Sculpter le langage. La poésie sonore d'Anne Le Troter

Anne Le Troter transforme le Grand Café à Saint-Nazaire en banque du sperme dans une installation sonore immersive où le langage oral occupe une place centrale. Entre théâtre et création plastique, "Parler de loin ou bien se taire" prolonge ses recherches récentes et transforme un discours utilitaire standardisé en comptine. Brillant.

Anne Le Troter, vue de l’exposition "Parler de loin ou bien se taire", 2019, Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables, Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire © Marc Domage Anne Le Troter, vue de l’exposition "Parler de loin ou bien se taire", 2019, Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables, Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire © Marc Domage
A Saint-Nazaire, la pièce sonore "Parler loin ou bien se taire" occupe la totalité des espaces d'exposition du Grand Café Centre d'art contemporain pour rendre visible l'entreprise d'une banque du sperme américaine. L'installation poursuit les recherches de l’artiste Anne Le Troter (née en 1985 à Saint-Etienne, vit et travaille à Paris) débutées avec "The four Fs: family, finance, faith and friends", présenté lors de l'exposition du vingtième prix de la Fondation d’entreprise Ricard (2018), puis dans une version augmentée à la Biennale de Rennes 2018. Le travail artistique d'Anne Le Troter explore la parole et ses protocoles d'usage, ferment d'une observation de la vie quotidienne mise en langage. Le choix de l'oralité traduit l'immédiateté d'une pensée en train de naître, par opposition à l'écrit dans lequel la fabrication – penser la syntaxe, ordonnancer la formulation de chaque phrase – éloigne de la sincérité de l'instantané. Dans sa mise en scène des voix, Anne Le Troter accorde autant d'importance à ce que ces dernières énoncent, qu'à comment elles l'énoncent. Ces installations sonores polyphoniques issues de l’enregistrement et du montage d’une parole collectée, étirée jusqu’à l’abstraction, prennent la forme d’une exposition, d’un livre, un SoundCloud ou encore d’un théâtre chez l’habitant en inventant un langage façonnable.

Mise en langage

Anne Le Troter, vue de l’exposition Parler de loin ou bien se taire, 2019 Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire © Marc Domage Anne Le Troter, vue de l’exposition Parler de loin ou bien se taire, 2019 Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire © Marc Domage
C'est au retour d'un voyage à Dallas en 2017 qu'Anne Le Troter commence à s'intéresser aux banques de sperme américaines. La découverte des offres proposées par ces dernières à leur clientes la trouble. Elles peuvent en effet choisir la couleur de la peau de leur donneur, ses cheveux, leur texture même, la couleur de ses yeux ou encore son niveau d'étude. Sidérée tout d’abord face à cette forme d'eugénisme, elle décide de s'inscrire comme demandeuse. Dans un entretien audio, les donneurs parlent de leur personnalité, de leur rapport à la famille et au travail. L’enregistrement du commentaire oral des employés donnant leurs impressions sur chacune des rencontres avec un donneur vient compléter cette biographie sonore mise à la disposition des demandeurs. "Je crois que l’entreprise vend des adjectifs, vend de la parole d’abord avant de vendre du sperme." précise l'artiste. Ainsi, les donneurs individuels se transforment en personnages universels, stéréotypés et donc commercialisables. Aux Etats-Unis, une banque du sperme est une entreprise comme les autres. Seule s’exprime la parole autorisée. C'est le lissage par l’adjectif. "Parler loin ou bien se taire",  maxime extraite du poème de Jean de La Fontaine « l’homme et la couleuvre », dénonce la parole contrôlée.

Anne Le Troter, vue de l’exposition Parler de loin ou bien se taire, 2019 Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire © Marc Domage Anne Le Troter, vue de l’exposition Parler de loin ou bien se taire, 2019 Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire © Marc Domage
"The four Fs: family, finance, faith and friends" était axé sur le discours tenu par les employé·e·s sur chacun des donneurs. Prononcé sans aucun effet dramatique par des voix monocordes, le laïus d'une neutralité presque mécanique esquisse une rythmique du langage issue des variations d'intonation dont la musicalité conduit à une forme de transe, un idéal hypnotique. A Saint-Nazaire, la visibilité de l'entreprise passe par la pièce sonore plus que par l'installation où elle est moins manifeste. Ici, l'artiste a choisi d'adjoindre à l'anglais original, qui compose la partie d'archive sonore, le français et l'espagnol afin d'accentuer l'aspect standardisé d'un langage utilitaire pour le rapprocher des voix décontextualisées que l’on entend dans les lieux de grande affluence tels les aéroports ou les gares. De la même façon, ces éléments traduits jouent le rôle d’annonces sonores permettant de se repérer au sein de la pièce. 

Anne Le Troter, extrait audio de la pièce sonore "Parler de loin ou bien se taire", 2019 Pièce sonore, 30 min. Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire © Ann Le Troter
 

L'utilisation du français permet aussi l'invention d'un jingle fait à la voix. Apparaissant de façon récurrente dans la pièce, indiquant le début de chaque question posée, il en devient un marqueur de temps, le signe de la présence constante de l’entreprise. Il permet aussi de rendre audible les mécanismes en jeu au sein même de la banque du sperme durant les entretiens avec les employés. Ces dispositifs n'apparaissent que très peu dans les enregistrements originaux. Anne Le Troter fait appel aux comédiens avec qui elle avait travaillé lors d’une version performée menée à l'occasion de sa résidence au Grand Café l'an passé, moment d’expérimentation de son « théâtre chez l’habitant – théâtre d’habitation » que l’on retrouvera dans quelques jours au FRAC Champagne-Ardenne et dans quelques semaines à Nanterre, porté par le Théâtre des Amandiers. Déjà familiarisés avec le sujet, les interprètes répondent aux mêmes questions que celles posées aux donneurs par la banque du sperme. "Quelles sont vos aspirations de manière générale ? Qu’est-ce qui vous rend unique ? Quelles sont vos loisirs ?". Les questions restent suffisamment vagues pour que les réponses des trois comédiens soient proches de celles des donneurs américains.  

La mélodie loufoque d’un langage utilitaire standardisé

Anne Le Troter, vue de l’exposition "Parler de loin ou bien se taire", 2019, Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables, Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire © Marc Domage Anne Le Troter, vue de l’exposition "Parler de loin ou bien se taire", 2019, Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables, Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire © Marc Domage
La pièce sonore est pensée comme un organisme respirant à travers les mots répétés de manière récurrente, "and", "he", "is", "euh", qui sont ainsi des organes rythmant la pièce. Ils s’activent régulièrement pour que ce corps vive. "J’ai monté la pièce comme un corps où les fluides doivent circuler. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle la trappe du Grand Café (...) a été réouverte."  Confie-t-elle. Le son glisse alors entre les trois salles d'exposition du centre d'art. Les espaces se répondent et encerclent les corps qui sont à l’intérieur comme des cellules participant au bon fonctionnement de l’installation. Le son coule dans tout le centre d'art à la faveur des câbles qui l'enserrent. Il circule dans les trois bancs réalisés en câble filaire, sur lesquels le public est invité à s'assoir, transportant le son vers la petite salle avant de monter à l'étage. La pièce s’écoute néanmoins principalement dans la Grand salle du bas qui offre le point le plus net d’audition. C’est dans cette salle que le corps de la pièce sonore respire. Les câbles audio montent et descendent au rythme d’un corps humain. A la respiration fragile répond la tension du câble qui bande. 

Anne Le Troter, vue de l’exposition "Parler de loin ou bien se taire", 2019, Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables, Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire © Marc Domage Anne Le Troter, vue de l’exposition "Parler de loin ou bien se taire", 2019, Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables, Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire © Marc Domage
Les trois scénarios imaginés au départ pour chacun des espaces du centre d’art afin de faciliter la spatialisation s’effacent dans l’installation finale. La petite salle incarne l’espace d’accueil de la banque du sperme où se présentent les protagonistes : c’est l’espace générique de la pièce à entendre. La grande salle du bas correspond à l'entreprise elle-même. La salle du haut est un espace plus domestique, intime, le lieu d’une tentative de retrouver l'humain derrière le stéréotype, en vain. Si tout cela n'est pas explicite dans l'installation, c'est parce qu'Anne Le Troter a voulu restituer des ambiances, des atmosphères, plutôt que de produire l'exacte réplique des locaux de l’entreprise. Ainsi, la grande salle du rez-de-chaussée n’illustre pas directement l'établissement. Pourtant, en javellisant une moquette (élément récurrent dans ses installations, servant à la fois de décor et de moyen d’insonorisation des espaces) auparavant utilisée pour l’aménagement de paquebots sur les chantiers de Saint-Nazaire, l’artiste donne à ressentir l'aseptisation du lieu, qu’elle soit liée à la conservation stérilisée des spermatozoïdes ou à l’invention par la parole de personnages stéréotypés à partir d'individus réels.

Anne Le Troter, vue de l’exposition "Parler de loin ou bien se taire", 2019, Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables, Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire © Marc Domage Anne Le Troter, vue de l’exposition "Parler de loin ou bien se taire", 2019, Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables, Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire © Marc Domage
S'appuyant sur les nombreuses portes battantes du Grand Café qui racontent son histoire, Anne Le Troter accorde à la notion de seuil une place prépondérante dans l’exposition. Celui de la petite salle déborde sur le couloir et même sur l’entrée de la grande salle. Celui du mur en peau de batteries de la salle du premier l’étage prend la forme d’une lame tendue, un organe, une peau ornementale. Il y a quelque chose d’artisanal ici, dans ce mur porteur de son qui n’en émet pas vraiment. Les motifs qui le composent répondent à ceux des moquettes dont certaines sont également issues des paquebots produits à Saint-Nazaire. Chaque motif définit un espace utilitaire : la salle à manger, la chambre, le couloir…

Anne Le Troter, vue de l’exposition Parler de loin ou bien se taire, 2019 Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables Avec une vidéo d’Anne Le Troter et Charlotte Khouri, The Neighbours F’s: Fun and Fame, 2019 Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire. © Marc Domage Anne Le Troter, vue de l’exposition Parler de loin ou bien se taire, 2019 Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables Avec une vidéo d’Anne Le Troter et Charlotte Khouri, The Neighbours F’s: Fun and Fame, 2019 Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire. © Marc Domage
Ce mur de peau de batteries fait écho aux écrans qui projettent sur un lai de moquette trois vidéos extraites de « The Neighbours F’s: Fun and Fame », qui prolongent « Le théâtre chez l’habitant - théâtre d’habitation » (réalisé comme les vidéos en collaboration avec Charlotte Khouri) en faisant parler des portraits. La percussion est envisagée comme langage. Un batteur caresse des images issues de reproductions de tableaux célèbres mis sous verre par Colette, l’une des hôtes du théâtre chez l’habitant, des portraits ou des parties de corps d’hommes et de femmes montés sur peaux de batterie, pour les faire parler. Le langage est proche de la percussion corporelle bien qu’il tente d’imiter le son de la pluie par exemple. C’est cette même caresse que l’on retrouve au rez-de-chaussée dans la petite salle introductive où Yurie Hu interprète trois morceaux extraits des suites pour piano « Le coin des enfants » de Claude Debussy. Le piano électrique est ici éteint, seul le bruit sourd de la mécanique des touches est audible. Sur ses ongles sont peintes les images des donneurs de sperme enfants, en écho à l’installation présentée à la biennale de Rennes dans laquelle étaient visibles quatre-cents portraits des donneurs de sperme. Ce sont ainsi les doigts des donneurs qui jouent les morceaux muets des Suites de Debussy. 

Anne Le Troter, vue de l’exposition Parler de loin ou bien se taire, 2019 Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables Avec une vidéo d’Anne Le Troter et Charlotte Khouri, The Neighbours F’s: Fun and Fame, 2019 Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire. © Marc Domage Anne Le Troter, vue de l’exposition Parler de loin ou bien se taire, 2019 Pièce sonore, 30 min. Installation, matériaux divers, dimensions variables Avec une vidéo d’Anne Le Troter et Charlotte Khouri, The Neighbours F’s: Fun and Fame, 2019 Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire. © Marc Domage
Dans ce corps qu’il faut faire battre, le jeu de tension et d’extension permanant correspond aux organes qui lui sont vitaux. Les câbles audio sont partout, recouvrent littéralement tout. S’ils illustrent ce corps, ils reflètent également les territoires que l’artiste construit pour ces voix sans corps qui se déploient dans l’espace. A travers la parole orale, qu’elle distord parfois jusqu’à l’abstraction par étirement, par dislocation vocale, Anne Le Troter propose une observation du monde qui tient dans une œuvre totale dans laquelle se reflète son goût prononcé pour la représentation théâtrale. Elle invente un langage façonnable qui passe par une forme de poésie sonore afin de rendre compte d’une aberration, celle contenue dans les injonctions contraires des normes collectives et de l'expression individuelle

Les prochaines représentations du Théâtre d'habitation (avec Charlotte Khouri) auront lieu les 28 et 29 mars à Reims (renseignements auprès du FRAC Champagne-Ardenne) et au cours du mois de  juin à Nanterre, (informations sur le site du Théâtre de  Nanterre-Amandiers).

Anne Le Troter - "Parler de loin ou bien se taire"

Jusqu’au 21 avril 2019 - Du mardi au dimanche de 14h à 19h.

Le Grand Café Centre d'art contemporain
Place des Quatre z'horloges
44 600 SAINT-NAZAIRE

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