Julien Magre. Hippodrome intime

Portrait intime du milieu hippique au quotidien faisant la part belle à la relation entre l'homme et l'animal, "La robe et la main" qui parait chez Filigranes le 8 novembre, rend compte du travail photographique mené par Julien Magre lors de sa résidence PMU. L'occasion d'interroger le devenir de la carte blanche PMU qui doit fêter ses dix l'an prochain.

Julien Magre, couverture de "La robe et la main", photographies de Julien Magre, texte de Julien Perez, 176 pages, 165 photographies couleurs, Résidence PMU 2018, Editions Filigranes, 2018. © Julien Magre Julien Magre, couverture de "La robe et la main", photographies de Julien Magre, texte de Julien Perez, 176 pages, 165 photographies couleurs, Résidence PMU 2018, Editions Filigranes, 2018. © Julien Magre
C'est dans la frénésie qui s'empare chaque année de la deuxième semaine de novembre, celle marquée par la foire internationale Paris Photo au Grand Palais qui l'accueille dans la foulée de la FIAC, que sera présentée "La robe et la main" de Julien Magre, la nouvelle édition de la Carte blanche, ou plutôt du mécénat PMU en faveur de la photographie. Si ce lancement coïncide avec l'ouverture de la foire jeudi 8 novembre où sont présentes les éditions Filigranes, fidèle partenaire de publication de la Carte blanche PMU depuis sa création, la date surprend quelque peu. Traditionnellement, l’ouvrage est disponible en septembre, à l'occasion du vernissage de l’exposition rendant compte de la résidence initiée par la maison de paris hippiques en 2010 au BAL tout d'abord, puis à la galerie de photographies du Centre Pompidou depuis son ouverture en 2015. Or depuis l'annonce en mars dernier du non renouvellement de son partenariat avec le Musée national d'art moderne (Christine Coste, Le journal des arts daté du 16 mars 2018), le PMU reste étonnement discret. Aucune démarche en faveur d'un partenariat éventuel avec d'autres institutions susceptibles d'accueillir la manifestation n'a été mise en place. Une situation en suspens qui n'a généré aucune communication de la part du PMU, laissant planer de sérieux doutes quant à l'avenir de son mécénat en faveur de la création artistique. Chaque année en effet, la Carte blanche PMU propose à un photographe ou à un artiste de porter un regard sur l’univers du jeu en lui donnant une totale liberté de création. Le lauréat bénéficie d'une résidence de quatre mois pour mener à bien son projet, restitué lors d'une exposition jusqu’ici au Centre Pompidou et dispose en sus de l'édition d'un catalogue.  Sur internet, la page d'accueil du site dévolu au prix présente une actualité figée sur le focus de l'exposition de la photographe finlandaise Elina Brotherus. La lauréate 2017 sera-t-elle la dernière ? Juste au-dessus, l'introduction présentant le prix met en exergue ce qui apparaît comme la devise, la profession de foi de l'engagement de l'entreprise: "Soutenir la photographie contemporaine et les talents qui la font vivre : telle est la vocation de la Carte blanche PMU." Celle-ci doit (devait?) fêter ses dix ans l'année prochaine.

La photographie comme moyen de raconter l'intime

Julien Magre, série "La robe et la main", photographie couleur, Résidence PMU 2018, ouvrage éponyme édité par Filigranes, 2018. © Julien Magre Julien Magre, série "La robe et la main", photographie couleur, Résidence PMU 2018, ouvrage éponyme édité par Filigranes, 2018. © Julien Magre
"La robe et la main" est le résultat édité du travail de la résidence menée pendant quatre mois en 2018 par Julien Magre. Le photographe répondait à l'invitation du PMU à porter son regard singulier sur l'univers du cheval. De l'effervescence qui règne dans les hippodromes au moment du départ de la course, immédiatement suivie par les cris d'encouragements des parieurs qui semblent pousser les chevaux dans leurs incantations, on ne verra rien. Pas plus des parades vestimentaires d’un public issu de la haute bourgeoisie, véritable défilé d'une mode indissociable des champs de courses, rituel des tenues d'apparat à Chantilly ou à Longchamp. En faisant le choix d'aborder le monde hippique par les coulisses, Julien Magre revisite par l'intime les lieux emblématiques que sont Chantilly et Grosbois, y révélant par une narration à la fois muette et immobile un univers calme, attentif, ritualisé, emphatique, d'une douceur emprunte de nostalgie qui apparaît dans les clairs-obscurs, les paysages, les détails, les regards, les corps. Le photographe montre le quotidien d'un monde qui se situe à l'opposé des images que véhiculent les représentations classiques des courses de chevaux. Loin de la performance physique de vélocité, on décélère, on ralentit, on écoute, on prend soin, à contre-courant d'une époque où l'injonction de rapidité semble se confondre avec la notion d'efficacité. Surtout, il place au centre du récit la relation étroite qui se noue entre cavalier-ères et chevaux, explorant la frontière entre l'intelligence humaine et l'instinct animal.
Julien Magre, série "La robe et la main", photographie couleur, Résidence PMU 2018, ouvrage éponyme édité par Filigranes, 2018. © Julien Magre Julien Magre, série "La robe et la main", photographie couleur, Résidence PMU 2018, ouvrage éponyme édité par Filigranes, 2018. © Julien Magre
 
"À travers la photo, j'ai la chance d'avoir trouvé le langage pour raconter l'intime" précise Julien Magre, dont le travail est habité par sa famille, protagoniste d'une œuvre qui questionne de manière obsessionnelle les thèmes de l'amour filial, la transmission, la trace, ce qui semble expliquer l'atmosphère fraternelle qui traverse "La robe et la main". Dans l'ouvrage, seuls les textes du compositeur et musicien Julien Perez sont autorisés à côtoyer les images. Ponctuations en mode mineur brodant un récit guidé par les dérives imaginaires qui partent de l'image, ils forment des cartels poétiques et déstructurés, clin d'œil amusant répondant à l'absence de légende dans l'œuvre de Julien Magre : "Trouver les mots les plus justes possibles pour exprimer une émotion intérieure. Mes photographies ne sont pas légendées. Mais les mots, les textes m’aident à analyser les choses." Cette suite photographique est la première œuvre qu'il compose (presque) sans la présence de sa famille depuis le décès de sa fille Suzanne, emportée par la maladie à l'âge de sept ans. Dès lors, la narration par l'image est devenue pour lui une manière d'échapper à une réalité de la destruction, une conjuration par le récit photographique. Absente, la famille semble pourtant s'incarner dans les gestes, les attitudes d'individus qui attestent du respect qu'ils ont pour leur monture chaque jour. Un quotidien que vient magnifier les photographies de paysages, l'inscrivant dans un environnement naturel sublimé, un Olympe hippique. La force du lien qui unit ici l'homme et l'animal, contenue dans le titre même du livre, est rendue tangible par l'obsession de la famille, envisagée par le photographe comme le refuge, l'abris, la seule et unique patrie. Photographe du présent, Julien Magre envisage l'existence de l'image par le livre, objet photographique à la narration évidente, réminiscence de l'album de famille, ouvrage transportable, appropriable. Le souvenir du graphiste qu'il fut autrefois le guide dans la composition éditoriale de ses publications. Ici, des images plus petites, semblables à des vignettes, viennent s'intercaler deux par deux, de façon régulière entre les pages de l'ouvrage. Elles représentent dans la majorité des cas des portraits, humains ou animaux, de face, de dos ou fragmentés ; ou des interactions entre le cheval et son cavalier. Ainsi installés dans l'immensité du paysage naturel ou construit figuré sur les pages majeures de l'ouvrage, ils apparaissent sereins, emprunts d'une quiétude, probable reflet du monde intérieur de Julien Magre.

"Soutenir la photographie contemporaine (...) telle est la vocation de la Carte blanche PMU."

Mohamed Bourouissa, série "RIP", Carte blanche PMU 2011, ouvrage édité par Filigranes, 2011. © Mohamed Bourouissa Mohamed Bourouissa, série "RIP", Carte blanche PMU 2011, ouvrage édité par Filigranes, 2011. © Mohamed Bourouissa
Ce travail bouleversant existe grâce au mécénat du PMU qui depuis 2009, soutient la création photographique contemporaine. Cette année-là, l'entreprise participe à la création du BAL, espace de réflexion et d'exposition lié à l'image contemporaine, installé tout près de la place de Clichy à Paris, dans un ancien cabaret des années folles, haut lieu de fête et de plaisir qui, après la Seconde Guerre mondiale, devient le plus grand PMU de France jusqu’à sa fermeture en 1992. Il est acquis par la Ville de Paris en 2006 sur proposition de l’Association des Amis de Magnum. Ainsi débute le soutien du PMU à la photographie. De cette étroite collaboration naît l'année suivante la Carte blanche PMU qui chaque année soutient le travail d’un photographe ou d’un artiste ayant un projet autour de la thématique du jeu. Le lauréat bénéficie d'une dotation de vingt mille euros et de quatre mois pour mener à bien son projet qui est restitué lors d’une exposition à la galerie de photographies du Centre Pompidou (depuis 2015), accompagnée de la publication d’un ouvrage aux Editions Filigranes. Ce type de mécénat est précieux car il stimule directement la création artistique en accompagnant le photographe dans son processus d'élaboration de l'oeuvre à un moment où fleurissent les fondations d'entreprise qui, dans la course à la constitution de leur collection, favorisent le marché par l’acquisition de l’œuvre, c’est à dire le produit fini. 
Kourtney Roy, série "Ils pensent déjà que je suis folle", Carte blanche PMU 2013, ouvrage édité par Filigranes, 2013. © Kourtney Roy Kourtney Roy, série "Ils pensent déjà que je suis folle", Carte blanche PMU 2013, ouvrage édité par Filigranes, 2013. © Kourtney Roy
Au fil des années, la Carte blanche PMU s'est installée de la paysage de la photographie et de l'art contemporain et constitue un évènement attendu, en particulier grâce à Françoise Vogt, en charge en interne du prix depuis sa création en 2010, qui assure un accompagnement très important sur la réalisation du projet, avec l'artiste sur la création, avec l'équipe du Centre Pompidou sur l'exposition et avec l'éditeur sur le catalogue. La liste des lauréats comme les travaux réalisés sont éloquents : Mohamed Bourouissa, Kourtney Roy, Thierry Fontaine, Anna Malagrida entre autres ont ouvert la représentation du jeu vers d'autres possibles à la faveur de leur regard singulier. En 2012, Olivier Cablat, le lauréat de la Carte blanche PMU, est désigné par un jury composé de spécialistes de la photographie et de l'art contemporain et présidé par Philippe Germond, PDG du PMU. Renouvelé chaque année, ce jury désignera tous les lauréats jusqu'à cette année où Julien Magre a été "invité" par le PMU pour la "résidence" 2018, précise la page dédiée à l'ouvrage sur le site internet des Editons Filigranes. Ces uniques informations disponibles (rien sur le site du PMU, ni sur celui spécifiquement dédié à la manifestation) ne font aucune mention de la Carte blanche PMU.

Anna Malagrida, série "Cristal House", Carte blanche PMU 2016, ouvrage édité par Filigranes, 2016. © Anna Malagrida Anna Malagrida, série "Cristal House", Carte blanche PMU 2016, ouvrage édité par Filigranes, 2016. © Anna Malagrida
"PMU est une marque populaire et cette Carte blanche nous permet de faire un lien entre cette marque et l’art contemporain. Alors si quelques-uns de nos clients peuvent pousser la porte du Centre Pompidou, c’est qu’on a réussi notre travail de mécène de réconcilier les publics", déclarait Benoit Cornu, Directeur de la communication du PMU à 9 lives magazine, le 29 septembre 2017 à l'occasion de l'ouverture de l'exposition "Double jeu" d'Elina Brotherus, la dernière lauréate. La fameuse "culture pour tous" semblait alors au cœur du dispositif de mécénat culturel de la maison de jeux. Dans ce même entretien, il laissait entendre la fin possible du partenariat avec Beaubourg mais pour en créer de nouveaux. Que s’est-il passé depuis ? Le départ de Benoit Cornu du PMU annoncé à la mi janvier 2018 fait suite à celui du PDG Xavier Hürstel fin novembre 2017. En avril 2018, une nouvelle gouvernance bicéphale composée de Bertrand Meheut et Cyril Linette entre en fonction, entrainant le départ d'Alain Resplandy-Bernard, numéro 2 du PMU, qui en assurait la direction par intérim depuis la démission de Xavier Hürstel. C'est précisément au cours de cette période d’intérim que le PMU a mis fin à son partenariat avec le Centre Pompidou, jugé trop couteux, sans pour autant engager des démarches auprès d'éventuels partenaires institutionnels afin de poursuivre son action de mécénat autour de la photographie, charge laissée à la future direction. Or depuis l'arrivée du duo Méheut Linette, aucune décision n'a été prise, aucun communiqué n'est venu pour l'instant sceller le sort de l'engagement d'un mécénat jusque là exemplaire. Ce silence apparait pourtant de mauvaise augure pour l'avenir de la Carte blanche PMU, visiblement victime de ce jeu de chaises musicales qui a pour avantage de laisser se déliter une situation jusqu'à un point de non-retour sans que les responsabilités de chacun ne soient engagées. Dommage car il faut beaucoup de temps pour ancrer un prix dans le paysage de la création artistique contemporaine, ce qu'a su faire la Carte blanche PMU. A l’inverse, il suffit de quelques mois, disons le temps de la vacance de la direction du PMU, pour disparaitre totalement. 

 "La robe et la main", résidence PMU, photographies de Julien Magre, texte de Julien Perez, 220 x 330 mm, 176 pages, 165 photographies couleurs, Filigranes Editions, Paris, parution: 8 novembre 2018.

Artists talks: Conversation avec Julien Magre samedi 10 novembre à 15h dans le cadre de Paris Photo au Grand Palais (Balcon d'honneur, niveau 1)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.