Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, transmettre la matière

A Montbéliard, Ferruel et Guédon érigent une fontaine au dindon au beau milieu du 19, Centre régional d'art contemporain, pour célébrer cet animal un peu gauche dont la parade vaniteuse le ridiculise, en fait le parfait bouc-émissaire de la basse-cour. A travers "La suée du dindon", le duo aborde avec beaucoup d'humour, ses thèmes de prédilection: le groupe, la tradition ou le terroir.

Au cidre et à l'orbelin, Vue de l'exposition "La suée du dindon" de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, Le 19 Crac, Centre régional d'art contemporain de Montbéliard, 2020 © Guillaume Lasserre Au cidre et à l'orbelin, Vue de l'exposition "La suée du dindon" de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, Le 19 Crac, Centre régional d'art contemporain de Montbéliard, 2020 © Guillaume Lasserre
Pour le duo d'artistes Aurélie Ferruel et Florentine Guédon la notion de suée, celle du titre de l'exposition, « la suée du dindon », qui se tient actuellement au 19, le Centre régional d'art contemporain de Montbéliard renvoie à une sensation de labeur, à l'effort physique. Il faut dire que les deux jeunes femmes, qui travaillent ensemble depuis leur rencontre il y a dix ans à l'Ecole des beaux-arts d'Angers d'où elles sont diplômées, ont en partage le même contexte familial. Elles sont toutes les deux originaires de fermes, l'une en Normandie, l'autre en Vendée, où le rapport au travail est très présent chez tous les membres de la famille, sans distinction de sexe. Il est intéressant de noter en effet que le travail agricole, qu'il s'agisse des champs ou de l'élevage animal, est l'un des rares domaines où il existe une distribution indifférenciée des tâches. Et puis il y a aussi ce rapport à la matière qui vient également d'une transmission familiale. Pour Florentine, cet héritage fut celui de sa grand-mère qui réparait toutes sortes de choses à l'aide de tissu. C'est à elle qu'elle doit son rapport au textile. Pour Aurélie, c'est son père et son travail autour de la tronçonneuse qui l'a accompagné toute son adolescence dans les concours de bûcherons. Le contexte paysan s'inscrit dans un environnement particulier où tout le monde fait avec ses mains, avec son corps. Ce rapport au labeur qui est celui d'une journée vraiment accomplie, où les choses apparaissent, se font devant nous. Toutes deux partageaient ce rapport au travail depuis leur enfance. La pratique que leur ont transmise leurs familles respectives est sans nul doute ce qui les a conduites vers l'art. Bien sûr, pour la grand-mère de Florentine comme pour le père d'Aurélie, cela ne se définissait pas comme tel. Ça faisait tout simplement partie de leur vie. Ce travail artistique à quatre mains découle donc d'abord d'une histoire d'amitié, où l'échange parait d'emblée facile, limpide, où l'on parle la même langue. Une gigantesque bouteille de paille et une grande tapisserie aux couleurs vives, exécutée en 2017, répondant au titre de « Au cidre et à l’orbelin », illustre les travaux des champs et accueillent le visiteur, introduisant l’univers artistique rural des deux femmes. La tenture atteste d’un rapport non genré au travail de la ferme. Elle témoigne de l’importance de la famille et de la transmission des savoirs, de plus en plus menacée. Tous les personnages sont ici identifiables, membres vénérables des familles des artistes. Les animaux eux aussi sont reconnaissables.

De l'humide : un gros dindon qui sue 

La suée du dindon, Vue de l'exposition "La suée du dindon" de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, Le 19 Crac, Centre régional d'art contemporain de Montbéliard, 2020 © Guillaume Lasserre La suée du dindon, Vue de l'exposition "La suée du dindon" de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, Le 19 Crac, Centre régional d'art contemporain de Montbéliard, 2020 © Guillaume Lasserre

La suée du dindon, sculptures costumes, Vue de l'exposition "La suée du dindon" de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, Le 19 Crac, Centre régional d'art contemporain de Montbéliard, 2020 © AFFG/ 19Crac La suée du dindon, sculptures costumes, Vue de l'exposition "La suée du dindon" de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, Le 19 Crac, Centre régional d'art contemporain de Montbéliard, 2020 © AFFG/ 19Crac
Vient ensuite le choix du dindon, étrange volatile qui, lors de sa parade, a la particularité de changer de couleurs en fonction de son humeur: s'il est excité (vert), ou bien en colère (blanc). Le duo, qui travaille sur ce qui fait groupe, lien, se retrouve ici face à l'animal traditionnellement bouc émissaire de la basse-cour. Sa parade amoureuse lui donne l'air faussement prétentieux d'un précieux ridicule, si bien que l'expression populaire n'est pas tendre avec la pauvre volaille. C'est le dindon de la farce, le cocu, le nigaud, la bonne poire. Depuis longtemps, les deux artistes souhaitent mouiller la sculpture. Elles s’en donnent l’occasion ici avec l'érection d'une fontaine qui prend la forme de la bête. Derrière cet aspect humide, on retrouve cette idée de la transpiration liée au labeur. Trois matériaux composent le monument semi éphémère : la céramique, le verre et la vannerie. Cette dernière tisse un rapport avec les saisons qui permet d’évoquer leur relation différente à la temporalité, engendrant « la même fatigue mais atteinte de façon dissemblable » confient-elles. Florentine travaille sur la durée, s’astreignant à de longues plages de confection pouvant durer plusieurs heures. Le travail répétitif peut entrainer le corps dans une sorte de transe, tandis qu'à l’inverse, Aurélie est plus dans l'immédiateté. « Il y a cette idée de partage entre nous mais ce qui nous stimule c’est effectivement le fait qu’on soit très différentes l’une de l’autre… » indique Aurélie, tandis que Florentine vient compléter la phrase « … dans nos façons de fonctionner, de penser les choses, mais aussi en termes de temporalité et de caractère. Dans le processus de création, nous nous réunissons pour discuter et construire le projet ensemble puis nous nous séparons et chacune réalise les pièces de son côté[1]. » Ainsi, les deux artistes créent les éléments d’un ensemble chacune de leur côté. Ils seront ensuite assemblés sur place. « En prenant le temps qui lui est nécessaire et en utilisant les matières qui lui sont nécessaires. Nous avons besoin de ce temps séparé pour nous offrir ensuite un moment ‘offrande’, un moment de partage » complète Aurélie Ferruel. On ne peut échapper, sur le côté caché de la fontaine, à une très longue protubérance qui incarne le sexe de l’animal au cou flasque. Il vient rappeler que l'élevage de dindons en batterie a donné naissance à une nouvelle profession, celle de masturbateur de dindons. En effet, pour améliorer la productivité, les dindons reproducteurs sont sélectionnés depuis des décennies pour le volume de leur chair. Trop énormes, leurs os craquent sous leur masse, leur cœur lâche, ils sont incapables de se reproduire. C’est là qu’intervient cet employé si singulier, vêtu généralement d’une combinaison de couleur verte qui semble plaire à l’animal, effectuant un travail répétitif, temporaire et sous payé mais désormais nécessaire.

Tripaille, Vue de l'exposition "La suée du dindon" de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, Le 19 Crac, Centre régional d'art contemporain de Montbéliard, 2020 © Guillaume Lasserre Tripaille, Vue de l'exposition "La suée du dindon" de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, Le 19 Crac, Centre régional d'art contemporain de Montbéliard, 2020 © Guillaume Lasserre
Dans la salle du fond, trois figures féminines se détachent du plafond, cariatides plantureuses de terre qui se craquellent, entremêlées des racines. De ces figures végétales jaillissent par endroits de menaçantes anguilles de verre soufflé, étranges poissons serpentiformes dont la viscosité les rend difficilement saisissables. On ne sait toujours pas maitriser la reproduction de cet animal migrateur, espèce aujourd’hui menacée. Sa place est résolument à l’opposé de l’hyper domestication du dindon. La sculpture architecture en torchis recompose un abri à la fois organique et racinaire. « Tripaille » (2019-20), espace de terre crue, matière vivante et fertile, en évolution permanente, renvoie à nos profondeurs internes, lieu de naissance de nos sentiments et émotions que l’on ne peut contrôler. L'espace rappelle la zone d'ombre nommée le sablier dans certaines chapelles bretonnes. Les poutres y sont entièrement sculptées. Les scènes représentent des fêtes, des scènes grivoises comme à l'église du Faouêt où un personnage « lâche un renard » (vomit). 

Rituels festifs et ronds-points artistiques

Vue de l'exposition "La suée du dindon" de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, Le 19 Crac, Centre régional d'art contemporain de Montbéliard, 2020 © Guillaume Lasserre Vue de l'exposition "La suée du dindon" de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, Le 19 Crac, Centre régional d'art contemporain de Montbéliard, 2020 © Guillaume Lasserre
Si le dindon est roi, l’exposition est aussi l’occasion de présenter d’autres pièces, certaines déjà exposées, recomposées. Ainsi, la Harley Davidson en paille, produite pour la nuit blanche 2018 au cours de laquelle le duo rejouait les sculptures d’un rond-point, est ici affublée d’un drapeau inconsidérément déchiré qui est en fait le résultat d’une année à virevolter au sommet d’un mat au Vent des Forêts, formidable espace rural d’art contemporain s'étendant sur 5 000 hectares au cœur du département de la Meuse, offrant 45 kilomètres de sentiers balisés desquels on peut découvrir plus d’une centaine d’œuvres d’art contemporain élaborées spécifiquement pour le site. Depuis 2018, Guédon et Ferruel y ont érigé une sculpture totem de bois et de paille qu’elles viennent chaque année parer d’un nouvel étendard à l’occasion de « La fête du rrrhoh rrrhoh » qui donne son nom à l’œuvre.  La bannière  malmenée par une année d’exposition à tous les vents, s’invente donc une nouvelle vie à l’arrière de la Harley. 

Ce qui fait groupe

Le travail de Florentine Guédon et Aurélie Ferruel porte sur ce qui fait groupe, ce qui fait lien. Les rencontres sont le moteur de leur pratique. Souvent, elles sont à l’origine des nouvelles pièces. L'échange avec les gens est intime. Elles se livrent à eux autant qu’ils se dévoilent. La mise à nu comme condition sine quoi non au dialogue. En aucun cas, elles sont là pour absorber mais s’inscrivent dans le partage. A ce titre, la culture orale est fondamentale. Le langage, l'oralité, sont quelque chose de diffus, qui ne reste pas, qui est dans le mouvement, vivant. Peu importe que la personne recevant l'histoire la raconte différemment. Les variantes sont aussi importantes, aussi ancrées dans le vrai que la version originale. Les rencontres ne sont pas déterminées à l'avance, laissant une place à l’incertitude, au hasard d’une entrevue qui les fait entrer dans des groupes de passionnés, cultivant les liens tissés par la suite.

Sculptures sur table, Vue de l'exposition "La suée du dindon" de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, Le 19 Crac, Centre régional d'art contemporain de Montbéliard, 2020 © AFFG/ 19Crac Sculptures sur table, Vue de l'exposition "La suée du dindon" de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, Le 19 Crac, Centre régional d'art contemporain de Montbéliard, 2020 © AFFG/ 19Crac

« Nos propres croyances populaires et notre croyance dans l'art, c'est ce qui nous amène à avoir cette pratique[2] » précisent-elles. Ainsi, quelque chose se crée avec les sculptures une fois exécutées. La performance vient donner une certaine charge aux sculptures à travers une confrontation physique avec la matière, un contact direct. En les portant, elles se révèlent assez lourdes, assez contraignantes. Devenues des sculptures costumes, elles sont revêtues dans un état de concentration permettant de réussir les performances, les menant dans des états proches de la transe. Il y a quelque chose d’animiste presque dans leur façon de considérer la matière, un geste chamanique assurément. Depuis le début de leur collaboration, leur travail conjugue la pratique de la sculpture, celle de la création plastique et celle de la performance. Chaque création part d'une envie de matière, d’un rapport passionnel avec celle-ci ou bien d’une envie de geste. « Nous somme passées de la performance cérémonielle à quelque chose de plus léger » confient-elles. Surtout, la grande beauté de leur travail s’incarne dans le coté aléatoire du vivant de la matière qui fait évoluer chacune de leurs expositions, comme ici dans les tentures réalisées au bleu de Lectoure qui se revivifie avec le froid. La fatigue physique, sentir son corps, est l’assurance du travail accompli pour ces filles de ferme qui, avec énormément d’humour et de savoirs faire, revisitent les traditions, les terroirs, inscrivant dans le présent et de manière progressiste des valeurs trop longtemps laissées au conservatisme de l’extrême droite. « Je pense que l'art est une croyance » affirmait Annette Messager en 1996 dans l’émission le Bon plaisir sur France Culture ; assurément une croyance populaire.

Tripaille (détail), Vue de l'exposition "La suée du dindon" de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, Le 19 Crac, Centre régional d'art contemporain de Montbéliard, 2020 © Guillaume Lasserre Tripaille (détail), Vue de l'exposition "La suée du dindon" de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, Le 19 Crac, Centre régional d'art contemporain de Montbéliard, 2020 © Guillaume Lasserre

[1] Entretien avec Bettie Nin, à l’occasion de d’exposition « Tripaille » d’Aurélie Ferruel et Florentine Guédon au CAC La Traverse, Alfortville, du 26 septembre au 23 novembre 2019.

[2] « Aurélie Ferruel et Florentine Guédon : Quand on crée, on veut toujours être surprises », Marie Richeut, Par les temps qui courent, France Culture, 27 février 2020, https://www.franceculture.fr/emissions/par-les-temps-qui-courent/aurelie-ferruel-et-florentine-guedon-0 Consulté le 31 mars 2020.

Aurélie Ferruel et Florentine Guédon - « La suée du dindon »

Du 15 février 2020 au 23 août 2020 - Du mardi au samedi de 14h à 18h, dimanche, de 15h à 18h. Entrée libre.

Le 19 Crac - Centre régional d'art contemporain 
19, avenue des Alliés 25 200 Montbéliard

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