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Billet de blog 27 avr. 2021

A Nice, les arts asiatiques à l’épreuve de l’art contemporain

En marge du festival OVNi, le musée départemental des arts asiatiques à Nice accueille deux expositions d’art contemporain portées par le jeune commissaire Florent To Lay, qui se poursuivent en ligne sur le site du musée. Une manière de confronter l’approche ethnographique à la création plastique et de déborder des cases auxquelles celles-ci sont habituellement assignées.

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Mai Ling, La belle étrangère (video still), 2019. Vidéo HD, couleur, son, 7 min 15 sec. © Mai Ling

Le festival OVNi – Objectif Vidéo Nice –, plateforme originale dédiée depuis sa création en 2015 à la promotion de l’art vidéo, élargit chaque année ses lieux de monstration en nouant de nouveaux partenariats culturels. En novembre dernier, il aurait dû faire entrer la création contemporaine dans les espaces d’ordinaire ethnographiques du musée départemental des arts asiatiques, installé sur la célèbre Promenade des Anglais. Aléa de la pandémie de coronavirus, l’annulation de l’édition 2020 entrainait, entre autres, la remise en cause des projets coproduits avec le musée. Grâce à la détermination de son directeur, Adrien Brossard, les deux propositions ont pu avoir lieu, hors festival certes, confinées, mais trouvant malgré tout un prolongement sur le site internet de l'institution dont on salut l'audace tant il est encore rare en France de croiser les regards anthropologiques avec ceux de la création plastique. C’est au jeune commissaire indépendant Florent To Lay, aidé en distanciel depuis New York par Banyi Huang, que l’on doit ces deux projets à première vue très différents. L'un est consacré au jeune collectif viennois Mai Ling, quand l’autre célèbre l’artiste américano-taïwanaise installée depuis près de vingt ans à Paris, Shu Lea Cheang, figure incontournable de l’art multimédia.

Mai Ling, la belle étrangère

Le collectif d’artistes viennois fondé en 2019 investit l’étage du musée des arts asiatiques. Pour sa première exposition monographique et internationale, il entre en dialogue avec l’institution départementale en posant un regard singulier sur ses collections et, au-delà, interroge le « regard européen » vis-à-vis de la culture « extrême-orientale ». Mai Ling est aussi une plateforme de partage et d’échange à destination des personnes discriminées ou souhaitant combattre toutes les formes de ségrégation et d’alterisation. Favorisant la culture et l’art contemporain asiatique, le collectif met ses pratiques artistiques et activistes au service de la lutte contre les stéréotypes visant en particulier les femmes asiatiques.

Mai Ling, Mai Ling Cuisine 2 - Manger : un plaisir et une protestation (video still), 2021. Vidéo HD, couleur, son, 12 min 27 sec. © Mai Ling

Mai Ling est un personnage fictif inventé en 1979 par l’humoriste allemand Gerhard Polt pour les besoins d’un sketch. Il y reproduit les clichés racistes et sexistes à l’encontre d’une femme asiatique, faisant de sa prestation le miroir grossissant des sociétés germanophones et de leur ignorance. L’exposition débute avec la vidéo manifeste « La belle étrangère » qui reprend des extraits du sketch de Polt, donnant à voir le parfait poncif de la jeune femme soumise asiatique – sans origine précise – dans l’inconscient collectif occidental. Décrite comme ayant été achetée à Bangkok tel un bibelot, elle porte un kimono, cuisine des plats chinois, reste silencieuse. Seul Gerhard Polt, son mari bavarois, s’exprime. Les informations la concernant sont données par lui. Il incarne le parfait stéréotype de l’homme blanc, raciste, sexiste et ignare, alors que la jeune femme est réduite à un simple objet. Si le sketch a plus de quarante ans, il est toujours d’une actualité redoutable. La banalisation des propos que tient le personnage de Polt est plus que jamais pertinente.

Mai Ling, Parler dans le vide, 2019. Lettres et enregistrements en allemand et langues d’origine, 30 min 25 sec, avec livre d’artiste. © Mai Ling

En s’appropriant le personnage de Mai Ling jusqu’à en faire son propre nom, le collectif souhaite raconter à nouveau son histoire, lui donner la parole à travers des voix et des identités plurielles, la sortir ainsi du silence pour construire un portrait nouveau au fil des différents projets artistiques. Ici, Mai Ling déborde de son espace d’exposition. Au rez-de-chaussée du musée, elle prête sa voix aux audio guides pour proposer aux visiteurs une exploration poétique des collections, que viennent renforcer des cartels réinterprétés. Ce récit alternatif invite les visiteurs à réfléchir à la constitution des collections en faisant dire aux objets autre chose que ce que l'on attend d’eux dans le contexte muséal qui est le leur, de la même manière que ce qui est fait pour le personnage de Mai Ling.

Vue de l'exposition "Mai Ling Dialogues", Musée départemental des arts asiatiques, Nice, du 23 janvier au 25 avril 2021 © Photo Olivier Anrigo
Vue de l'exposition "Mai Ling Dialogues", Musée départemental des arts asiatiques, Nice, du 23 janvier au 25 avril 2021 © Photo Olivier Anrigo

Mai Ling se démultiplie au fur et à mesure des projets. Elle guide, cuisine – on découvre la pratique du Mukbang[1] ou vidéo orgie culinaire, très populaire en Corée – donnant à chaque fois lieu à des événements performatifs. Le projet « Mai Ling prend la parole » permet de réunir les voix de différents activistes, artistes, chercheurs, critiques qui, à travers le monde, s'élèvent contre l'augmentation d'un racisme anti asiatique, manifeste depuis le début de la pandémie. Un nouvel épisode, tourné pour l'exposition, permet d'interroger le contexte national à travers la parole de l'écrivaine, réalisatrice et podcasteuse française Grace Ly, co-animatrice avec la journaliste, autrice et réalisatrice Rokhaya Diallo du podcast bimensuel « Kiffe ta race » depuis qu'elles l'ont créées en septembre 2018. Mai Ling n’est pas un personnage unique mais incarne plusieurs voix qui sont autant d’expressions des clichés insidieux, presque invisibles, qui se diffusent dans la société, influençant la vie quotidienne mais aussi les représentations au cinéma, dans les livres, les journaux, qui façonnent à leur tour notre environnement. En réactivant la pièce participative « Qui est Mai Ling ? » (2019-21), le collectif invite les visiteurs de l’exposition à interagir sur les différents préjugés émis par les représentations stéréotypées d’une femme asiatique. Elle permet l’intégration de voix propres au contexte français et interroge le lieu même de la monstration. Qu’est ce que cela signifie d’exposer dans un musée dédié aux arts asiatiques ? Quelle image les objets présentés ici véhiculent-ils de l’Asie ? C’est aussi à cette déconstruction que se livre le collectif.

Vue de l'exposition "Mai Ling Dialogues", Musée départemental des arts asiatiques, Nice, du 23 janvier au 25 avril 2021 © Photo Olivier Anrigo

Le monde alternatif viral de Shu Lea Cheang

Au sous-sol du musée, le visiteur se retrouve confronté à un tout autre univers, celui de Shu Lea Cheang (née en 1954 à Taipei, vit et travaille à Paris) dont l’installation inédite intitulée « Virus becoming » s’entend comme le préambule de son futur film, entre science-fiction et réalité alternative virale, que l’artiste, pionnière de l’art numérique, développe depuis une dizaine d’années. La proposition trouve son origine dans le film pionnier « I.K.U » (2000) narrant la collecte de données d’orgasmes par des disques durs d’androïdes au profit de l’entreprise japonaise de biotechnologies Genom Co. qui les transfère ensuite sur des puces pour téléphones mobiles. Le plaisir devient alors une marchandise que l’on peut réactiver en permanence afin de le revivre indéfiniment. Elle s’inscrit dans la continuité des nombreuses pièces, films ou performances, conçues à la suite de ce premier opus, faisant « émerger une figure unique d’épuisement : le virus[2] », bien avant la pandémie actuelle. Les œuvres de Shu Lea Cheang utilisent, la plupart du temps, des dispositifs électroniques interactifs pour construire des réseaux ouverts permettant la participation du public.

Vue de l'exposition "Virus becoming" de Shu Lea Cheang, Musée des arts asiatiques des Alpes-Maritimes, 23 janvier - 16 mai 2021 © Photo Olivier Anrigo

Artiste inclassable et protéiforme, Shu Lea Cheang élabore des récits futuristes depuis près de quarante ans qui sont autant de moyens de défaire les catégories, les genres, les structures qui conditionnent notre société. C’est sous le commissariat de Paul B. Preciado – qui la compare à Kathy Acker pour les technologies numériques et à Pier Paolo Pasolini pour la littérature et le cinéma –, qu’elle représente Taiwan lors de la dernière biennale de Venise, en 2019. Son installation « 3 x 3 x 6 », soit  la taille standardisée d’une cellule, prend place dans celles du Palazzo delle Prigioni – ancienne prison vénitienne active jusqu’en 1922, célèbre pour le pont des soupirs qui la relie au palais des Doges –, qu’elle transforme en maison d’arrêt numérique, un espace de surveillance de haute technologie. L’artiste prend pour point de départ l’histoire de l’écrivain libertin Giacomo Casanova (1725 – 1798), emprisonné dans ces mêmes geôles en 1755, ce qui lui permet d’étudier dix cas historiques et contemporains de sujets emprisonnés pour des raisons de dissidence de genre ou sexuelle, parmi lesquels Michel Foucault[3] et le marquis de Sade.

Vue de l'exposition "Virus becoming" de Shu Lea Cheang, Musée des arts asiatiques des Alpes-Maritimes, 23 janvier - 16 mai 2021 © Photo Olivier Anrigo

Dans « Virus becoming », elle poursuit sa construction d’un monde à la croisée du cyberpunk et des biotechnologies, dans lequel des humanoïdes considérés comme obsolètes sont envoyés à la casse par les entreprises auxquels ils appartiennent. Loin de disparaître, ils renaissent sous forme de virus, retrouvant ainsi leur autonomie et leur capacité à agir sur eux-mêmes et sur leur entourage.Perturbant le genre jusque dans ses pratiques artistiques, multidisciplinaire, Shu Lea Cheang apparaît déroutante dans le milieu de l’art contemporain, tant il est impossible de la définir d’un mot, de l’enfermer dans une case, une catégorie. Figure incontournable du net art et du mouvement cyberféministe qui émerge dans les années 1990, l’artiste compose une œuvre qui passe par le numérique, les biotechnologies, la science-fiction, pour explorer les mécanismes et les rapports de pouvoir dans la société contemporaine.

Vue de l'exposition "Virus becoming" de Shu Lea Cheang, Musée des arts asiatiques des Alpes-Maritimes, 23 janvier - 16 mai 2021 © Photo Olivier Anrigo

À travers ces deux propositions de prime abord différentes, Florent To Lay invite à un certain décloisonnement, à un éclatement des cases stéréotypées qui enferment et conduisent à un racisme ordinaire, telle cette violence à laquelle sont confrontés de nombreuses personnes asiatiques depuis l’éclosion de la pandémie du coronavirus, dénoncée par l’artiste coréo-suédoise Lisa Wool-Rim Sjöblom[4] dans une série de dessins dont le titre reprend le hashtag #IAmNotAVirus lancé en réponse aux incidents anti-asiatiques qui se sont multipliés dans les transports en commun et sur les réseaux sociaux. En investissant un lieu qui, de par son nom même, définit ce qui est ou doit être asiatique selon une vision occidentale, Florent To Lay interroge notre regard, nous incitant à nous affranchir de nos certitudes et ainsi doucement infléchir notre vision du monde.

Vue de l'exposition "Virus becoming" de Shu Lea Cheang, Musée des arts asiatiques des Alpes-Maritimes, 23 janvier - 16 mai 2021 © Photo Olivier Anrigo

[1] Voir à ce propos Brad Jones, « Twitch Viewers Can Now Watch People Eat », Gamerant, 30 juin 2016, https://gamerant.com/twitch-social-eating-channel-broadcast-630/Consulté le 23 avril 2021.

[2] Gina Cortopassi, « Le virus comme figure d’épuisement dans l’œuvre UKI de Shu Lea Cheang », Blog de recherches : Archiver le présent. Le quotidien et ses tentatives d'épuisement, s.d., http://nt2.uqam.ca/en/entree-carnet-recherche/le-virus-comme-figure-depuisement-dans-loeuvre-uki-de-shu-lea-cheang Consulté le 26 avril 2021.

[3] « Le film sur Michel Foucault (interprété par Félix Maritaud, révélé dans 120 battements par minute et Sauvage) raconte comment, jeune chercheur, il avait été séduit en 1959 par un agent polonais dans le but de révéler sa sexualité et de mettre en difficulté l’ambassade de France par son emprisonnement » in Ewen Chardronnet, «Biennale de Venise : sexe, prison et numérique au Pavillon Taïwan », Makery, le media de tous les labs, 9 juin 2019, https://www.makery.info/2019/06/09/biennale-de-venise-sexe-prison-et-numerique-au-pavillon-taiwan/ Consulté le 27 avril 2021.

[4] Stephanie Garcia, « ‘I am not a virus.’ How this artist is illustrating coronavirus-fueled racism », PBS, 1er avril 2020, https://www.pbs.org/newshour/arts/i-am-not-a-virus-how-this-artist-is-illustrating-coronavirus-fueled-racism Consulté le 26 avril 2021.

Mai Ling, La belle étrangère (video still), 2019. Vidéo HD, couleur, son, 7 min 15 sec. © Mai Ling

« Mai Ling. Dialogues », exposition monographique du collectif Mai Ling, sous le commissariat de Florent To Lay assisté de Banyi Huang

Jusqu’au 25 avril 2021 - ATTENTION, le musée est fermé jusqu'à nouvel ordre. Pour tout renseignement, visitez le site en cliquant sur le lien ci-dessous.

« Virus becoming / Virus en devenir », exposition monographique de l'artiste américano-taïwanaise Shu Lea Cheang, sous le commissariat de Florent To Lay assisté de Banyi Huang

Jusqu’au 16 mai 2021 - ATTENTION, le musée est fermé jusqu'à nouvel ordre. Pour tout renseignement, visitez le site en cliquant sur le lien ci-dessous.

Musée départemental des arts asiatiques
405, Promenade des Anglais
06 200 NICE

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