Les prophéties plastiques de Jean-Benoît Lallemant

Sous le titre "Prophet's time", la galerie municipale Julio Gonzalez d'Arcueil accueillait jusqu'au 22 décembre les travaux récents de Jean-Benoît Lallemant. Donnant corps à ses obsessions à l'aide des ressorts plastiques à sa disposition, il évoque les maux de notre temps. Ses créations sont autant de prophéties alertant sur l'avenir immédiat du monde.

Vue de l'exposition "Prophet's time" de Jean-Benoît Lallemant, Galerie municipale Julio Gonzalez, Arcueil, nov.-dec. 2017 © Guillaume Lasserre Vue de l'exposition "Prophet's time" de Jean-Benoît Lallemant, Galerie municipale Julio Gonzalez, Arcueil, nov.-dec. 2017 © Guillaume Lasserre

S’appuyant sur un cheminement préalablement défini entre les œuvres exposées, Dominique Moulon, spécialiste de l'art digital et commissaire de l'exposition "Prophet's time", fait de Jean-Benoit Lallemant l'héritier d'une histoire de l'art classique en le plaçant parmi les peintres d'histoire de son temps. Le parcours débute précisément avec une grande toile dont le format et la disposition renvoient aux codes classiques de la peinture définie par Charles Le Brun en 1648 lors de la création de l'Académie Royale de peinture et de sculptures. "Trackpad, US drone strikes,Yemen 2014" est de prime abord un très grand tableau monochrome rectangulaire. Pourtant, à bien y regarder, des points matérialisés par une activité électronique racontent une histoire, celle d'une guerre, la guerre du Yemen. Sous cette toile de lin tendue sur châssis, un mécanisme reporte les points d'impact d'une guerre télécommandée par des drones américains figurés par autant de déformations successives de la toile. Le ton est donné, à une époque où les guerres "propres" se gagnent à coup de joystick, la peinture d'histoire se transforme. Pour mieux s'adapter ici à cette guerre invisible, elle devient muette, laissant apparaitre çà et là de brèves excroissances qui disparaissent aussitôt sans laisser de trace comme les brèves qui lui sont consacrées dans l'espace médiatique. En peintre d'histoire singulier, Jean-Benoît Lallemant interroge la place de la représentation dans un monde désormais rythmé par internet et les techniques de communications.

Jean-Benoît Lallemant, "Birth of a Nation, Al-Qaeda Islamic Maghreb Organizational Wall Chart v1.3 (2013)", toile de lin,  carton ondulé, 300 x 500 cm, 2014. © Jean-Benoît Lallemant Jean-Benoît Lallemant, "Birth of a Nation, Al-Qaeda Islamic Maghreb Organizational Wall Chart v1.3 (2013)", toile de lin, carton ondulé, 300 x 500 cm, 2014. © Jean-Benoît Lallemant
Ainsi, s'appuyant sur les données de l'agence américaine de renseignements privée IntelCenter, "Birth of a nation" , sous-titrée "Paris 2015 suicide bombing attack link analysis v1.6" matérialise des réseaux jihadistes sous la forme d'organigrammes. Caractéristique des nouvelles stratégies militaires post 11 septembre, elle montre comment l'ennemi ne répond plus à une identification de position territoriale mais se regroupe désormais en réseaux. L'évolution des technologies de communication permet à des gens de s'organiser par affinités, intérêts communs, faisant fi des frontières physiques, pour inventer de nouvelles façons de construire des sociétés qui remettent en cause le modèle traditionnel de l’Etat nation.

La toile de lin est un matériau récurant chez Lallemant. On la retrouve dans la série "Materialism" qui reproduit quant à elle quatre moments historiques où l'accès à Internet a été délibérément suspendu pour des raisons de stratégie politique. Sur ces toiles en lin tendues sur châssis représentant des données internet à un moment historique pour un pays donné, la zone ayant été poncée sur la toile de lin correspondant au moment de la coupure volontaire. Une tablette insérée sous la zone centrale accueille la matière prélevée. L'ensemble est placé sous verre. Les données numériques ainsi matérialisées montrent comment l'accès à ces éléments est hautement stratégique en période de guerre.

Jean-Benoît Lallemant, "Territoriality, Topography n°1, Danielle, Montréal, Canada". pierre de Beaunotte (France), armature, smartphone, écouteurs. Video 34,41 min © Jean-Benoît Lallemant Jean-Benoît Lallemant, "Territoriality, Topography n°1, Danielle, Montréal, Canada". pierre de Beaunotte (France), armature, smartphone, écouteurs. Video 34,41 min © Jean-Benoît Lallemant
Proposant une approche inédite de la biométrie axée sur la notion de territoire vivant, le projet d'installation "Territoriality" évoque le dépassement des frontières aussi bien physiques que mentales. Il consiste en un entretien avec une personne choisie à son domicile qui sera complété par un prélèvement d'un centimètre carré de peau sous sa voute plantaire, point d'appui de la spatialité du corps. La ponction est ensuite numérisée en haute définition. Convertie en fichier 3D, il servira de matrice lors de la transcription du prélèvement dans un bloc de roche brute qui devient alors sculpture. Un large socle de fer lui sert de réceptacle en même temps qu'il fait usage de banc à destination du visiteur qui peut visionner le film-entretien sur un smartphone.

Des barricades faites de pavés photographiques rendant hommage aux places publiques ayant abrité des événements révolutionnaires aux prompteurs diffusant le discours sur la NSA en forme de mea culpa de Barack Obama, modèle d'exercice formel au détriment du fond, le parcours proposé par l'exposition donne à voir les thèmes et obsessions qui forment le corpus artistique de Jean-Benoit Lallemant, qu'il s'agisse du propos ou de la forme qu'il prend. Ils sont le reflet d'une société saturée par la communication où Internet règne en maitre, diffusant de façon égale information et désinformation, permettant l'accès aux savoirs mais aussi à toute propagande régressive.

Programmée dans le cadre du Festival Nemo - Biennale internationale des arts numériques, l'exposition "Prophet's time" éveille le sens critique du visiteur en l'interrogeant sur le monde qui l'entoure et qui constitue son cadre de vie, replaçant ainsi la création artistique dans une perspective politique. Elle montre également comment les nouvelles pratiques de l'art contemporain – ici les arts numériques – loin de faire table rase du passé, s'inscrivent au contraire dans le prolongement d'une histoire de l'art classique. L'évolution des techniques a de tout temps permis aux artistes de s'approprier de nouveaux outils mieux adaptés à la représentation de leur temps.  Les œuvres qui en résultent deviennent les miroirs de la société dans laquelle ils vivent. C'est en cela que l'art contemporain, comme la création artistique dans son ensemble, représente un important contre-pouvoir sociétal. S'il se différencie de la littérature et des sciences humaines par la forme, il les rejoint en étant un langage au service des idées et fait de Jean-Benoît Lallemant un incontestable peintre de l'histoire contemporaine, un lanceur d'alerte de son temps.

 

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