De la mémoire et des larmes. Les futurs fraternels de Caroline Guiela Nguyen

Aux Ateliers Berthier, Caroline Guiela Nguyen sonde le futur en plongeant l’humanité dans le désarroi et le chagrin après la disparition soudaine de la moitié de celle-ci. «Fraternité, conte fantastique » fait le récit de ceux qui restent à travers la vie d’un centre de soin et de consolation dans lequel des personnes de tous horizons tentent de prendre soin les uns des autres. Bouleversant.

Fraternité, conte fantastique de Caroline Guiela Nguyen, Cie Les Hommes Approximatifs

« Quelque chose dans l’univers semblait réagir à cette douleur abyssale
ouverte dans le cœur de tous. Le cosmos devenait le miroir des cœurs ».

Dans un futur proche, à l’intérieur de l’un des nombreux centres de soin et de consolation qui ont éclos après la catastrophe – la disparition de la moitié de l’humanité au cours d’une éclipse, appelée depuis la « Grande Éclipse » –, des femmes et des hommes de tous horizons, de toutes classes sociales, tentent ensemble et tant bien que mal de comprendre, de trouver un sens à l’Histoire. Les humains sont rongés par la douleur de l’absence qui alourdit considérablement leur cœur au point d’en réduire la vitesse des battements, presque entièrement. Ce ralentissement freine le mouvement des astres. Le temps se dérègle alors, s’étire à l’infini, figeant le cosmos dans un moment d’éternité. Les corps sont ainsi piégés dans leur attente du Grand Retour, dans cette vie désormais entre parenthèses qui devient éternelle. Condamnés à errer dans un quotidien de larmes, ils ne peuvent espérer revoir leurs disparus qu’à la condition d’une nouvelle éclipse, évènement impossible en raison de l’immobilité de l’univers. À cette équation insolvable répond telle une apparition, la silhouette longiligne d’un contre-ténor – magnifique Alix Petris – dont la voix transperce le public d’une mélopée déchirante. « On n’empêche pas un homme de pleurer ».

« Cela fait cinq ans, soixante mois, mille huit cent soixante-cinq jours que j’attends, que je suis dans le noir, que ma famille me manque » se lamente l’un des personnages. Comment faire son deuil privé de dépouille, du corps mort qui permet à la raison d’accepter l’inacceptable ? Car tous se sont volatilisés, effacés le temps d’une éclipse. Aucun corps n’est tombé, inanimé, sans vie. Ils ont tout simplement disparu. Alors, ceux qui sont encore là espèrent, attendent, s’entraident. Le centre est ainsi leur lieu de vie, là où il se réunissent, évoquent leurs absents, guettent la future éclipse. Dans ce lieu thérapeutique, centre social d’un nouveau genre, une cabine à messages enregistre les propos que les gens souhaitent laisser aux absents. Pour des raisons de stockage, ils ne peuvent excéder plus d’une minute trente.

Le salut viendra de l’oubli grâce à l’invention d’une machine qui peut extraire les souvenirs douloureux. « MEMO » efface des mémoires toute réminiscence des disparus. Le choix relève plus ici de la science que d’une envie de commencer une nouvelle vie. Si les personnages s’allègent des images de leurs disparus, c’est pour consoler leur cœur, le décharger de son poids, et ainsi remettre l’univers en mouvement et autoriser une nouvelle éclipse. Mais en la relançant, la marche du temps rattrape inexorablement son retard. Si pour certains cet effacement est libératoire, il soulève un débat dramatique, une déchirure intérieure qu’incarne une mère – Boutaïna El Fekkak, bouleversante de bout en bout. Comment trouver la force intérieure d’effacer le souvenir de l’enfant adoré ? Comment ne pas penser le trahir, l’abandonner à nouveau ? Alors que s’égrène à l’écran la litanie des souvenirs, Sarah livre ses derniers messages à la machine. Dans celui adressé au « président du futur », Madame Liu insiste : « Ne pensez pas que nous n’avons pas eu de chagrin pour nos enfants ».

Fraternité, conte fantastique de Caroline Guiela Nguyen, Cie Les Hommes Approximatifs

Caroline Guiela Nguyen ne manque pas d’audace, c’est le moins que l’on puisse dire. Il fallait oser s’aventurer sur des terres futuristes, dérouler un récit d’anticipation, ce qu’elle fait de manière remarquable avec « Fraternité, conte fantastique », second volet[1] d’un cycle de créations débuté en 2019 et intitulé FRATERNITÉ. À travers cette fable annoncée dès le titre, elle s’intéresse à la question du temps par le biais de ceux qui attendent, observant durant plusieurs années les survivants d’une catastrophe planétaire. Comme pour « Saigon »le précédent spectacle de la metteuse en scène, la fiction se construit grâce à l'ancrage des personnages dans le réel.

Deux ans ont été nécessaires pour trouver les personnes qui incarnent les membres du centre de soin et de consolation. Comédiens professionnels et amateurs âgés de vingt à quatre-vingt ans, parlant plusieurs langues, ils figurent la diversité d’une société encore invisible au théâtre. Caroline Guiela Nguyen fait de la question de la représentation une démarche politique et citoyenne : « Il m’est plus qu’évident que notre théâtre se doit d’embrasser d’autres visages, d’autres langues, d’autres corps, d’autres pensées. Ce n’est pas qu’un élan humaniste, c'est un élan en faveur de la santé même de nos plateaux de théâtre et de nos récits[2] » indique-t-elle. En faisant monter sur scène ceux qui se trouvent en principe de l’autre côté des portes du théâtre, la metteuse en scène fait entrer la rue dans un espace qui lui est encore trop souvent interdit. Représenter le monde tel qu’il est, apparait pour elle un gage de réalisme. Ses pièces sont construites sur l’échange constant entre plusieurs langues et plusieurs cultures. Sur le plateau des Ateliers Berthier, les langues s’entrechoquent, passant du français au tamoul, de l’anglais à l’arabe, au vietnamien. « Notre responsabilité, notre urgence aujourd’hui, c’est bien que tout enfant — et je parle d’enfants parce que la pièce pose aussi la question de l'avenir, qui est là-bas dans cette tour puisse venir à La Fabrica en ayant l’impression que quelque chose de lui est en train de se raconter. Qu’il y ait des ponts qui soient faits. Et cela passe par la question de la représentation[3] » affirme-t-elle encore.

« Fraternité, conte fantastique » s’est construit sur des échanges permanents avec l’ensemble de l’équipe à partir d’un texte originel, sans dialogues, écrit par Caroline Guiela Nguyen. C’est le lieu, le centre de soin et de consolation, qui a structuré le projet, en a déterminé la distribution. Il s’inspire des centres sociaux visités par la compagnie, de leur fonctionnement et de leurs missions, de leurs usagers et des personnes qui y travaillent. La metteuse en scène a très tôt défini le groupe comme le personnage principal de la pièce. « Je souhaitais ici que la fiction puisse pleinement s’incarner dans chacun de ces corps, individuellement comme collectivement[4] » précise-t-elle. L’avenir n’y est pas envisagé comme une dystopie mais comme un temps possible de soin, de réparation et d’hospitalité permettant à une société extrêmement meurtrie de continuer à vivre. « Le temps ne guérit pas les blessures mais il permet qu’un jour on parvienne à les réparer[5] » confie Caroline Guiela Nguyen, révélant ainsi sa façon d’envisager la fraternité. Fresque d’anticipation, la pièce interroge la part d’avenir contenu dans le présent et fait le pari de l’altérité. Dans cette odyssée humaine, reconnaitre l’autre comme un frère est la condition sine qua non à la construction d’un futur commun avec les disparus, à la survie de l’humanité.

[1] Le premier volet du cycle, Les Engloutis, est un film tourné en 2020 à la maison d’arrêt d’Arles où Caroline Guiela Nguyen travaille depuis huit ans avec des personnes condamnés à de lourdes peines.

[2] Propos recueillis par Raphaëlle Tchamitchian, le 15 août 2021, publiés dans le livret de Fraternité, conte fantastique, Odéon Théâtre de l’Europe, 2021.

[3] Cité dans Elsa Mourgues, « Caroline Guiela Nguyen. De l’urgence d’une plus grande diversité au théâtre », France Culture, 27 juillet 2021, https://www.franceculture.fr/theatre/de-lurgence-dune-plus-grande-diversite-au-theatre Consulté le 27 septembre 2021.

[4] Cité dans « Réparer maintenant pour hier et demain », entretien entre Caroline Guiela Nguyen et Francis Cossu pour le 75ème festival d’Avignon, Fraternité, conte fantastique, dossier artistique, juin 2021.

[5] Ibid.

Fraternité, conte fantastique de Caroline Guiela Nguyen, Cie Les Hommes Approximatifs

« FRATERNITE, conte fantastique » - Texte Caroline Guiela Nguyen avec l’ensemble de l’équipe artistique, mise en scène Caroline Guiela Nguyen, collaboration artistique Claire Calvi, scénographie Alice Duchange, création costumes Benjamin Moreau, création lumières Jérémie Papin, réalisation sonore et musicale Antoine Richard, création vidéo Jérémie Scheidler, dramaturgie Hugo Soubise, Manon Worms, musiques originales Teddy Gauliat-Pitois et Antoine Richar. Avec Dan Artus, Saadi Bahri, Boutaïna El Fekkak, Hoonaz Ghojallu, Maïmouna Keita, Nanii Elios Noël, Alix Petris, Saaphyra Vasanth Selvam, Hiep Tran Nghia, Anh Tran Nghia, Mahia Zrouki. Spectacle créé à la FabricA à l'occasion du 75ème festival d'Avignon, le 6 juillet 2021.

Du 16 septembre au 17 octobre 2021

Odéon Théâtre de l'Europe
Ateliers Berthier 1, rue André Suarès
75 017 Paris

du 28 au 31 octobre — Centro Dramatico Nacional - Madrid

du 8 au 9 novembre — Le Parvis - Scène nationale Tarbes Pyrénées

du 23 au 26 novembre — MC2 : Grenoble

Du 1er au 2 décembre — Théâtre de l'Union - CDN du Limousin

du 8 au 11 décembre — Théâtre National Wallonie-Bruxelles

du 15 au 18 décembre — Théâtre de Liège

du 6 au 15 janvier 2022 — Célestins - Théâtre de Lyon

du 23 février au 3 mars — Théâtre National de Bretagne - Rennes

du 9 au 11 mars  — La Comédie - CDN de Reims

du 17 au 19 mars — Châteauvallon - Scène nationale

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.