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En 1926, l’écrivaine britannique Virginia Woolf retrace le parcours de sa grand-tante, Julia Margaret Cameron, pour laquelle elle évoque une « vitalité indomptable ». Photographe amateure devenue l’une des plus renommées du XIXème siècle, célèbre pour ses portraits, elle fut la première à avoir une véritable démarche artistique à une époque où le médium était surtout réputé pour sa précision documentaire. Pour le photographe italien Paolo Roversi : « Cameron est peut-être un des premiers photographes, peut-être le premier, à avoir pensé que la photographie n’était pas qu’une représentation de la réalité mais que c’était une révélation ».
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L’importante rétrospective de la photographe qui se tient au Jeu de Paume à Paris, est organisée principalement à partir des collections du Victoria and Albert Museum à Londres – qui dès 1865 fut le premier musée à montrer son travail et la seule institution à collectionner ses photographies de son vivant. L’exposition parisienne rassemble une centaine de tirages, de ses premières expérimentations à ses compositions historiques, littéraires ou allégoriques figuratives, et ses portraits de célébrités de l’époque tels Henry Taylor ou Charles Darwin. Cameron fut décriée en son temps pour le caractère illustratif et « grossier » de ses images et son usage intempestif du flou, rejetant la précision que tentent d’atteindre ses homologues dans la mise au point. Si son approche très personnelle de la technique photographique est controversée, elle s’avère rétrospectivement précurseuse, incorporant l’erreur et l’imperfection à son travail de manière inédite. Elle construit entre 1864 et 1875, à peine une décennie, une œuvre qui compte parmi les plus importantes des débuts de la photographie.
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De la photographe amateure à la portraitiste de renom
Julia Margaret Pattle est née en 1815 à Calcutta en Inde, d’une mère issue de l’aristocratie française installée à Pondichéry, et d’un père anglais employé de la Compagnie britannique des Indes orientales[1]. Elle est envoyée en France et en Angleterre pour son éducation. Établie dans la classe supérieure de la société anglo-indienne de Calcutta, elle épouse en 1838, Charles Hay Cameron, juriste de vingt ans son ainé. Le couple s’installe à Ceylan – ancien nom du Sri Lanka – où il fait l’acquisition de plantations de café. En 1848, Charles prend sa retraite et le couple regagne l’Angleterre. Julia, déjà mère de quatre enfants, donne naissance à deux autres garçons. Elle fréquente l’élite intellectuelle de Londres, avant de créer en 1859 son propre salon dans le village balnéaire de Freshwater sur l’île de Wight, où le couple s’entoure d’écrivains et d’artistes, ayant pour voisin le poète victorien lord Alfred Tennyson, un de leur ami proche
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Cameron s’est toujours intéressée à la photographie, compilant des albums et expérimentant l’impression de photographies à partir de négatifs au gré de son amitié avec John Herschel, astronome et chimiste, praticien précoce de la photographie qui met au point divers procédés. Elle envisage de se consacrer sérieusement au medium en 1863 lorsqu’à l’occasion de son quarante-huitième anniversaire, sa fille et son gendre lui offrent son premier appareil accompagné de la dédicace suivante : « Cela peut vous amuser, Mère, d'essayer de photographier pendant votre solitude à Freshwater[2] ». Cameron indique d’emblée son intérêt pour la technique du medium : « dès le premier instant, j'ai manipulé mon objectif avec une tendre ardeur et il est devenu pour moi comme un être vivant, avec voix, mémoire et vigueur créatrice ». Autodidacte, elle expérimente seule : « J’ai commencé sans aucune connaissance de l’art. Je ne savais pas où placer ma boîte noire, comment mettre au point mon modèle, et ma première photo, je l’ai effacée à ma grande consternation en frottant ma main sur le côté filmeux du verre ». Elle transforme rapidement sa maison – nommée Dimbola en souvenir des plantations de café à Ceylan – pour l’adapter à sa nouvelle activité, transformant notamment la cave à charbon en laboratoire.
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Pratiquer la photographie à l’époque implique un travail physique intense et l’utilisation de matériaux potentiellement dangereux. Grand et encombrant, l’appareil photo est en bois, posé sur un trépied. Cameron produit des tirages albuminés à partir de négatifs sur verre au collodion humide, procédé le plus courant à l’époque. Le processus nécessite qu'une plaque de verre soit recouverte de produits chimiques photosensibles dans une chambre noire et exposée dans l’appareil photo lorsqu’elle est encore humide. Le négatif en verre est ensuite renvoyé à la chambre noire pour y être développé, lavé et verni. Les tirages sont réalisés en plaçant le négatif directement sur du papier photographique sensibilisé et en l’exposant au soleil.
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Chaque étape du processus est susceptible d’engendrer des erreurs, qu’il s’agisse de la fragilité de la plaque de verre qui doit être parfaitement propre et maintenue sans poussière pendant toute la durée de l’exposition, du produit qui doit être enduit uniformément et être immergé plusieurs fois, ou des solutions chimiques qui sont minutieusement préparées. Mais cela ne décourage visiblement pas Julia Margaret Cameron qui, moins d’un mois après avoir reçu son premier appareil, réalise une image au dos de laquelle est écrit : « Mon tout premier succès en photographie ». Il s’agit d’un portrait d’Annie Philpot, la fille d’une famille résidant sur l'île de Wight. « J'étais dans un transport de joie. J'ai couru partout dans la maison à la recherche de cadeaux pour l'enfant. J’avais l’impression qu'elle avait entièrement réalisé le tableau » s’enthousiasme-t-elle.
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Une contribution révolutionnaire
Julia Margaret Cameron puise son inspiration dans la religion, la littérature et l’histoire, mettant en scène de personnages de la Bible, la mythologie ou les œuvres de William Shakespeare, de John Milton et d’Alfred Tennyson, ainsi que dans la peinture ancienne, la Renaissance italienne en particulier – elle emprunte avec virtuosité le tondo circulaire à Michel-Ange et Raphaël, comme l’illustre « My grand Child » (1865) – et la sculpture antique. Intitulée « Capturer la beauté », l’exposition du Jeu de Paume se divise en trois parties. Elle explore dans un premier temps les débuts de Cameron s’ouvrant sur le portrait d’Annie Philpot. Cette première partie annonce le style Cameron caractérisé par l’utilisation de la technique du Soft Focus, consistant en un effet de douceur et de flou, ainsi qu’un cadrage resserré sur les modèles qui en offre une relative proximité. La seconde est consacrée aux portraits qui constituent la grande majorité de sa production.
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La tendresse familiale rejaillit sur les portraits de femmes, amies comme domestiques à l’image de Mary Hillier, sa femme de chambre, qui devient son modèle, puis peu à peu son assistante. Parmi les autres modèles, Julia Jackson, sa nièce et mère de Virginia Woolf, s’impose comme l’un de ses préférés. Très pieuse, Julia Margaret Cameron décrit l’expérience de photographier comme « presque l’incarnation d’une prière ». Elle intègre la Royal Photographic Society (RPS) de Londres avec beaucoup de difficultés, ses détracteurs voyant dans son usage permanent du flou une preuve de sa défaillance technique, tout comme les impuretés apparaissant sur ses tirages ou son usage du gros plan. Dans la revue de la RPS, The Photographic Journal, sont publiées quelques-unes des critiques les plus acerbes de son travail. Elles sont presque toutes accompagnées de considérations misogynes destinées à assoir la supériorité de ses collègues masculins. Elle veille à faire enregistrer ses épreuves auprès du bureau des droits d’auteur, n’hésitant pas, lorsque la fortune familiale commence à décliner, à les vendre, se distinguant là de ses contemporaines.
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Bien que son excentricité détonne dans une société guindée et convenue, Julia Margaret Cameron est l’amie des plus grands esprits de l’Angleterre victorienne, à commencer par le peintre G. F. Watts, le poète Robert Browning, l’historien et philosophe Thomas Carlyle ou encore le scientifique Charles Darwin, qui tous deviendront les modèles d’une œuvre exclusivement centrée sur la figure humaine, constituant une impressionnante galerie de portraits de ses contemporains. Au cours de sa carrière tardive et relativement courte – onze années –, elle produit un millier de photographies, publie un livre, écrit une autobiographie, « Annals of the Glass house » (Annales de la Maison de verre), qui restera inachevée. Elle décède le 26 janvier 1879 à Ceylan.
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Pionnière de la photographie, elle accède à la postérité plus de trente ans après sa mort, lorsqu’Alfred Stieglitz – qui la considère comme l’un des deux photographes du XIXème siècle digne de recevoir le titre d’artiste, l’autre étant David Octavius Hill – lui consacre en 1913 le numéro 41 de la revue Camera Work. Publiant ses photographies aux côtés des siennes, il écrit qu’elle était « l'une des rares ‘classiques’ de la photographie[3] ». Depuis, et bien que « ses tableaux photographiques aient généralement été relégués au rang de spécimens du mauvais goût victorien », « ces mises en scène particulières constituent néanmoins une part importante de sa production et sont, à partir des années 1980, réévaluées puis exposées et publiées aux côtés de ses saisissants portraits[4] », les clichés intemporels de la photographe britannique occupent sans discontinuer les cimaises du monde entier au gré des expositions qui lui sont consacrées. Entre mystique et splendeur, l’œuvre photographique de Julia Margaret Cameron n’a cessé de vouloir capturer la beauté.
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[1] Daniel, Malcolm. “Julia Margaret Cameron (1815–1879).” In Heilbrunn Timeline of Art History. New York: The Metropolitan Museum of Art, 2000–. http://www.metmuseum.org/toah/hd/camr/hd_camr.htm (Octobre 2004)
[2] Sauf mention contraire, les citations de Julia Margaret Cameron sont extraites de son autobiographie, Annales de la Maison de verre, publié en français dans Julia Margaret Cameron. Capturer la beauté, catalogue de l’exposition éponyme qui s’est tenue au Jeu de Paume à Paris, du 10 octobre 2023 au 28 janvier 2024.
[3] Alfred Stieglitz, « Our Plates », Camera Work 41 (janvier 1913), p. 41.
[4] Marta Weiss, « Capturer la beauté », in Julia Margaret Cameron. Capturer la beauté, catalogue de l’exposition éponyme qui s’est tenue au Jeu de Paume à Paris, du 10 octobre 2023 au 28 janvier 2024, p. 19.
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« JULIA MARGARET CAMERON - CAPTURER LA BEAUTÉ » - Commissariat : Lisa Springer et Quentin Bajac, commissaire associé pour l’étape parisienne. A V&A exhibition touring the world.
Jusqu'au 28 janvier 2024.
Du mercredi au dimanche, de 11h à 19h, le mardi, de 11h à 21h. Fermé les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre.
Jeu de Paume
1, place de la Concorde
75 001 Paris
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