Le nouveau monde de Kent Monkman

A Paris, le Centre culturel canadien célèbre l'art post-colonial de Kent Monkman dans une magistrale exposition où de grandes toiles de facture classique, s'inscrivant dans une histoire de l'art occidentale, sont détournées pour mieux interroger la domination qui sous-tend les rapports de race et de genre.

Kent Monkman, "Miss chief Eagle wet dream", Acrylique sur toile, 7,5 m x 3,5 m, 2018,  Exposition "La belle et la bête", Centre culturel canadien, Paris © Kent Monkman Kent Monkman, "Miss chief Eagle wet dream", Acrylique sur toile, 7,5 m x 3,5 m, 2018, Exposition "La belle et la bête", Centre culturel canadien, Paris © Kent Monkman
Le 18 janvier 2018 s'achevait la première exposition personnelle en France de la jeune artiste québécoise Marie-Claire Blais. Avec elle, le Centre culturel canadien à Paris tournait une page de son histoire, quittant l'hôtel particulier du 5 rue de Constantine donnant sur l'esplanade des Invalides qui l'abritait depuis quarante-huit ans. Rendez-vous était pris pour le 17 mai où avait lieu l'inauguration des nouveaux locaux du centre, installé désormais au cœur de l'ambassade du Canada, 130 de la rue du Faubourg Saint-Honoré, à l'occasion du vernissage de l'exposition consacrée à Kent Monkman, "Beauty and the Beasts / La belle et la bête". L'artiste (né en Ontario en 1965, il vit et travaille à Toronto) qui est d'origine Crie, l'un des premiers peuples autochtones d'Amérique du Nord, compose depuis vingt ans un travail singulier et nécessaire décrivant les effets du colonialisme et des politiques gouvernementales du Canada sur les populations natives d'Amérique. Sa pratique artistique, résolument antimoderniste, convoque différents médiums dont de grandes peintures réinterprétant des œuvres de l'art classique européen. Il explore la représentation des indigènes, plus particulièrement des Amérindiens dans l'histoire de l'art occidentale pour souligner la relation de pouvoir qui s'établie entre la population blanche coloniale et les communautés locales. En s'inventant un double haut en couleurs, Miss Chief Eagle Testickle, personnage "aux deux esprits", homme et femme, à la longue chevelure brune et aux escarpins Louboutin, qu'il met en scène dans ses films ou ses performances pour mieux dénoncer la xénophobie et l'homophobie, il propose une autre manière d'aborder le désir, de parler de l'identité. Pour l'exposition inaugurale du Centre culturel canadien, Monkman interroge la relation qu'entretien l'homme avec la nature en faisant dialoguer une sélection de dix objets issus des collections du Musée des Confluences à Lyon avec cinq toiles réalisées pour l'occasion, dans lesquelles ces artefacts sont représentés. La culture indigène s'inscrit en symbiose avec la nature. Kent Monkman ajoute ici une réflexion sur la notion d'appropriation culturelle. 

Le rêve post-colonial de Kent Monkman

Kent Monkman, "The tree bachelors", Acrylique sur toile, 2,10 m x 3,30 m, 2018, Exposition "La belle et la bête", Centre culturel canadien, Paris. © Kent Monkman Kent Monkman, "The tree bachelors", Acrylique sur toile, 2,10 m x 3,30 m, 2018, Exposition "La belle et la bête", Centre culturel canadien, Paris. © Kent Monkman
De Kent Monkman, on connaissait en France les dioramas, ces restitutions de scènes en volume, présentés dans les expositions collectives, "My Winipeg" à la Maison Rouge dès 2011 et "Dioramas" l'été dernier au Palais de Tokyo où avec "Bête noire" (2014), le personnage de Miss Chief Eagle Testickle était déjà présent. Le Musée départemental d'art contemporain de Rochechouart (Haute-Vienne) a été la première institution en Europe à accueillir, à l'été 2014, une exposition personnelle de l'artiste canadien. « Kent Monkman. L’artiste en chasseur » révélait un art de l'appropriation qui, entre humour et gravité, atteste des complexités de l'expérience autochtone contemporaine. Au Centre culturel canadien, la "Belle et la bête" poursuit cette démonstration en présentant un bestiaire traditionnel du Canada composé d'objets prélevés au Musée des Confluences, dépouillés par la pensée scientifique du pouvoir que leur prêtaient les communautés autochtones. "Je suggère qu'ils nous contemplent, nous le public humain, ainsi que ma peinture de leurs interactions mythologiques avec nous (...)", indique-t-il. "(...) J'ai décidé de limiter mon choix d'animaux aux espèces nord-américaines pour souligner combien à la fois le Canada et les Etats-Unis ont non seulement exagéré mais concocté dans leurs mythes fondateurs des fictions qui s'arrangent avec la vérité les concernant en tant que nations colonialistes. Les animaux sont les témoins de ces mensonges". De grandes toiles leur font face dont une monumentale (7,5 m x 3,5 m) qui reprend le célèbre "Radeau de la Méduse" de Théodore Géricault, chef-d'œuvre de la peinture française romantique du XIXè siècle. Non sans humour, le radeau iconique est ici détourné de sa route à la suite d'un accrochage avec une barque occupée par des indigènes. Répondant au titre éloquent de "Miss Chief wet dream", il donne à voir le vieux monde entassé sur le radeau où domine la figure de la reine Victoria entourée d'un huguenot, un cardinal et une marquise à la mode française, eux-mêmes entourés par divers personnages. Ils semblent personnifier, à l'image de celui coiffé d'un casque romain, les grandeurs passées qui ont façonné l'Europe. Cette foule éclectique qui semble tout droit échappée de tableaux européens, est placée sous la bienveillance d'un homme à tête de bœuf. Face à eux, un canoë surchargé d'indigènes dont on ne sait s'ils viennent à leur secours (comme le laisse entendre le geste de la main tendue du personnage vêtu d'une longue chemise crème) ou s'ils montent à l'abordage de l'embarcation (comme semble l'indiquer l'homme au visage barré de traits rouges, habillé d'un simple pagne et brandissant une pagaye comme on brandit une arme). Semblant contenir tous les peuples natifs d'Amérique du nord, le canot est dominé par la figure lascive et fort peu vêtue de Miss Chief Eagle Testickle qui en occupe le centre avec une certaine volupté. Cette scène de bataille navale contient en elle un condensé de l'histoire coloniale.

Kent Monkman, "Miss Chief Eagle Testickle", Acrylique sur toile, 1,22 m x 1,83 m, 2018, Exposition "La belle et la bête", Centre culturel canadien, Paris. © Kent Monkman Kent Monkman, "Miss Chief Eagle Testickle", Acrylique sur toile, 1,22 m x 1,83 m, 2018, Exposition "La belle et la bête", Centre culturel canadien, Paris. © Kent Monkman
Les quatre autres peintures reprennent des scènes de l'art classique occidental inspirées de la mythologie gréco-romaine, qui ont pour thème les relations entre humains et animaux. Ainsi, "The affair" reformule l'épisode de Léda et le cygne conté par Homère et qui connait à partir de la Renaissance une grande renommée dans la peinture. "The tree bachelors" est une citation directe des trois Grâces, figures allégoriques où se substituent ici trois ours bruns, figures non moins allégoriques du Canada, accompagnés de Miss Chief Eagle, cette fois-ci blonde, jouant d'un instrument s'apparentant à un tambourin local. La légende de Ganymède, aimé de Zeus pour sa troublante beauté, est à l'origine du tableau sobrement intitulé "Miss Chief Eagle Testickle" où l'on retrouve l'égérie aux prises avec un aigle. Enfin, le dernier tableau diffère par sa source d'inspiration. Intitulé "Stag Hunting (After Theodor de Bry)", il fait référence aux œuvres du dessinateur liégeois Théodore de Bry (1528 - 1598) dont les gravures étaient célèbres pour leurs descriptions des expéditions de "découverte" de l'Amérique. Ici une chasse aux cerfs dont l'artiste reprend fidèlement le modèle, prenant soin de suppléer aux personnages qui campent les leurres par la présence de Miss Chief Eagle, reconnaissable par ses chaussures aux fameuses semelles rouges. Monkman établie ici un syncrétisme, en rapprochant les croyances indigènes du paganisme antique. 

Miss Chief Eagle Testickle, femme fatale d'un autre genre

Kent Monkman, en collaboration avec Chrsitopher Chapman, "United in love", impression archive sur papier archive, 14,5 cm x 22 cm, 2018; Au dos de la photographie se trouve le certificat de mariage; Exposition "La belle et la bête", Centre culturel canadien, 2018. © Kent Monkmann et Christopher Chapman Kent Monkman, en collaboration avec Chrsitopher Chapman, "United in love", impression archive sur papier archive, 14,5 cm x 22 cm, 2018; Au dos de la photographie se trouve le certificat de mariage; Exposition "La belle et la bête", Centre culturel canadien, 2018. © Kent Monkmann et Christopher Chapman
Sur la mezzanine, le film "Portait in motion" (2001-02) de Nadia Myre, propose un contrepoint à la peinture monumentale "Miss Chief wet dream". De prime abord serein et poétique, le film donne à voir une image iconique de l'autochtone qui, par le truchement d’un coup de rame, vient rappeler aux regardeur que l'espace qu'il contemple ne lui appartient pas. L'exposition se poursuit avec plusieurs études de "Miss Chief wet dream" et un ensemble de pièces mettant en scène Miss Chief Eagle Testickle. Cet être bispirituel, alter ego queer de Kent Monkman, répond à la définition de "berdache", terme générique dont usaient les colons pour décrire les personnes non conformes aux normes de genre telles que définies en Occident. Certaines communautés amérindiennes considérant qu'il existe au moins quatre genres. C'est précisément parce qu'il n'est pas figé dans un genre que plusieurs tribus locales lui vouent un culte, lui prêtant des dons hors du commun. Omniprésente dans l'œuvre de Kent Monkman, Miss Chief Eagle colonise l'histoire de l'art par appropriation. Se jouant des frontières en tout genre, elle incarne les grandes héroïnes bibliques, de Judith à Salomé, dans une série de lithographies en couleurs. On la retrouve célébrant son union avec les couturier français Jean-Paul Gaultier dans "Another feather in her bonnet", vidéo de la performance qui s'est tenue le 9 septembre 2017 au Musée des Beaux-arts de Montréal, qui redéfinissait la relation entre appropriation culturelle et liberté de création. Une photographie portant le doux nom de "United in love", exécutée en collaboration avec Christopher Chapman, vient immortaliser cette union, adoptant un format de type photo-carte d'invention française très en vogue au cours du XIXè siècle. 

En célébrant l'art métissé de Kent Monkman pour son exposition inaugurale, le Centre culturel canadien choisit délibérément et non sans provocation de poser un autre regard sur la culture nord-américaine. Tout à la fois queer et postcolonial, il prend le parti de refléter un pays multi-ethnique, pluriel, en phase avec la société canadienne contemporaine. Kent Monkman utilise l'héritage visuel du colonialisme pour tenter de décoloniser l'histoire de l'art en la subvertissant. Il détourne ainsi le regard occidental porté sur les Amérindiens. Il pratique l'hybridité des genres (sexués, raciaux, picturaux, artistiques,...) pour mieux les neutraliser. Surtout, à travers le personnage de Miss Chief Eagle Testickle, il inverse le regard colonial, autorisant un autre désir. Ce faisant, il ouvre le débat sur l’appropriation coloniale et par extension, sur la réconciliation nationale. Finalement, pour inaugurer ses nouveaux espaces, le Centre culturel canadien ne pouvait pas rêver meilleure ambassadrice.

Kent Monkman,"Beauty and the Beasts / La belle et la bête" - Jusqu’au 5 septembre 2018. 

Centre culturel canadien
130, rue du Faubourg Saint-Honoré
75 008 Paris 

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