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Billet de blog 3 mars 2021

Itmahrag. Au son de la jeunesse égyptienne

Olivier Dubois ouvre le Festival Séquence danse Paris en célébrant la musique Mahraganat inventée par la jeunesse des quartiers populaires du Caire. « Itmahrag », chorégraphie pour sept performers, fait monter sur scène le son de la rue dont les rythmes mi rap mi électro traduisent tel un cri le fracas et l’exaltation d’une Egypte post révolutionnaire.

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Olivier Dubois, Itmahrag, Pièce pour 7 performeurs danseurs et musiciens © Francois Stemmer

Cela fait de nombreuses années que le chorégraphe Olivier Dubois vit entre Paris et Le Caire. Il évoque pour la première fois ce pays, en propose une vision singulière en faisant monter sur scène les représentants d'une jeunesse égyptienne, celle des quartiers populaires du Caire qui a donné naissance au Mahragana[1], mouvement à la fois musical et chorégraphique, combinant la musique populaire shaabi jouée dans les mariages, la musique électro et le rap. Inventé au milieu des années 2000, il prend une nouvelle dimension dans les jours qui ont suivi la chute de Moubarak, pour devenir le symbole d’une rage, une fureur de vivre. 

« Itmahrag », pièce chorégraphique imaginée pour sept performers, trois danseurs et quatre musiciens, marque l’ouverture – en huis clos – du Festival Séquence danse Paris 2021, qui se tient au 104 jusqu’au 17 avril, pour l’instant réservé aux seuls professionnels de la culture. La pièce débute avec l’auto-présentation de ses protagonistes qui entament un échange direct avec le public. Une joyeuse cacophonie trahit un vrai bonheur d’être ici sur scène – le coronavirus a fermé les frontières, rendant presque impossible les déplacements, compliquant à  l’extrême la présence d’artistes étrangers, annulant la plupart des représentations.

Après avoir fait connaissance avec les spectateurs, ils s’assoient, un à un, sur l’une des chaises préalablement disposées au fond de la scène, emmenant leur micro au pied trop grand avec eux. La musique se fait lancinante lorsqu’il n’en reste plus qu’un sur le devant de la scène. Alors, tous reviennent accompagner le soliste. Le pied de leur micro en main, ils forment un cœur de crooneurs. Mais la sensualité cède rapidement le pas à la cacophonie qui reprend de plus belle. Les corps deviennent soudain incontrôlables. Ils se croisent, se regroupent, s’éloignent, habités par la musique, hantés par elle lorsqu’il engagent une sorte de « Thriller » qui résonne avec l’histoire contemporaine égyptienne, morts bien vivants jouant les amusements d’une jeunesse en état d’urgence, sans véritable perspective d’avenir mais avec une irrépressible envie de vivre chevillée au corps. Les luttes, les déchirements s’expriment tour à tour, les poings se lèvent. Un jeu s’improvise avec les poursuites du théâtre, celles qui mettent en lumière se confondent soudain avec celles qui surveillent. Le jeu s’achève lorsque commence une danse des chaises musicales. Les changements de rythmes musicaux permanents marquent autant de ruptures. Il n’y aura pas de temps mort, pas de répit.

Olivier Dubois, Itmahrag, Pièce pour 7 performeurs danseurs et musiciens © Francois Stemmer

Les chaises, le fil des micros, le moindre objet devient un accessoire prétexte à la danse. La sculpture centrale elle-même s’anime de logos ésotériques multicolores. Les corps semblent soudain possédés. La musique, à son paroxysme, annonce l’imminence d’un drame à venir. On érige une barricade à l’aide des sièges. Le danger est au coin de la rue. La peur d’une autre guerre civile témoigne de la fragilité des jeunes démocraties. Une incontrôlable tension réveille le souvenir des évènements de la place Tahrir. Au spectre de la guerre civile répond la reprise en main de la république. Les morts vivants du « Thriller » de Michael Jackson à la sauce égyptienne dénoncent l’état d’une jeunesse en colère, sa rage, face à l’étouffement de ses désirs. Il y a là une urgence, une folie, celle de la guerre, de la répression.

La vision de corps morts fait ressurgir ceux du 13 novembre 2015. Quel étrange jeu de la mémoire invite, dans l’histoire contemporaine égyptienne, les enfants disparus du Bataclan ? Sans doute que la jeunesse assassinée ne connaît pas les frontières. Dans les rues du Caire ou de Paris, supprimer la jeune génération revient à interdire l’avenir. Après la fureur d’une danse macabre vient la résurrection, mais les regards ont changé. Ils ne sont plus les mêmes.

Olivier Dubois, Itmahrag, Pièce pour 7 performeurs danseurs et musiciens © Francois Stemmer

Projet de longue haleine, « Itmahrag » rassemble des jeunes musiciens et danseurs non professionnels issus des quartiers populaires du Caire, une jeune structure locale d’Alexandrie, B’sarya for Arts, et la Compagnie Olivier Dubois (COD), autour de la création d’un spectacle, une danse incendiaire célébrant le Mahraganat qui est déjà une performance en soi. Liée aux cérémonies festives – le mot signifie festival en arabe –, la musique met en scène les corps au son lancinants de voix autotunées que déversent dans les rues des haut-parleurs saturés, qu’on commémore un mariage de quartier ou une fête branchée.

Le Mahraganat s’impose aujourd’hui jusque dans les publicités. S’il incarne le corps et la voix de la jeunesse égyptienne, il fait danser tout le Moyen-Orient. « Itmahrag est un néologisme que j’ai inventé[2] » confie Olivier Dubois, « D’un mot Mahraganat, j’en ai conjugué un verbe qui n’existe pas : « Festoyons ». Itmahrag est comme une injonction à danser, à chanter ». Le chorégraphe précise : « J’aime beaucoup l’idée que tout ceci ne soit qu’une invitation à en être, à célébrer. Une célébration comme un enchantement ». Le corps quasi nu de ce jeune homme aux poignards et les quelques images fantasmées d’un regard trop occidental s’effacent alors devant l’exhortation à la fête qui, au rythme des pulsations viscérales d’un désir qui déborde, envahit tout, submerge la salle et les spectateurs. Ce soir, le public n’a qu’une envie, soutenir la fougue d’une jeunesse qui incarne le futur du monde.

[1] Dès 2006, les DJ officiant dans les mariages ont commencé à combiner la musique shaabi et la musique électro dance avec des influences de reggaeton, de grime et de rap. A partir de 2011, le genre reflète le tumulte de la révolution. Voir à ce propos Peavey, April, « In Egypt, 'electro-chaabi' music stirs up controversy », The World. Public Radio international, 24 juin 2014, https://www.pri.org/stories/2014-06-24/egypt-electro-chaabi-music-stirs-controversy Consulté le 2 mars 2020.

[2] Les citations d’Olivier Dubois sont extraites de l’interview réalisée pour le dossier de présentation du spectacle.

Olivier Dubois, Itmahrag, Pièce pour 7 performeurs danseurs et musiciens © Francois Stemmer

ITMAHRAG - Création franco-égyptienne. Pièce pour 7 performeurs danseurs et musiciens. Direction artistique et chorégraphie : Olivier Dubois. Assistant artistique : Cyril Accorsi. Interprètes : musiciens : Ali elCaptin, ibrahim X, Shobra Elgeneral ; danseurs : Ali Abdelfattah, Mohand Qader, Moustafa Jimmy, Mohamed Toto. Directeur musical : François Caffenne. Compositeur : François Caffenne & Ali elCaptin. Musicien et chanteurs : Ali elCaptin, ibrahim X, Shobra Elgeneral. Régie générale : François Michaudel. Lumières : Emmanuel Gary. Scénographie : Olivier Dubois & Paf atelier. Spectacle vu lors de sa création le 29 janvier 2021 à La Filature, Scène nationale de Mulhouse, dans le cadre du festival Vagamondes. 

Le 2 mars 2021 au Centquatre, dans le cadre du Festival Séquence Danse Paris et dans le cadre du Printemps de la danse arabe 2021, réservé uniquement aux professionnel·le·s de la culture

Le centquatre - 104 
5, rue Curial
75 019 Paris 

Du 17 au 20 mars à Chaillot - Théâtre national de la danse 

Le 25 mai au Tagram à Evreux

Du 1er au 3 juin à la Biennale de la danse, Lyon

Du 7 au 9 juillet au Festival de Marseille

Du 12 au 13 juillet au JuliDans Festival, Amsterdam

Du 16 au 18 juillet, Festival Paris L'été

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