El Baile, une histoire dansée de l'Argentine

Avec "El Baile", Mathilde Monnier et Alan Pauls réinterprètent "le Bal" créé en 1981 par le Théâtre de Campagnol. Les corps des danseurs se font passeurs de quarante ans de l'histoire récente de l'Argentine rythmée par une musique populaire tour à tour réjouissante et inquiétante, exacte reflet des vicissitudes du passé d'un pays où l'approche sensorielle l'emporte sur la temporalité du récit.

Mathilde Monnier et Alan Pauls, "El Baile" Chaillot, Théâtre national de la danse © Laurent Philippe Mathilde Monnier et Alan Pauls, "El Baile" Chaillot, Théâtre national de la danse © Laurent Philippe
A Bobigny le temps d'un week-end, la MC93 Maison de la culture de Seine-Saint-Denis s'est transportée à Buenos Aires où douze danseurs argentins ont rejoué avec leur corps l'histoire contemporaine de leur nation en s'appuyant sur ses danses urbaines et traditionnelles. Inutile de chercher ici une progression dans la narration. D'emblée, les premières scènes brouillent volontairement la lecture d'un récit qui, loin de se dérouler dans le temps, donne plutôt à voir des histoires intimes de vies qui s'agglomèrent pour proposer une approche sensorielle du sujet. Sur la scène transformée en dancing portegno, Mathilde Monnier et le dramaturge argentin Alan Pauls tentent de dresser une mythologie nationale à travers les corps des danseurs, réceptacles et diffuseurs de son histoire. Ce pays fait de football et de tango, de contestation et de répression, de faillite et de résurrection, s'incarne dans ces corps formant un imaginaire collectif qui passe par la musique et la danse, seuls véritables marqueurs du passage du temps. Ainsi, le public reconnait-il certains moments de l'Histoire illustrée par la vie quotidienne sous la dictature, la guerre de Malouines, l'exubérance des années 1990 marquées par Carlos Menem ou la crise financière de 2001 qui précipita le pays dans la faillite. Aux premières scènes dont la légèreté enjouée donne à voir une certaine douceur de vivre, succède la cadence autoritaire des marches militaires qui accompagnent la dictature de Videla plongeant le pays dans une terrible répression politique de 1976 à 1983. La scène, alternant à la manière du Dictateur de Charlie Chaplin entre la peur et le ridicule, tente de transcrire la folie qui s'empare du pays durant ces années noires soutenues par une partie de sa population. Plus loin, un chanteur crooneur installé dans un espace réduit pouvant aussi bien figurer un podium de karaoké qu'une salle d'interrogation se confondant avec une salle de torture, accompagne de sa voix impavide les tentatives de fuites, arrestations et tortures qui ont égrainé la période de la dictature. La chanson, issue d'un répertoire de variétés populaires, donne à la scène une étrange sensation de malaise et d'inquiétude. L'humour tente de contenir la charge émotionnelle inhérente à la représentation de la torture. Ainsi les corps avilis qui deviennent utilitaires par la pratique ménagère qu'en font les bourreaux sont autant de métaphores des victimes de la dictature des généraux. Réduits au stade animal, ultime dégradation avant la mort, ces corps-bêtes conduits à l'abattoir sont les fantômes automates de la génération perdue dont on estime à 30 000 le nombre de disparus. Et lorsque les danseurs brandissent des foulards blancs, les images de la place de Mai à Buenos Aires où se réunissent encore aujourd'hui les mères et grand-mères des disparus de la dictature reviennent immédiatement en mémoire. Venant inlassablement demander la vérité sur le sort subi par leurs enfants disparus, ces Mères Courage incarnent à elles seules l'histoire récente de l'Argentine.

Les bals populaires, repères temporels du récit national

"El Baile" est très librement inspiré du "Bal", la création collective du Théâtre de Campagnol, sur une idée originale et une mise en scène de son directeur-fondateur Jean-Claude Penchenat qui proposait une histoire populaire de la France de 1936 à 1980 à travers les danses sociales pratiquées dans les bals de cette époque. Deux ans après sa création, en 1983, cette mythologie des dancings est adaptée au cinéma par Ettore Scola. Trente-quatre ans plus tard Mathilde Monnier, s'associant pour l'occasion à l'écrivain argentin Alan Pauls, transpose la partition aux antipodes de l'Hexagone, les différents bals devenant, au rythme des chansons populaires, autant de tableaux racontant les joies et les peines de l'Argentine de 1978 – année où le pays accueille la coupe du monde de football – à aujourd'hui. Un instant bref pour la veille Europe, une éternité pour ce pays qui semble avoir tout vécu ou presque au cours de ces quarante dernières années.

C'est dans la ville de Buenos Aires, où la danse occupe une place particulière, que se situe le lieu unique de l'action. Contrairement à la France d'aujourd'hui où la danse de couples disparait progressivement – le slow en étant le dernier vestige – après la fin de la Seconde Guerre mondiale au profit des danses individuelles venues des Etats-Unis, Buenos Aires a conservé cette pratique sociale à la faveur des nombreux milongas, ces bals intergénérationnels et socialement mixtes, qui permettent à la capitale argentine d'être sans doute l'un des derniers endroits de culture occidentale à échapper à une pensée unique de la danse désormais mondialisée et uniforme. Le concept de lieu unique est emprunté à la création originale tout comme l'écriture collective ou l'absence de dialogue qui rappelle que l'histoire sociale et culturelle passe aussi par les corps. Le spectacle diffère néanmoins de son illustre modèle par l'abandon de la forme théâtrale au profit d'une forme chorégraphique, ce qui a pour effet d’en annihiler l'action bien que demeure le jeu. Il ne s'agit pas ici de conter par un récit linéaire l'histoire politique et sociale d'une nation mais plutôt de la composer avec une multitude d'histoires personnelles que portent les protagonistes-danseurs. Contemporaines les unes des autres, ces histoires signalent une abolition du temps. Durant quatre-vingt-dix minutes, le temps d'un spectacle la chronologie du récit s'efface, rendant caduque une progression logique de la narration. L'histoire contemporaine de l'Argentine se raconte ici dans une cohabitation temporelle, Le refus de toute frontalité n’autorise ici comme repère historique que la métaphore.

Mathilde Monnier et Alan Pauls composent avec "El Baile" un paysage mental formé des vestiges du passé semblables à ce que l'on peut ressentir plutôt que voir de nos jours dans les rues de Buenos Aires et toutes celles des autres villes du pays, où les débris et les ruines témoignent de ce qui reste quand l'Histoire éclate. Dans l'une des dernières scènes, le mythique tango argentin que l'on pensait éculé à force d'en voir les infinies déclinaisons se réinvente à la faveur d'une chorégraphie qui oblige le meneur à satisfaire dix partenaires simultanément soit la totalité des danseurs du plateau, hommes et femmes confondus. Cette envoûtante et hypnotique proposition s'achève sur un retournement de genre où l'une des danseuses devient la meneuse de la danse la plus codifiée et certainement la plus sexiste du répertoire. Cette proposition ne vise pas à raconter l’Histoire mais plutôt, comme l’indique Mathilde Monnier à « montrer ce que l’histoire fait aux corps ».

Mathilde Monnier et Alan Pauls - EL BAILE
MC93, Maison de la culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny du 26 au 28 janvier 2018
Théâtre national de Toulouse du 8 au 10 février 2018 

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