Le temps des usines. La mémoire ouvrière de la Compagnie Sans la nommer

Depuis 2013,  la Cie Sans la nommer raconte l'usine en confrontant la mémoire collective aux réalités des vécus individuels. De cette démarche théâtrale documentaire pensée en lien avec le quotidien des territoires abordés, deux formes courtes: "Usine vivante" et "Maothologie" sont présentées à Paris et en Ile-de-France, en mai. Loin des commémorations, la parole est aux ouvriers.

Cie Sans la nommer, "Maothologie", écriture, mise en scène et jeu: Fanny Gayard, 2017 © Cie Sans la nommer Cie Sans la nommer, "Maothologie", écriture, mise en scène et jeu: Fanny Gayard, 2017 © Cie Sans la nommer

La Compagnie Sans la nommer est née de la volonté commune à trois artistes de s'interroger sur les normes qui régissent nos vies, leur légitimité et les formes possibles de leur transgression. L'acte fondateur, accomplie en 2013 par Fanny Gayard, Rose Guégan et Cédric Lasande, prolonge une aventure théâtrale débutée en 2006 à Asnières-sur-Seine. Baptisée "Sans la nommer" en référence au titre de la célèbre chanson composée en 1969 par Georges Moustaki, vibrant hommage à une femme dont il tait tout d'abord l'identité pour dévoiler dans les derniers couplets qu'elle est la personnification de la Révolution permanente, elle affirme clairement par ce choix un parti pris engagé en l'imposant comme un manifeste patronymique. Rapidement, l'usine en tant que lieu de travail, lieu de vie, espace hiérarchisé tant dans l'organisation des hommes que dans celle des bâtiments, s'impose comme l'élément central de leur réflexion, le personnage principal d'une histoire populaire dont une représentation théâtrale documentaire et engagée en assure la transmission.

La compagnie, portée par la comédienne et metteuse en scène Fanny Gayard et la comédienne Rose Guéguan, offre une parole singulière dans le milieu du spectacle vivant. Viscéralement engagée dans un théâtre social et politique, cette parole est la voix des ouvrières et des ouvriers, représentant.e.s d'une classe sociale traditionnellement tenue éloignée des lieux de culture, apanages privilégiés et ostentatoires de l'élite. Si Fanny Gayard et Rose Guégan (deux des trois membres fondateurs de la compagnie) déploient une incroyable énergie sur scène, celle-ci est portée par leurs convictions. L'engagement dont elles font preuve dépasse les simples frontières du théâtre dont la représentation devient un outil au service de la continuité d'une mémoire populaire. Revendiquant la notion de collectif dans le processus de création (écriture, improvisation...), la compagnie joue régulièrement dans des lieux non conventionnels, en tout cas éloignés de la culture, notamment en appartement. Domiciliée à Gennevilliers, c'est naturellement qu'elle utilise son environnement immédiat comme objet de recherche. Dès sa fondation en 2013, elle met en place un premier chantier de créations théâtrales intitulé "Paroles et récits d'usine : entre mythe et réalité" qui permet de réaliser une série d'entretiens auprès d'anciens salariés de l'usine Chausson, l'une des plus vieilles et plus importantes entreprises de la ville (1936 - 2007). Ce carrossier d'utilitaires bénéficiait de la popularité de ses cars qui, dans les années 1940-50, assuraient les trajets de la RATP dont ils étaient les véhicules officiels. Les matériaux récoltés au cours de cette étude sont à l'origine de la création de deux pièces. La première, "Des bus, des obus, des syndicalistes", inspirée du film documentaire "Chers camarades" de Gérard Vidal (2004), prend la forme d'une chronique théâtralisée de l'usine portée par le récit inventé d'un salarié fictif au moment de son départ à la retraite. La pièce est d'abord jouée au plus près des spectateurs, dans des appartements privés gennevillois au cours de la saison 2013-14 de "Culture à domicile" avant d'être présentée sur un plateau de théâtre.

Cie Sans la nommer, "Usine vivante", mes Fanny Gayard, jeu Rose Guéguan, 2014 © Cie Sans la nommer Cie Sans la nommer, "Usine vivante", mes Fanny Gayard, jeu Rose Guéguan, 2014 © Cie Sans la nommer
Le chantier permet de rassembler un ensemble de documents non théâtraux s'articulant autour de la collecte de la parole des ouvriers et des habitants de la ville qui va composer la trame narrative d'une seconde pièce. Ces témoignages fondamentaux forment une archive unique qui vient compéter (voire parfois contredire) un historique collectif mythifié par la figure de l'ouvrier, gardien d'un travail appliqué dans le respect des droits des salariés, luttant constamment  pour conserver les acquis sociaux, puis pour le maintien de son salaire, occupant plus tard l'usine afin d'en empêcher la fermeture et ainsi préserver son outil de travail. Ces récits collectifs et individuels forment les deux hémisphères de la mémoire de l'usine Chausson. La seconde forme courte, "Usine vivante", est précisément fondée sur les témoignages des ouvriers de l'usine et décrit, de 1975 jusqu'à la fermeture, leurs luttes acharnées pour garder leur travail et leur dignité. Marquées par une forte présence de l'extrême gauche, ces luttes n'ont été que plus pugnaces tout au long de la vie de l'entreprise. Rose Guégan seule en scène, rappelle les conditions de travail particulièrement rudes de ceux qui étaient surnommés "les bagnards de l'automobile" dans un monologue qui prend la forme d'un oratorio. Baignées par un fond sonore qui évoque le bruit constant des machines auxquelles ils devaient faire face quotidiennement, les voix des salariés se superposent avant de laisser place au seul timbre de celle de la comédienne. Tenant le micro en pied d'une main, le dépassant à peine par sa taille, elle raconte face au public, de sa voix qui laisse deviner une trace de gouaille populaire, les conditions de travail toujours plus dures, plus précaires, les négociations face au représentants du patronat, toujours plus exigeantes, les luttes toujours plus âpres. Elle s'efface parfois devant les paroles enregistrées des anciens de Chausson, avant de reprendre la charge, de "prendre parti vis-à-vis d’une parole vivante qui fait retour sur le passé". Semblant psalmodier, elle s'approche d'un état de transe, comme pouvait l'être celui de la diva égyptienne Oum Kalthoum, l'astre d'Orient lors de ses concerts d'où se dégageait la même force, le même engagement. Alors, on sent poindre dans l'esquisse d'un sourire la fierté de femmes et d'hommes mobilisés. Ces ouvriers, ces "gagnent-petit" souvent présentés comme les fauteurs de troubles dans la plupart des médias, trouvent ici, sur scène, une reconnaissance en devenant les héros de l'Histoire. Créée en 2014 au Gymnase Lucie Aubrac de Gennevilliers qui occupe l'emplacement exact des anciens bâtiments de l'entreprise, "Usine vivante" revendique volontiers sa participation à la construction du mythe des luttes ouvrières, aujourd'hui bien trop souvent oubliées ou minorées. 

Cie Sans la nommer, "Maothologie", écriture, mise en scène et jeu: Fanny Gayard, 2017 © Matthieu Edet Cie Sans la nommer, "Maothologie", écriture, mise en scène et jeu: Fanny Gayard, 2017 © Matthieu Edet
Présenté à la suite, "Maothologie" revêt un caractère plus personnel sans doute. Il raconte le mouvement des établi.e.s. qui, à la veille de mai 68, a vu des femmes et des hommes d'extrême gauche inspirés par les principes maoïstes de la révolution culturelle, s'établir dans les usines. Ce sont tout d'abord de jeunes intellectuels qui abandonnent leurs études pour se faire embaucher comme ouvriers. Jusque dans les années 1980, d'autres groupes Mao continuent à s'établir dans la sorte. La pièce portée par le monologue de Fanny Gayard, donne à voir l'expérience d'un de ces établis durant les trois années qu'il a passé à la chaine de l'usine de Renault Billancourt de 1979 à 1982. Le récit est livré par sa fille et par le regard qu'elle porte sur son père. Il est entrecoupé par la voix enregistrée de cet ouvrier éphémère dont on comprend qu'il répond aux interrogations de sa progéniture. Là aussi, on sent poindre la fierté d'une enfant devant l'histoire d'un père. Cependant, loin de déifier la parole paternelle, elle interroge cet héritage politique avec humour mais aussi avec la distance nécessaire à cet exercice. "La mise en scène de la filiation permet de mettre à nu le mythe, de le mettre à distance."

Parce que l'Histoire officielle d'un pays est écrite par ceux qui le dirigent, la Compagnie Sans la nommer, en prenant le contre-pied de cet adage, propose, à la manière de l'historien américain Howard Zinn, de mettre en avant une Histoire populaire nationale à travers les luttes ouvrières. Associée cette saison au collectif 12, fabrique d'art et de culture à Mantes-la-Jolie pour lequel elle imagine "Mémoire vive", un atelier proposant de creuser l'identité ouvrière de la ville, elle met sa démarche théâtrale documentaire au service d'une parole engagée, un théâtre politique. En déclamant une histoire des luttes, la compagnie convoque une page de l'histoire nationale industrielle dont l'usine, désormais fermée, fait office de membre fantôme face au chômage de masse qui a découlé de la désindustrialisation. C'est précisément dans la transmission orale portée par la Compagnie Sans la nommer que "l'usine se dresse à nouveau comme langue vivante du souvenir". En ce mois de mai qui, cinquante ans après les évènements de 1968, semble définitivement enterrer les idéaux d’une parole contestataire, en la commémorant de façon officielle parfois par ceux-là même qui l’ont combattu, prêtons donc attention au discours des ouvrières et des ouvriers car l'Histoire nous apprend que leurs luttes d'hier sont les nôtres aujourd'hui. 

Compagnie Sans la nommer, "Usine vivante" suivie de "Maothologie"

 Théâtre l'Echangeur, Bagnolet, du 20 au 21 mai 2018 (Dans le cadre du Printemps de l'Echangeur: Dimanche à 16h15, lundi à 16h30 suivi d'une rencontre avec Myriam Marzouki, Virginie Linhart et Fanny Gayard),

 Maison du développement culturel, Gennevilliers, 23 mai 2018 à 20h30, 

Collectif 12, fabrique d'art et de culture à Mantes-la-Jolie, 2 juin 2018 à 19h, 

Atelier du Plateau, Paris, du 7 au 8 juin 2018 à 20h.

Compagnie Sans la nommer - "Maothologie"

Salle San Subra, Toulouse, 19 mai 2018 (horaire à préciser),

La parole errante, Montreuil, 9 juin 2018 (horaire à préciser).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.