Hakim Bah, les tremblements de l'âme humaine

Au Théâtre Ouvert, le texte d'Hakim Bah revisite le mythe des Astrides, l’un des plus violents que nous ait légué le théâtre grec, en le transposant dans l'ordinaire d'un futur proche monstrueux. « Convulsions » montre toutes les violences, tour à tour insupportables, grinçantes, abjectes, soubresauts d'une humanité à l’agonie, la nôtre.

"Convulsions", texte d'Hakim Bah, m.e.s. de Frédéric Fisbach, 2018, Théâtre Ouvert - Centre national des dramaturgies contemporaines, Paris © Christophe Raynaud de Lage "Convulsions", texte d'Hakim Bah, m.e.s. de Frédéric Fisbach, 2018, Théâtre Ouvert - Centre national des dramaturgies contemporaines, Paris © Christophe Raynaud de Lage

De la première scène, le public ne verra rien. Il entendra tout, la conversation glaçante entre Atrée et Thyeste, le bruit de leurs actions, les craquements du corps de leur demi-frère, ses hurlements lorsqu'ils le mutilent avant de le brûler vivant. L'effroyable sera entendu. Il sera éprouvé aussi, indirectement, en regardant se modifier les visages des trois comédiennes qui, placées au premier plan en pleine lumière, précisent à chaque réplique le nom du personnage qui vient de la prononcer. Dans ce cœur antique réduit à un trio, la crispation des corps, les grimaces des visages, les sanglots étouffés traduisent la montée de l'horreur au fur et à mesure des exactions pratiquées par les deux frères devenus les bourreaux du troisième. Après le décès, on comprendra que c'est pour éviter un partage d'héritage qu'un homme a été torturé puis brulé vif. Si le ton est donné, c'est pour mieux le déjouer à la scène suivante. En s'inspirant de "Thyeste", la tragédie de Sénèque qu'il transpose dans l’ordinaire d’un futur immédiat dépourvu de dieux ou de rois, Hakim Bah invente un récit d'une cruauté extrême où la violence s'exerce dans la banalité, comme si, à force d’avidité, l'homme avait autorisé la mise à mal du vivant sans aucun état d'âme. A la scène suivante les comédiens sont divisés en deux groupes reproduisant une séparation sexuée de la société. Les trois comédiennes sont rassemblées d'un côté du plateau, les trois comédiens de l'autre. Les femmes prennent la parole pendant que les hommes sont repoussés dans l'ombre. Elles s'adressent au public. Le tutoient. Disent ce qui est tu. Elles, que d'habitude on n’entend pas, racontent leur quotidien de femmes victimes de violence. La première fois. Puis, toutes les autres, toujours plus brutales. Les humiliations qui conduisent à l'acceptation de la victime, convaincue de mériter cela. Elles racontent cette impossibilité de se protéger, de dire non, de refuser les coups, de s'enfuir. Durant de longs mois, elles restent impavides, amorphes. Le corps apprend à encaisser les coups, les anticipe, les attend, bientôt les réclame, pénitentes athées demandant le châtiment de leur repentir. Et puis un jour, il y a ce reflet dans le miroir d'un corps qui n'est plus que meurtrissures et dont la douleur des plaies à vifs empêche tout contact, tout touché. Ce n'est plus un corps, à vrai dire, plutôt un simple morceau de viande. Ce n'est pas leur corps, ce corps jeune aux formes généreuses qui avait été autrefois désiré, convoité, aimé. Celui qui se tient là devant elles dans le miroir est inconnu. La vision de ce corps de toutes les douleurs va être un déclic, une alerte pour sa survie. Cette domination masculine traverse toute la pièce. Si Hakim Bah subordonne dans ses textes les rapports humains aux rapports de pouvoirs sans aucune concession, c'est qu'il vient d'un pays, la Guinée où, encore plus qu’ailleurs, des hommes en écrasent d'autres en permanence. Il a hérité de cette violence-là. "La torture est un mot omniprésent en Guinée, un mot qui s’est banalisé, on a l’impression qu’il ne fait plus mal. Cette violence est aujourd’hui encore omniprésente, c’est un cycle qui se perpétue malgré les changements politiques. Il y a aujourd’hui des quartiers de Conakry, là où j’habitais par exemple, qui sont des "zones de turbulence” déclare-t-il (Entretien avec Virginie Brincker, Africultures, 29 mai 2018). Sans doute est-ce pour déjouer l'insoutenable que les scènes suivantes seront jouées avec beaucoup d'humour. Une ironie grinçante qui n'en est que plus véhémente encore lorsque la mort arrive et que le rire laisse la place à l'effroi. Rien ou presque de la violence ne sera montré ici. La torture passe par l'écriture. L'indicible surgit des mots, impitoyables comme lorsque Thyeste manipule sa belle-sœur Erope, alors trompée par son mari Atrée, pour mieux l'abuser sexuellement.

A la fin de la pièce, un mélange de spot télévisé et de show glamour vente le rêve américain en proposant des papiers (la fameuse "green card") aux gagnants de la loterie organisée par les Etats-Unis dans les pays qui ne causent pas de problèmes (l'Europe bien sûr et puis les pays "amis" de l'Afrique et du reste du monde, pas le Mexique qui compte déjà bien trop de migrants chez son riche voisin du nord, ni l'Iran ou la Corée du Nord). La victoire par tirage au sort d'Atrée sera aussi sa perte. La représentante étasunienne, vêtue d'une robe à paillette et affublée d'un micro qui lui donne une voix suave rappelant les soirées fantasmées de Broadway ou des casinos de Las Vegas plutôt que les comptoirs encombrés du service de l'immigration américain, lui annonce que le test de paternité (obligatoire pour tout candidat) est négatif, que son fils ne l'est pas, prétexte à la mise en place de l'une des scènes les plus insoutenables du mythe des Astrides. Conviant son frère Thyeste qu'il avait banni à revenir vivre dans la maison familiale, il l'accueille avec un festin. L'homme se jette sur la nourriture présente, dévorant la viande qui, une fois terminée, se révèlera être la chair de l'enfant. Atrée, persuadé de la culpabilité de son frère, lui fait manger celui qu'il croyait être sa descendance. Mais c'était sans compter sur l'erreur de l'implacable administration étatsunienne, qui intervient alors pour reconnaitre du bout des lèvres la faute initiale, s'excusant de sa méprise dans une gêne qui laisse entrevoir la faillibilité du rêve américain. Ce cynisme involontaire coûte la vie à un fils et la raison à un père, qui auparavant avait fait subir à Erope le fameux supplice de la baignoire dans la cuvette des toilettes.

Pour le metteur en scène, Frédéric Fisbach, Hakim Bah et la génération d'auteurs à laquelle il appartient est "la preuve vivante de la nécessité, pour penser et cultiver l’humain en nous, de tout ce qui n’est pas à nous : l’étranger, différent, l’autre." "La violence est dans chaque scène, elle va jusqu’à l’épuisement, elle va au bout de son absurdité. Comme si l’auteur avait voulu en exprimer l’essence." En faisant du mythe de Thyeste une pièce éminemment intime et politique, le jeune auteur (né à Mamou en Guinée, en 1987) dépeint une époque à l'agonie, une époque monstrueuse, la nôtre. Troisième volet d'une trilogie intitulée "Face à la mort""Convulsions" apparait comme une déflagration, un souffle, une urgence, une nécessité de penser le monde autrement, une dernière chance avant la disparition.

 

CONVULSIONS - Texte d'Hakim Bah, mise en scène de Frédéric Fisbach

Théâtre Ouvert - Centre national des dramaturgies contemporaines , jusqu'au 9 février 2019
4 bis, cité Véron 75 018 Paris  

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