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Billet de blog 6 déc. 2022

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Sans couronne se relever

Au cours de sa formation théâtrale, Suzanne de Baecque répond à un travail d’immersion en s’inscrivant au concours de Miss Poitou-Charentes. Avec Raphaëlle Rousseau pour complice, elle narre son expérience à partir des coulisses, observant ses concurrentes, les racontant pour mieux donner naissance à « Tenir debout », docu-fiction entre rire et larmes, premier spectacle magnifique.

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Illustration 1
Tenir debout de Suzanne de Baecque © Jean-Louis Fernandez

Un portant avec maillots de bain et robes de soirée à paillettes. Juste devant, une coiffeuse au miroir serti d’ampoules bientôt allumées par Raphaëlle Rousseau qui, armée d’une caméra, filme ce qu’est censé refléter la glace, transformant le fond de scène en gigantesque écran sur lequel est projeté une autre image, celle de Suzanne de Baecque, tout à coup géante, bien plus grande que nature. « Tenir debout » est le premier spectacle de la jeune comédienne, qui révèle ici ses qualités d’autrice et de metteuse en scène. En 2020, elle est élève-comédienne en dernière année de l’École du Nord à Lille. Un nouvel atelier de recherche venait d’être mis en place et se déroulait de la façon suivante : « pendant un mois, partir en solitaire avec son sac à dos et un projet personnel, imaginé quelque part en France. Au retour de cette immersion assez radicale, en faire naître une forme artistique[1] ». C’est dans le cadre de ce projet immersif proposé par sa formation qu’elle décide de s’inscrire au concours de Miss Poitou-Charentes. Elle se met alors en scène dans la vraie vie pour mieux interroger sa pratique de comédienne. La rencontre avec les autres concourantes va la conduire à interroger leur motivation. Elle va observer et beaucoup écouter sept jeunes femmes aux origines sociales et aux parcours de vie différents. Parmi elles, certaines sont devenues ses amies. Les paroles récoltées – textes, vidéos, enregistrements sonores – servent de matière première pour composer de singuliers portraits de jeunes femmes d’aujourd’hui. « Il n’y a que leurs mots à elles, c’est documentaire[2] ».

Sur scène, une musique répétitive se fait de plus en plus prégnante, agressive, angoissante. Sur le mur du fond défile en image projetée Suzanne à l’intérieur d’une écurie où elle trébuche, manque de tomber. Un plan plus large permet d’identifier un hippodrome visiblement désaffecté, image onirique de celui d’Angoulême-La Couronne, rêve-cauchemar d’une miss en devenir. S’adressant directement au public, elle annonce que ce qui suit est la restitution d’une expérience qu’elle a vécue. Il y a quatre ans, elle choisit le théâtre pour horizon et passe les concours d’entrée de plusieurs écoles. « Et j’ai pas très bien vécu la situation » avoue-t-elle. À l’issue des épreuves, elle part se reposer chez sa mère qui habite un petit village en Poitou-Charentes. Alors qu’elle fait les courses avec son beau-père, celui-ci pointe une annonce placardée au niveau de la caisse qui rappelle que les jeunes femmes qui le désirent n’ont plus que quinze jours pour s’inscrire au concours de miss Poitou-Charentes. « tiens, si tu n’as pas tes concours de théâtre, peut-être que tu pourrais t’inscrire à miss Poitou ? » lui rétorque-t-il. Si elle trouve cette phrase humiliante pour les comédiennes, stigmatisante pour les jeunes femmes qui se rêvent en miss, elle se demande ensuite pourquoi elle pense que cette phrase est méprisante. Elle décide de s’inscrire au concours mais en tant qu’actrice. Elle avait trouvé son projet. Répondre aux questionnaires préalables est la condition sine quoi non pour qui veut concourir. Les questions sont souvent indiscrètes et tendent à mesurer le degré de conformité des jeunes femmes à l’image de Miss France. Pour cela, il ne s’agit pas tant de ne pas faire que de dissimuler : « Si vous fumez, est-ce possible pour vous de ne plus fumer en public ? »

Illustration 2
Tenir debout de Suzanne de Baecque © Jean-Louis Fernandez

« On ne recule jamais quand on défile, on ne recule jamais quand on est une miss »

Sur le plateau, c’est Mallory-Eugénie, Miss Aquitaine 2014 et troisième dauphine de Miss France l’année suivante, qui prend les choses en main, accueillant les prétendantes à l’hippodrome de la Tourette ! Sorte de coach physique et mentale, elle va entrainer Suzanne, la bombardant de questions, notamment sur les qualités et les défauts qu’une miss doit avoir, tout en la mesurant sous toutes les coutures. Les candidates sont classées en fonction de leur taille, classement qui détermine leur ordre de passage – de la plus petite à la plus grande. Au fur et à mesure de la séance d’entrainement, la coach lâche des « hop », use maintenant son mètre-ruban comme un fouet, vérifie les pieds de la candidate comme on vérifie des fers. L’exercice quasi militaire transforme la miss potentielle en cheval à dresser. Extrêmement drôle, la scène n'en est pas moins subversive dans ce qu’elle dénonce et dans sa façon de le faire. On apprend aux jeunes femmes à défiler. « J’arrivais pas à marcher droit sur Rihanna ça m’a pété les couilles » avoue-t-elle dans un langage fleuri qui laisse imaginer toute la tension générée. Elle se présente devant le jury en tant qu’étudiante en théâtre avant de se ressaisir et d’indiquer finalement qu’elle est étudiante en BTS tourisme de luxe, plus conforme sans doute à l’idée que l’on se fait d’une miss. Main sur la hanche et sourire figé, elle est bien incapable de se déplacer malgré les invectives qu’elle s’adresse elle-même. Elle va littéralement péter les plombs : « Je bave et j’en ai rien à foutre » lâche-t-elle soudain, toujours derrière un sourire cependant de plus en plus crispé.

Elle s’interroge sur la façon dont réagissent ses acolytes : « Je me demandais comment n°3 comment n°4 comment n°5 comment n°6 comment n°7 comment n°8 vivaient ce moment qu’on partageait ensemble. Je connaissais même pas leurs prénoms ». Elle va aller à leur rencontre et faire les portraits de quelques-unes que Raphaëlle Rousseau incarne sur scène : Lolita, l’ancienne rugbywoman pro complexée par son poids, Chloé qui se répète sans cesse qu’elle est la meilleure et qui s’est effondrée lorsqu’elle n'a pas été élue, Océane qui se voyait déjà miss à sept ans, Kiara qui s’est inscrite pour être au centre de l’attention. Elle s’empare d’un cerceau qu’elle fait tournoyer autour de sa taille, rapidement rejointe dans cet exercice de hula hoop par Suzanne. Toutes deux dénoncent les « grandes causes » de convenance choisies par les miss, particulièrement l’engouement pour la cause animale, très à la mode en ce moment. « Non mais c’est vrai que tu te demandes la vérité dans le discours » s’énerve Suzanne. Sur le mur du fond, des images d’archives montrant des apprenties miss. La musique monte, elles chantent avant d’entamer une chorégraphie à l’aide de cerceaux, pompons, rubans et plots. Pendant que Raphaëlle se change, Suzanne se saisit d’un souffleur de jardin dont elle se sert comme d’un aspirateur inversé pour nettoyer le plateau en éloignant les déchets. Chaussée de hauts talons transparents et vêtue d’une jupette, Raphaëlle reprend la pause face au public tandis que Suzanne dirige la souffleuse dans sa direction. Les effets de vent qui ébouriffent la chevelure façon mannequin nineties vont s’amplifier encore et encore jusqu’à en déformer les visages. Elles se battent soudain. Chacune tentant de s'accaparer le puissant engin. La pièce se joue des stéréotypes et évoque l'ambiguïté qui traverse ces jeunes femmes entre le non désir d'être jugée physiquement par les membres d'un jury local et l'envie de plaire.

Illustration 3
Tenir debout de Suzanne de Baecque © Jean-Louis Fernandez

« Voir la vie »

Et puis il y a Lauraline, qu’interprète Suzanne. Elle se présente au public. Elle a vingt-quatre ans, habite à côté de Poitiers, est assistante commerciale, toujours dans la même boite qui l’a embauché après ses études il y a six ans. Elle adore les animaux. Un jour son grand-père lui tend un papier qui parle d'une élection locale de miss. Comme elle aime énormément son grand-père, le seul qui lui reste, elle finit par s’inscrire à ce concours de beauté. Si elle ne gagne pas, elle est encouragée à s’inscrire au concours de Miss Poitou-Charentes auquel elle est sélectionnée. Mais voilà, « je les ai appelés pour leur dire : ‘bah en fait, je viens de tomber malade’ » lâche Lauraline. Là, une autre histoire commence. La légèreté jusque-ici de mise, va petit-à-petit quitter le plateau. La jeune femme a vingt-et-un ans lorsque la maladie la saisit. « Y’a un an qui s’est écoulé, où il s’est rien passé de spécial dans ma vie à part des traitements » dit-elle à l’adresse d’un public qui a cessé de rire. Un an à se battre contre une maladie qu’elle ne nommera pas mais que l’on reconnait à quelques symptômes. Elle parle de ses cheveux qui repoussent, évoque sa cicatrice, se réjouit d’être en train de guérir. Elle décide alors de tenter à nouveau sa chance au concours de miss Poitou-Charentes et se présente en 2019 et 2020. « Toutes les princesses sont belles ». Elle se confie un peu plus, adore les séries, ne regarde pas les infos sinon elle serait dépressive, dit avoir voté Le Pen tout en affirmant ne pas être raciste.« Je pense qu’il faut des règles. Parce que sinon ce serait vraiment le bordel » précise-t-elle. Lauraline vit seule depuis longtemps. Ses propos bouleversent. « Je suis quelqu’un de girly tu vois. J’adore me coiffer, j’ai eu l’impression de perdre ma féminité » confie-t-elle lorsqu’elle a perdu ses cheveux. « Et en plus c’est pas tant que les cheveux. C’est que t’as vraiment plus de cils, plus de sourcils, ton visage il est super vide ». Une spectatrice pleure. À part cela, Lauraline collectionne les bouddhas. Suzanne de Baecque, elle, entre au théâtre avec une promesse et d'infinis possibles.

Illustration 4
Tenir debout de Suzanne de Baecque © Jean-Louis Fernandez

[1] Suzanne de Baecque, citée dans le dossier de presse, p. 4.

[2] Ibid, p. 8

TENIR DEBOUT - Mise en scène et interprétation : Suzanne de Baecque. Interprète et chorégraphe : Raphaëlle Rousseau. Conception lumière et vidéo : Thomas Cottereau. Costumes : Marie La Rocca. Régie : Zélie Champeau. PRODUCTION : CDN Orléans / Centre-Val de Loire. COPRODUCTION ET PARTENAIRES : Le Méta, CDN de Poitiers Nouvelle-Aquitaine, Théâtre du Nord, Centre Dramatique National Lille /Tourcoing. Avec le soutien du T2G - Centre Dramatique National de Gennevilliers ; du fonds d’insertion de l’École du TNB ; du JTN - Jeune Théâtre National - Paris ; du dispositif d’insertion de l’ÉCOLE DU NORD, soutenu par la Région Hauts-de-France et le Ministère de la Culture. Spectacle créé les 9 et 10 septembre 2022 au CDN Orléans / Centre Val de Loire. Vu au Théâtre national de Bretagne le 25 novembre 2022.

Du 23 au 26 novembre 2022 (dans le cadre du Festival TNB 2022)

Théâtre national de Bretagne
1, rue Saint-Hellier
35 000 Rennes

Du 30 novembre au 2 décembre 2022 

CDNO Centre Val de Loire
Boulevard Pierre Ségelle
45 000 Orléans

7 mars 2023, Théâtre d'Angoulême Scène nationale

Du 17 au 18 mars, Le Meta CDN Poitiers Nouvelle Aquitaine

20 mars, NEST CDN transfrontalier de Thionville Grand Est

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