A Malakoff, "L'enfance découvre le goût salé des larmes"

A la maison des arts de Malakoff, Laura Bottereau & Marine Fiquet interrogent le monde de l'enfance via sa part d'ombre pour déconstruire une image stéréotypée. "J'ai léché l'entour de vos yeux" ébranle nos certitudes sur ce moment fondateur. Entre théâtre et création plastique, Bottereau & Fiquet composent un fascinant et subtil voyage artistique. Une révélation.

Laura Bottereau & Marine Fiquet, "Les vieux démons", détail, 2018, installation, matériaux divers, dimensions variables, coproduction maison des arts, centre d’art contemporain de Malakoff. © Laura Botterau & Marine Fiquet, crédit photo : Aurélia Le Goff ; © Adagp, Paris 2018 Laura Bottereau & Marine Fiquet, "Les vieux démons", détail, 2018, installation, matériaux divers, dimensions variables, coproduction maison des arts, centre d’art contemporain de Malakoff. © Laura Botterau & Marine Fiquet, crédit photo : Aurélia Le Goff ; © Adagp, Paris 2018

Pour leur première exposition personnelle dans un centre d'art, Laura Bottereau & Marine Fiquet (vivent et travaillent à Nantes) impressionnent tant par leur audace que par la vitalité d'un univers singulier et sans concession, déjà très incarné, dessinant un monde fantasmagorique de l'enfance où Lewis Carroll aurait abandonné ses personnages au beau milieu d'un film d'épouvante, "Evil dead" ou "Massacre à la tronçonneuse". Dessins, installations, vidéos et sculptures composent un parcours initiatique où la cour de récréation devient le champ de bataille de toutes les expérimentations. "Le prisme de l’enfance est l’endroit idéal pour interroger les rapports de force, les corps, les constructions, les normes, les genres." expliquent-elles. Ainsi l'exposition aborde avec justesse les problématiques liées à la construction d'une identité genrée et sexuée, trop souvent niée dans le regard gêné des adultes. Pour les deux jeunes femmes, dont la rencontre artistique remonte à leurs années d'études à l'Ecole supérieure des Beaux-arts d'Angers d'où elles sortent diplômées en 2014 (Marine) et 2015 (Laura), il est temps de subvertir cet espace de l'enfance où, dans l'imaginaire des adultes, triompherait l'innocence et la douceur. "J'ai léché l'entour de vos yeux" questionne le regard du visiteur : que voulons-nous réellement entrevoir de notre enfance ? 

"Passer sa langue pour absorber ce qui s’y trouve"

Laura Botterau & Marine Fiquet, "Mouvement perpetue"l, 2015, Installation, matériaux divers, coproduction Galerie 5 et la Paperie. © Laura Botterau & Marine Fiquet, crédit photo : Aurélia Le Goff ; © Adagp, Paris 2018 Laura Botterau & Marine Fiquet, "Mouvement perpetue"l, 2015, Installation, matériaux divers, coproduction Galerie 5 et la Paperie. © Laura Botterau & Marine Fiquet, crédit photo : Aurélia Le Goff ; © Adagp, Paris 2018

Lauréat de la résidence de recherche et de travail en lien avec le territoire, organisée chaque année par la Maison des arts de Malakoff, le duo nantais a vécu dans l'établissement pendant cinq mois. Une occupation qui se poursuit maintenant dans les salles d'expositions temporaires du centre d'art où se déploie l'univers singulier d'une enfance intranquille mis en scène à partir d'œuvres existantes et de pièces nouvelles, imaginées pendant la résidence et produites spécifiquement pour l'exposition. Le dessin et l'installation occupent une place centrale dans la pratique des deux artistes. Bien souvent l'exécution d'un dessin entraîne le désir de sa transcription en volume. "J'ai léché l'entour de vos yeux" prend des allures de conte libertaire dans lequel les notions liées à l'enfance, au jeu et à l'innocence se distordent pour faire place à un imaginaire qui constituerait l'envers du décor de ce monde magique d'insouciance et de pureté fantasmé par les adultes. Les personnages fictionnels qui peuplent les œuvres de Bottereau & Fiquet sont issus de ce monde idyllique mais propulsés par mutation dans un univers parallèle libéré des inhibitions liées à une vision conditionnée de l'enfance. Dans cette cour de récréation où le temps semble suspendu, évoluent des d'êtres hybrides mi-enfants, mi-adultes, des fillettes au visage dissimulé derrière des masques en porcelaine blanche, des figures au genre indécis dont les membres démesurés et mous se confondent avec le costume porté, frontière incertaine entre la peau et le vêtement, à la fois poupée et fétiche. La déconstruction plastique des corps communique une image dysfonctionnelle de l'enfant qui ébranle le visiteur. Le malaise naît du jeu ambivalent qui oppose une représentation candide à ses interprétations implicites ou explicites. Ici, le jeu est un outil de pouvoir et de transgression.

Laura Botterau & Marine Fiquet, "L’ennui des jeunes corps", 2014 -2018 , jeu de dames en peuplier sérigraphié accompagné de 13 dessins, encre de chine et feutre,  30 x 30 x 6 cm, coproduction Cie Nathalie Béasse . © Laura Bottereau  & Mrine Fiquet © Adagp, Paris 2018 Laura Botterau & Marine Fiquet, "L’ennui des jeunes corps", 2014 -2018 , jeu de dames en peuplier sérigraphié accompagné de 13 dessins, encre de chine et feutre, 30 x 30 x 6 cm, coproduction Cie Nathalie Béasse . © Laura Bottereau & Mrine Fiquet © Adagp, Paris 2018

Pour le monde adulte, l'enfance est ce paradis idéal, cet espace ouaté et protecteur qui prolonge sans doute le souvenir inconscient de la quiétude originelle du ventre de la mère, Graal impossible, Eden à jamais interdit par la perte de l'innocence, s'évaporant dès les premiers signes de la puberté. Les transformations du corps propres à l'adolescence correspondent aussi à la prise de conscience du monde dans lequel nous évoluons, qui passe par le regard de l'autre. Nous adoptons alors toute une série de codes artificiels afin d'être conforme à la norme en vigueur propre à chaque communauté d'individus. Ainsi régie, la société tiendrait à bonne distance le chaos et l'anarchie. Sans règles, point de paix, point de bien être commun. La construction de l'identité sociale est conditionnée par des injonctions stéréotypées, poncifs si fermement ancrés dans nos cultures qu'ils apparaissent comme naturels. Est-ce la rigidité de cette identité sociale factice qui nous pousse à fantasmer un monde idyllique, d'autant plus sublimé par l'interdit du retour ? Nous nous déterminons par rapport à l'autre afin de préserver l'illusion de notre utilité dans la communauté. Celui qui refuse, par choix ou par contrainte, est immédiatement repoussé à la marge.

Représenter l'enfance

Laura Botterau & Marine Fiquet, "Mouvement perpétuel" (détail!, 2015, Installation, matériaux divers, coproduction Galerie 5 et la Paperie. © Laura Botterau & Marine Fiquet, crédit photo : Aurélia Le Goff ; © Adagp, Paris 2018 Laura Botterau & Marine Fiquet, "Mouvement perpétuel" (détail!, 2015, Installation, matériaux divers, coproduction Galerie 5 et la Paperie. © Laura Botterau & Marine Fiquet, crédit photo : Aurélia Le Goff ; © Adagp, Paris 2018

Pourtant le monde de l'enfance n'a rien d'enchanteur. La plupart des contes de fées virent au cauchemar - le douloureux apprentissage de la vie - dès les premières pages. Ici, une grand-mère est dévorée par un loup, là une princesse est empoisonnée, un enfant abandonné avec ses frères dans une forêt, un frère et une sœur cuisinés par une sorcière dans une maison de pain d'épices. Dans l'art contemporain, les représentations de l'enfance ne sont jamais apaisées, bien au contraire, dans la plupart des cas, elles saisissent l'inquiétude de l'inconnu quotidien qui caractérise ce temps de découverte et d'expérimentation. Elles sont peuplées de crucifixions, de crânes méditatifs chrétiens et de petites filles au sexe souvent apparent, parfois indéterminé, se confondant quelquefois avec des poupées, dans les grands dessins quasi analytiques de Florence Reymond. Les grands portraits de groupe d'enfants peints par Claire Tabouret évoquent par leur composition les photographies de classe mais l'air grave des écoliers s'accorde avec leurs regards insistants pour accentuer un inconfort menant vite au malaise. Cet état d'anxiété est aussi perceptible dans les œuvres de l'artiste japonais Momoyo Torimitsu. Dans "Somehow I don’t feel comfortable", titre ô combien explicite, deux gigantesques ballons gonflables figurant deux lapins roses tout sourire à priori inoffensifs, créent par leur taille démesurée (près de trois mètres de haut) une sensation d'étouffement, de suffocation qui correspond à la saturation presque totale de l'espace de monstration, contraignant la circulation des visiteurs. Ce même sentiment d'étouffement est palpable dans le travail de l'artiste californien Mike Kelley dont l'univers aliénant au symbolisme morbide mélangé à la candeur enfantine reflète le désenchantement de sa propre jeunesse. 

Laura Bottereau & Marine Fiquet,  "À vous", 2018,  vidéo et édition, en cours de réalisation, coproduction Maison des arts, centre d’art contemporain de Malakoff et Théâtre 71 Scène Nationale de Malakoff. © Laura Bottereau  & Mrine Fiquet © Adagp, Paris 2018 Laura Bottereau & Marine Fiquet, "À vous", 2018, vidéo et édition, en cours de réalisation, coproduction Maison des arts, centre d’art contemporain de Malakoff et Théâtre 71 Scène Nationale de Malakoff. © Laura Bottereau & Mrine Fiquet © Adagp, Paris 2018

Les personnages de Bottereau & Fiquet s'inscrivent dans cette filiation mais se réclament aussi des figures théâtrales et des icônes de genre au cinéma. Les récurrentes petites filles au visage entièrement masqué rappellent l'inquiétante impavidité d'Edith Scob portant un large masque blanc dans "les yeux sans visage"de Georges Franju (1959). Le masque est omniprésent au sein du cinéma d'horreur américain depuis le personnage de Leatherface dans"Massacre à la tronçonneuse" réalisé par Tobe Hopper en 1974), jusqu'aux figures de Jason Voorhes dans "Vendredi 13" (1980) de Sean S. Cunningham, Michael Meyers dans "Halloween" (1978) de John Carpenter, Hannibal Lecteur au masque muselière dans "Le silence des agneaux" (1992) de Jonhatan Demme, et bien d'autres. Enfin, si elles ne portent pas de masque, les sœurs jumelles apparaissant par flash dans "The shining" (1980) de Stanley Kubrick semblent les prototypes inquiétants des petites filles de Bottereau & Fiquet. La ventriloque à l'œuvre dans la vidéo "A vous", performe un contre-spectacle sans décor ni texte ni public, où tous les attributs spécifiques à cette discipline sont absents jusque dans l’apparente rigidité du corps de l’enfant. La ventriloquie occupe une place à part dans le théâtre d’effigie. Sa pratique particulière d'articuler les mots sans bouger les lèvres autorise l'expression d'une parole interdite, celle de l'enfant mais, en la contredisant. A la fois donnée puis reprise. Inévitablement, on pense au travail de la metteuse en scène et chorégraphe franco-autrichienne Gisèle Vienne dont l'univers inquiétant n'est pas si éloigné de celui de Bottereau & Fiquet. Depuis 2007, elle s'intéresse à la ventriloquie, art qui convoque beaucoup d'éléments de son univers mental. En 2015, "The ventriloquists convention", créé avec son complice l'écrivain américain Dennis Cooper, met en scène la rencontre annuelle internationale de ventriloques parmi lesquels Jonathan Capdevielle y incarne une formidable transsexuelle blonde. Marionnettiste de formation, il crée en 2008 l’unique personnage de "Jerk", mis en scène par Gisèle Vienne d'après une nouvelle de Dennis Cooper. La pièce suit le protagoniste en prison où il est condamné à perpétuité pour complicité à l’adolescence, avec un tueur en série. Il y apprend l’art du théâtre d’objet  afin de répéter les scènes de crime et ainsi mesurer sa part de responsabilité

Catapulté l'édifice pour dé/faire le genre

Laura Bottereau & Marine Fiquet, "Douces indolences", 2017; installation, porcelaine, laine, plâtre, textiles, résine, dimensions variables ; coproduction MPVite. © Laura Bottereau  & Mrine Fiquet © Adagp, Paris 2018 Laura Bottereau & Marine Fiquet, "Douces indolences", 2017; installation, porcelaine, laine, plâtre, textiles, résine, dimensions variables ; coproduction MPVite. © Laura Bottereau & Mrine Fiquet © Adagp, Paris 2018

On déambule dans les espaces de la maison des arts pour mieux appréhender cet univers fascinant où les personnages enfantins qui peuplent les dessins et les installations sont dépourvus de toute inhibition. Bottereau & Fiquet revendiquent la création plastique comme un acte politique : "Nous nous employons à catapulter cet édifice qu’il nous semble urgent de remettre en question. Dans nos cheminements personnels, tout autant que dans notre travail, nous interrogeons LES féminités et LES masculinités pour montrer que le genre peut se dé/faire" Les normes qui codifient les constructions de genre et de sexualité reproduisent en le confortant le rapport de domination et de pouvoir qui s’exerce dans notre environnement social. En proposant une vision singulière et désinhibée du monde de l'enfance, elles donnent à voir différents états du corps, autorisant la déconstruction d'images stéréotypées pour en inventer de nouvelles. Car précisément, l'enfance est le lieu où se définit le genre. L'individu est conditionné à se déterminer soit homme, soit femme, dans la conformité de son sexe biologique.

 

Laura Bottereau & Marine Fiquet ; "Berne(r)", 2017 ; matériaux divers ; 135 x 80 x 167 cm ; coproduction MPVite. © Laura Bottereau  & Mrine Fiquet © Adagp, Paris 2018 Laura Bottereau & Marine Fiquet ; "Berne(r)", 2017 ; matériaux divers ; 135 x 80 x 167 cm ; coproduction MPVite. © Laura Bottereau & Mrine Fiquet © Adagp, Paris 2018

L'art du détournement élevé au rang de méthode permet un débordement de la réalité (toute subjective) du moment de l'enfance, qui apparaît soudain bien moins innocent. Ne nous y trompons pas, il y a une retenue dans la façon de représenter les corps enfantins, presque une pudeur dans l'absence de nudité qui traduit une absence de sexualité. Bottereau & Fiquet dénoncent les systèmes d'oppression en y incluant les injonctions que subissent les enfants. Se définissant elles-mêmes comme "travaillant en duo et en couple", elles connaissent la violence que la société exerce sur ceux qui sortent de la norme. Un duo d'artistes homme femme suscite forcément la question du couple, alors que le leur reste invisible si elles ne le formulent pas. La possibilité sociale du couple passe par la parole. La non-conformité des enfants-corps les libèrent des contraintes inhérentes à l'ordre social et marquent leur entrée en résistance par l'impertinence du verbe, l'outrecuidance du geste, dessinant un évident double autoportrait. D'ailleurs, les masques-visages portés par les fillettes sont moulés sur les visages des deux artistes. Leur exécution en porcelaine, dont la particularité est de réduire à la cuisson, les transpose pleinement dans ce monde de l'enfance. Celui-ci génère une multitude de contre-espaces, c'est à dire des espaces concrets (ici les salles de la maison des arts) qui abritent l'imaginaire (le monde de l’enfance qui y est figuré). Ces hétérotopies foucaldiennes: "S'il s'agit d'"ailleurs", sans lieu, comment les connaître et les enseigner sinon sur le mode du désir, de l’unique et impérieux désir d’y fuir, d’y échapper aux "ici". (Michel Foucault, Le corps utopique - les hétérotopies, Editions Lignes, 2009). "J'ai léché l'entour de vos yeux" invite à la dissidence en assumant la confusion entre victimes et bourreaux, désir et rejet, pour se débarrasser des images stéréotypées dont l’enfant est assigné et ainsi lui autoriser la gouvernance de son corps. 

La résidence de recherche et de travail en lien avec le territoire organisée chaque année depuis 2013 par la maison des arts de Malakoff bénéficie du soutien financier de la Direction es Affaires culturelles (DRAC) Ile-de-France (le Ministère de la culture déconcentré) depuis l'origine du projet. La période étant à la baisse drastique, voire la suppression des subventions publiques en matière de culture, il parait important de rendre compte de la collaboration exemplaire de cette initiative de service public plus que jamais indispensable à la création plastique

Laura Bottereau & Marine Fiquet"J'ai léché l'entour de vos yeux",

Du 25 septembre au 26 novembre 2018 - Du mercredi au vendredi, de 12h à 19h, samedi et dimanche, de 14h à 19h.

Dimanche 28 octobre à 16h : Rencontre avec Franck Lamy, en charge des expositions au MAC/VAL Musée d'Art Contemporain du Val-de-Marne, Laura Bottereau & Marine Fiquet atour de l'exposition.

maison des arts centre d'art contemporain de Malakoff
105, avenue du 12 février 1934, 92 240 MALAKOFF

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