La pâte à modeler, art populaire de la métamorphose

A Lausanne, le MUDAC pose un regard inédit sur l'univers de la pâte à modeler et sur les usages multiples qu'offre ce matériau coloré et ludique, généralement associé au monde de l'enfance et à l'éveil créatif. Réunissant près de 80 œuvres exécutées entre 1950 et aujourd'hui, "Histoires à modeler" est la première exposition du genre à considérer la plasticine dans le champ la création artistique.

Ira Elshansky, "Warm Snow", 2014, film d’animation, 5’26’’. © Ira Elshansky Ira Elshansky, "Warm Snow", 2014, film d’animation, 5’26’’. © Ira Elshansky
C'est une exposition insolite à laquelle le Musée du design et des arts appliqués contemporains (MUDAC) de Lausanne convie le visiteur. Imaginée par le Gewerbemuseum de Winterthur "Histoires à modeler" retrace l'histoire de la pâte à modeler et interroge les différents usages actuels du médium comme matériau premier de la création artistique. Quelques quatre-vingt œuvres sont réunies ici pour évoquer près de soixante-dix ans d'une histoire de l'art singulière en cinq chapitres témoignant de l'incroyable diversité des formes qu'offre la célèbre barbotine. Avec cette exposition, l'institution vaudoise érige la pâte à modeler, circonscrite dans l'imaginaire commun au monde de l'enfance, en un art à part entière. Aussi populaire que le crayon de couleur ou le feutre chez les plus jeunes, la pâte à modeler est sans doute la matière qui traduit le mieux la notion de métamorphose de par sa facture souple et élastique qui la rend extrêmement facile à manier, modifiable très rapidement et à l'infini, des qualités qui justifient l'engouement particulier qu'elle rencontre dans le domaine des films d'animation. Depuis plusieurs décennies, elle s'affirme dans le design comme dans l'art contemporain où son utilisation est en augmentation constante, s'affirmant, entre autres, dans des installations, des photographies ou des œuvres vidéo animées. La polyvalence de ses avantages techniques rend le médium presque omniprésent dans les étapes du processus de création, depuis sa conceptualisation jusqu’à sa réalisation. 

Sculpter le mou. L'invention d'une argile artificielle

Bertold Stallmach, "Sieben ziehen sichuan der Affäre", plasticine, papier-mâché et divers média, 2013, Galerie Susanna Kulli, Zürich © Bertold Stallmach, courtesy Galerie Susanna Kulli, Zürich, crédit photo: Daniela Droz Tonatiuh Ambrosetti Bertold Stallmach, "Sieben ziehen sichuan der Affäre", plasticine, papier-mâché et divers média, 2013, Galerie Susanna Kulli, Zürich © Bertold Stallmach, courtesy Galerie Susanna Kulli, Zürich, crédit photo: Daniela Droz Tonatiuh Ambrosetti
La pâte à modeler trouve son origine dans la recherche d'une alternative ductile à la terre glaise qu'utilisent les sculpteurs et qui présente la particularité de durcir en séchant, provoquant une dessiccation poudreuse de l'objet réalisé. Au XIXème siècle, le Gênois Tschudi met au point une matière malléable à base de kaolin, de souffre et de plastifiant La plastiline apparait comme le premier substitut d'une terre glaise qui serait désormais indéfiniment molle et donc façonnable à l'envie. En 1897 à Bathampton, le professeur de sculpture britannique William Harbutt, qui souhaite proposer à ses étudiants un matériau similaire à la terre glaise mais qui ne sèche pas pendant ses cours, invente la plasticine. Composée de cire et d'huile, elle présente l'avantage d'être plus souple que l'invention de Tschudi et autorise l'ajout de pigments de couleurs. L'invention de la pâte à modeler fait l'objet d'une controverse. En 1880, dix-sept ans avant l'invention de Harbutt, un pharmacien allemand nommé Franz Kolb aurait mis au point un matériau similaire qui aurait été commercialisé en Allemagne sous le nom de "Kunst-Modellierton", c'est à dire, "argile artificielle à modeler". Quoi qu'il en soit, c’est bien la plasticine qui sera commercialisée sous le vocable de pâte à modeler à partir de 1908. Grâce à sa simplicité d'utilisation et son aspect coloré, elle devient la pâte la plus répandue, plébiscitée notamment pour l'éveil éducatif et le cinéma d'animation. La plastiline reste quant à elle l'apanage de la sculpture et du modélisme.  

Les infinis possibles d'une pâte magique

Una Szeemann & Bohdan Stehlik, "Dark Movies", 2006–2007, impressions pigmentaires sur papier de cuve, 73 x 41 / 58 x 32 / 49 x 27 cm. © Una Szeemann & Bohdan Stehlik Una Szeemann & Bohdan Stehlik, "Dark Movies", 2006–2007, impressions pigmentaires sur papier de cuve, 73 x 41 / 58 x 32 / 49 x 27 cm. © Una Szeemann & Bohdan Stehlik

La grande liberté qu'offrent les propriétés élastiques de la pâte à modeler autorise une infinie diversité d'expression plastique, comme en témoignent les propositions artistiques présentées dans l'exposition. Avec la série "Dark movies" (2006-07), Una Szeemann & Bohdan Stehlik construisent par l'image une histoire du cinéma singulière, modélisant à l'aide de la pâte à modeler des scènes de films célèbres, du "Docteur Jivago" à "Pink Flamingo", de "La grande bouffe" à "Rocky". Après avoir été photographiées, les maquettes sont systématiquement détruites. Leur existence est attestée par les soixante-huit clichés qui portent le titre du film d'où la scène est extraite. Loin d'un simple statut documentaire, la mise en scène soignée fait de ces images des œuvres à part entière. Le noir et blanc est utilisé ici en tant que dispositif mnésique. Les scènes recomposées passent par le filtre mémoriel des artistes, conférant à chacune une atmosphère entre rêve et réalité. 

Henrik Jacob, "Café Deutschland International", 2015, installation, médias mixtes: pâte à modeler et verre, 400 x 280 x 100 cm. © Henrik Jacob Henrik Jacob, "Café Deutschland International", 2015, installation, médias mixtes: pâte à modeler et verre, 400 x 280 x 100 cm. © Henrik Jacob
L'impressionnant "Cafe Deutschland international" (2015), installation au réalisme exacerbé de l'artiste berlinois Henrik Jacob, donne à voir un bar à taille réelle exécuté en pâte à modeler. Les dominantes de gris et de noir priment dans ce lieu populaire du temps désormais révolu des volutes de cigarettes (ici un bar du quartier de Wedding), aujourd'hui en voie de disparition à mesure que se gentrifie la capitale allemande. Les pixels de la photographie qui sert de point de départ à la réalisation de l'œuvre sont transformés en points de pâte à modeler de la taille d'un pouce, confèrent une tridimensionnalité à une image qui en est dépourvue. Par contraste avec son aspect malléable, la plasticine apparait ici comme une forme de stase, de temps suspendu. Chacune des expositions à laquelle l'œuvre participe la modifie sensiblement, annonçant sa disparition prochaine pour mieux souligner les dégâts de la gentrifictation qui condamne les bars de quartier berlinois. Le jeune artiste radical zurichois Bertold Stallmach suggère plutôt qu'il ne montre. Composées de plusieurs pièces issues de différents média: film d'animation en stop-motion, peinture, dessin, sculpture, ses œuvres, au-delà de rendre apparent le processus de création, peuvent être qualifiées de contextuelles ou d'environnementales. Elles se répondent entre elles dans une installation dont la mise en scène est renouvelée à chaque monstration en fonction du lieu qui l'accueille. Le groupe sculpté "Sieben ziehen sich aus der Affäre" ("sept se sont retirés de l'affaire") donne à voir les protagonistes du film d'animation "Die Rattenkönig I" présenté à côté. Il témoigne de la même approche humoristique dans son analyse du comportement humain.

Izabela Plucinska, "7 More Minutes", 2008, film d’animation, 7’05’’, sans dialogue. © Izabela Plucinska Izabela Plucinska, "7 More Minutes", 2008, film d’animation, 7’05’’, sans dialogue. © Izabela Plucinska
Une large section est consacrée à l’usage de la pâte à modeler dans le film d’animation aussi nommée claymation, genre à part qui semble résister à l'importance croissante de la technologie numérique. Les premiers personnages animés en pâte à modeler se mêlant à des acteurs en prise de vue réelle, apparaissent en 1933 dans le film "King Kong" de Willis O'Brien. Depuis, cette technique a été largement utilisée au cinéma. Le modelé rapide et les formes modifiables à l’infini, propriétés qui caractérisent la pâte, en font l'un des médiums privilégiés du film d’animation et de la narration en images, plus particulièrement de la technique du stop motion. Les classiques du film animé s'incarnent ici dans "Gumbasia" (1955) d'Art Clockey ou dans  les oeuvres surréalistes du tchèque Jan Švankmajer dont "les possibilités du dialogue" (1982). Elles témoignent de l'expressivité imaginative de l'argile et côtoient des productions populaires plus récentes comme "Wallace & Gromit" et "Shaun the Sheep" ou des séries pour enfants, comme "Pingu" (1986), célèbre création helvétique.

Guionne Leroy, La Traviata, musique: Giuseppe Verdi, film d’animation, 4’, sans dialogue. © Guionne Leroy Guionne Leroy, La Traviata, musique: Giuseppe Verdi, film d’animation, 4’, sans dialogue. © Guionne Leroy
L'époustouflante "Traviata" (1993) de la réalisatrice Guionne Leroy est assurément l'une des plus belles découvertes de l'exposition. Durant quatre minutes, le temps du fameux air "Noi siamo zingarelle", des pâtisseries prennent vie au rythme de la musique sur une table à banquet. L'impressionnant travail de stop motion dans "Hasta los Huesos" de René Castillo (2001), emprunte à l'imaginaire culturel mexicain pour interroger notre relation à la mort. "The Tram no. 9 Was Going" (2002), film ukrainien de Stepan Koval montre la façon dont les gens parlent de leur vie quotidienne dans un tramway à l'heure de pointe. Enfin, les films de la nouvelle génération incarnée par la réalisatrice polonaise Izabela Plucinska avec notamment "7 more minutes" (2008) ou la cinéaste russo- israélienne Ira Elshansky avec "Warm snow" (2014), viennent compléter ce panorama. 

Nick Donkin, "Bill & Tony", 2015, film d’animation, film publicitaire pour Coca Cola, 3 x 30’’, sans dialogue. © Nick Donkin Nick Donkin, "Bill & Tony", 2015, film d’animation, film publicitaire pour Coca Cola, 3 x 30’’, sans dialogue. © Nick Donkin
La section donne aussi à voir l'utilisation de la pâte à modeler dans des films expérimentaux, qu'ils soient anciens ou contemporains, dans des formes courtes: vidéos musicales et films commerciaux dont les films publicitaires de la marque Coca-Cola réalisés par l'australien Nick Donkin en 2015, chefs-d’œuvre du genre où les principaux protagonistes sont deux frères, Bill et Tony. Ils échapperont à leurs statuts commerciaux lorsque le réalisateur leur consacrera un an plus tard une série simplement intitulée "Bill and Tony". Des figurines sculptées en pâte à modeler, des décors entiers parfois apparaissent dans de nombreux vidéo-clips réalisés en stop-motion. La prise de risque autorise ces projets imaginatifs et inédits. Le visiteur (re)découvre des œuvres légendaires comme le vidéoclip "Baby Snakes" (1979) de Frank Zappa ou les remarquables animations réalisées par Bruce Bickford ou encore le clip "Sledgehammer" (1986) de Peter Gabriel. Grande utilisatrice de pâte à modeler, la  jeune artiste américaine Allison Schulnik impressionne en réalisant "Forest" (2009) pour le groupe de rock indie américain Grizzly Bear. Les domaines de l'illustration et du livre pour enfant sont également évoqués ici. 

"Histoires à modeler", vue de l'exposition, MUDAC, Musée de design et des arts appliqués contemporains, Lausanne © Daniela Droz & Tonatiuh Ambros "Histoires à modeler", vue de l'exposition, MUDAC, Musée de design et des arts appliqués contemporains, Lausanne © Daniela Droz & Tonatiuh Ambros
Pour conclure la visite, le MUDAC propose une judicieuse plongée dans les coulisses du making-of du film d'animation "Mungge-nid scho widr!" réalisé par Claudia Röthlin, Irmgard Walthert et Adrian Flückiger (2010), qui permet d'aborder les différentes étapes de production, tout particulièrement la conception des personnages-figures. Le visiteur appréhende les divers usages des matériaux et les nouveaux savoir-faire, en particulier les méthodes numériques où des images générées par ordinateur tentent de se substituer depuis quelques années à la matière pâte à modeler. Bien qu'ils apportent un indéniable gain de temps dans la fabrication de maquettes et personnages désormais virtuels, réglant par là-même le problème de leur difficile conservation, ces nouveaux procédés peinent à égaler le potentiel plastique de la pâte à modeler dont se réclament de plus en plus de cinéastes d'animation de la nouvelle génération. Le public est invité à pétrir, à enregistrer une séquence en stop motion, fasciné par la polyvalence et l'expressivité d'un matériau aussi simple. Tout à la fois régressive et progressive, l'exposition "Histoires à modeler" propose de voir autrement un matériau encore considéré comme mineur, un plaisir coloré populaire qui serait dépourvu de noblesse. En quittant le MUDAC, un manque que l'on peine tout d'abord  à définir envahit le visiteur.  Puis, très vite, on prend conscience de la disparition d'une odeur familière, fragrance industrielle d'un souvenir nostalgique joyeusement surgie de l'enfance : l'odeur spécifique à la pâte à modeler. Sous les ongles, de petits dépôts rappellent que sa pratique est physique, son touché d'une grande douceur. Elle libère et multiplie les expressions plastiques. "Il faut pour satisfaire mon instinct de mesure que ce soit le mur lui-même qui, par endroits essentiellement désignés, semble s’émouvoir, s'éveiller de son état de mur en figures humaines sculptées, figures dont nul ne rompt en  plans trop disloqués la dignité de la muraille entière" écrivait Emile-Antoine Bourdelle dans sa leçon du 15 mars 1912 intitulée "Les lois du bas-relief. Apollon pensif et les muses", signant sans le savoir la meilleure définition de la pâte à modeler.

"Histoires à modeler"  - Jusqu’au 20 Janvier 2019; du mardi au dimanche, de 11h à 18h.

MUDAC, Musée de design et des arts appliqués contemporains
Place de la Cathédrale 6 CH - 1005 LAUSANNE 

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