pour qui il avait été invité à créer leur spectacle de sortie d'études, est née cette nuit américaine qui résonne comme une promesse. Elle invite par sa fraicheur et son humour à s'affranchir des codes et dépasser les frontières, celles entre le théâtre et le cinéma par exemple ou entre le film d'auteur et le théâtre musical. Cette soirée à laquelle nous sommes invité·e·s,  traversée de l'histoire de l'Amérique et de son cinéma, est sans nul doute l'un des plus beaux hommages du théâtre au cinéma. 

UNE NUIT AMERICAINE de Mathieu Bauer
Nouveau Théâtre de Montreuil, Salle Jean-Pierre Vernent, 10, place Jean Jaurès à Montreuil, du 18 au 26 octobre 2018 à 19h30 (création),

Théâtre Molière, Sète, 13 janvier 2019,

Théâtre du Gymnase, Marseille, 19 janvier 2019,

Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon, du 24 au 26 janvier 2019, 

Le Granit, Scène nationale de Belfort, 1er février 2019, 

La Comédie de Clermont-Ferrand, du 12 au 13 mars 2019.

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