Gyan Panchal, le geste sensible

A Saint-Etienne, le Musée d'art moderne et contemporain rend compte, dans un parcours chronologique, de l'évolution de la pratique artistique de Gyan Panchal dans laquelle le matériau occupe une place centrale. "Au seuil de soi" suit le cheminement personnel de l'artiste sur une dizaine d'années et une trentaine de pièces. Une exploration qui interroge le rapport de l'homme à son environnement.

Vues de l’exposition « Gyan Panchal, Au seuil de soi »  au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, 20 mars – 22 septembre 2019 © ADAGP, Paris 2019; Photo: Charlotte Piérot Vues de l’exposition « Gyan Panchal, Au seuil de soi » au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, 20 mars – 22 septembre 2019 © ADAGP, Paris 2019; Photo: Charlotte Piérot

Le Musée d'art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole invite, avec "Au seuil de soi", à un cheminement dans l'œuvre de l'artiste Gyan Panchal (né en 1973 à Paris, vit et travaille à Eymoutiers, dans le Limousin) conditionnée par son rapport aux objets qu'il considère "comme des traits d'union entre l'homme et son rapport au territoire, son rapport à la nature." Un parcours chronologique couvre, en une trentaine d'œuvres, dix années de création. Il commence par un encombrement avec de gros monolithes dans des petits espaces pour laisser place à une respiration à mesure que les objets s'affinent, se morcèlent. La mise en lumière semble se mettre au diapason en variant ses intensités au gré de la progression dans les différentes salles qui accueillent les pièces, composant des "moments climatiques" dans l'exposition. L'artiste aborde la sculpture par le biais du matériau, toujours pauvre, revendiquant une filiation évidente avec les artistes de l'Arte Povera et ceux du mouvement Support / surface, très présent dans les collections du musée stéphanois. Cette rétrospective est pour lui l'occasion d'interroger le temps qui passe en questionnant la façon dont ce travail peut exister encore aujourd'hui. Il construit une œuvre basée sur des matières négligées, sans valeur. Ce qui a pour qualité de faire doublure, revers, comme par exemple le polystyrène, qui n'a pas vocation à être montré comme tel, est ici révélé. Gyan Panchal opère un travail de glanage, une collecte comparable à celle d'un chiffonnier dans laquelle la question du recyclage apparait essentielle. Au départ, il travaille avec des blocs basiques, à vocation utilitaire, qui proviennent directement de l'usine, dans lesquels il tente de déployer une forme. Désormais, cette question de la forme l'intéresse de moins en moins. Il regarde aujourd'hui le matériau de l'intérieur pour voir ce qu'il s'y joue. On quitte donc la question formelle pour intégrer la question de l'accident et du hasard. Petit à petit, les pièces sont soumises à des gestes de tension, qu'il s'agisse de cassures, de pliures... inventant des objets hybrides, entre le sculptural et le pictural.

Gyan Panchal, Trija, Proti, Neudo, Uoel, vue de l’exposition « Gyan Panchal, Au seuil de soi »  au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, 20 mars – 22 septembre 2019 © ADAGP, Paris 2019; Photo: Charlotte Piérot Gyan Panchal, Trija, Proti, Neudo, Uoel, vue de l’exposition « Gyan Panchal, Au seuil de soi » au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, 20 mars – 22 septembre 2019 © ADAGP, Paris 2019; Photo: Charlotte Piérot

L’artiste interroge la matière synthétique. Uoel (2006-08, collection Galeries Lafayette), montre un bloc non transformé de polystyrène expansé enduit de pétrole brut. Gyan Panchal ramène l'objet à son origine en la lui faisant littéralement porter. La couleur brune est une sorte d'humeur, de sueur qui ne sèche jamais. Le visiteur se retrouve confronté à du pétrole brut, non raffiné, qui provient directement des entrailles de la terre. C'est un matériau très précieux pour l'artiste car très rare. Un peu plus loin, Neudo (2006-18), plaque de PVC électrostatique sera, à la fin de l'exposition, couverte de poussière. L'œuvre a été inspirée à Panchal par les torsions de l'artiste italien Giovanni Anselmo qui maintient des éléments en tension au sein d'une même sculpture depuis des décennies. Dans un mouvement inverse, Gyan Panchal libère ici la sculpture en relâchant la tension, ce qui à pour effet de produire une coupure. 

Vue de l’exposition « Gyan Panchal, Au seuil de soi »  au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, 20 mars – 22 septembre 2019 © ADAGP, Paris 2019; Photo: Charlotte Piérot Vue de l’exposition « Gyan Panchal, Au seuil de soi » au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, 20 mars – 22 septembre 2019 © ADAGP, Paris 2019; Photo: Charlotte Piérot

Gyan Panchal travaille avec des matériaux trouvés, des chutes provenant peut-être du reste d'un chantier, des éléments communs que l'on ne voit pas, que l'on n’est pas censé voir. Depuis près de vingt ans, il tente de les rendre visibles en leur donnant des formes. En 2011, il crée des sculptures entre le mur et le sol. Elles sont autant d'indécisions, de questionnements, présentent un anthropomorphisme évident, à l'image de Dhrso (2011), deux plaques de carton plume, utilisées pour les maquettes, qui composent une sculpture pas tout à fait terminée. L'artiste l'enduit de bitume de Judée (pigment naturel qui servait de révélateur à la photographie à ses débuts). Il laisse apparents les jointures, les défauts, les numéros de série. Ils sont autant de plaies, de blessures, des stigmates qu'ils portent en eux, révélant leur singularité.

Quitter l'urbain

Gyan Panchal, Le pas, l'haleine, le vol, l'urne, vue de l’exposition « Gyan Panchal, Au seuil de soi » au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, 20 mars – 22 septembre 2019 © ADAGP, Paris 2019; Photo: Charlotte Piérot Gyan Panchal, Le pas, l'haleine, le vol, l'urne, vue de l’exposition « Gyan Panchal, Au seuil de soi » au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, 20 mars – 22 septembre 2019 © ADAGP, Paris 2019; Photo: Charlotte Piérot

En progressant au sein de cette pérégrination artistique, le visiteur constate que les matériaux synthétiques cèdent de plus en plus la place aux objets trouvés. Ceux-ci sont fragmentaires, proviennent d'un milieu rural, le Plateau des mille vaches où ont été glanées ces ruches abandonnées par exemple, qui vont subir le même examen minutieux que les blocs du début : lavées, teintées, coupées. Il y a cette volonté d'ouvrir les formes fermées, de les réduire à leur plus simple expression. Ici, le vol prend des allures de rapt. Un ensemble de ruches modifiées et une surface couverte de propolis ouvre sur un espace intermédiaire, l'endroit où deux mondes se rencontre, celui de l'humain et celui du non humain. Les intitulés des objets répondent alors à des comportements humains. Ainsi devenus animistes, ils sont dépouillés de leur passé, à l'image du "pas", sorte de sculpture qui tente de tenir debout. Ces objets contiennent beaucoup de gestes issus de l'atelier, des gestes intimes qui demandent énormément de temps avant de pouvoir les exposer. Il y a presque une pudeur chez Gyan Panchal, une gêne pour lui qui est confronté à la fin de vie de certains objets et dont il essaie d'en faire autre chose. Ici, les titres donnent l'interprétation des objets. "Le tronc" est un vêtement de chasseur recoupé, une chute de tronc : il s'agit ici d'économie, de choix de vie.  A ce moment de l'exposition, la lumière se fait de plus en plus basse. Alors qu'au début, elle était relativement forte, elle devient plus douce au fur et à mesure de la progression dans les salles, pour se faire horizontale dans la grande galerie.

Vue de l’exposition « Gyan Panchal, Au seuil de soi »  au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, 20 mars – 22 septembre 2019 © ADAGP, Paris 2019; Photo: Charlotte Piérot Vue de l’exposition « Gyan Panchal, Au seuil de soi » au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, 20 mars – 22 septembre 2019 © ADAGP, Paris 2019; Photo: Charlotte Piérot

Lorsqu'il s'installe dans le Limousin il y a cinq ans, Gyan Panchal commence à récupérer des objets qui ont eu une vie utilitaire et qui ont encore un lien avec le milieu où il les trouve : restes de silo translucide, vêtements de protection, bouts de bois maculés de terre. Des objets obsolètes dont le rapport au paysage et au vivant est encore présent. Des objets recyclés, sortes d'habits, habitat que l'on porte ou dans lequel on va prendre place dans un geste de pénétration dans l’enceinte d’un autre corps. C'est une combinaison à seulement une jambe ou, plus loin, une botte retournée. Chez Gyan Panchal, il y a cette idée d'aller dans le monde mais en claudiquant, sur une jambe. Il est toujours question de fragments de corps. Au cœur de ce paysage se déploient la coque dénudée d'un kayak, une canne à pêche qui grimpe le long des hauts murs, les restes d'un silo à grain d'où se devine en négatif sur la paroi un gant d'exploration. 

Vue de l’exposition « Gyan Panchal, Au seuil de soi »  au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, 20 mars – 22 septembre 2019 © ADAGP, Paris 2019; Photo: Charlotte Piérot Vue de l’exposition « Gyan Panchal, Au seuil de soi » au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, 20 mars – 22 septembre 2019 © ADAGP, Paris 2019; Photo: Charlotte Piérot

Avec ses sculptures baignées d'une lumière naturelle ou révélées par un intense éclairage artificiel, Gyan Panchal énonce une tentative d'apprivoiser une nature et ses êtres vivants, un monde qui "n'est pas tourné vers nous". Inscrivant son travail dans le prolongement des artistes de l'Arte povera et du mouvement Support / surface, il semble les dépasser par son rapport essentiel à l'objet en tant que passeur du vivant. L'objet comme habit, comme seconde peau. C'est en fin de parcours qu'apparait la couleur, inscrite dans les corps de jouets retournés sur eux-mêmes. Comme si ces objets ludiques ramenaient maintenant la lumière à la même intensité qu'au début de l'exposition, faisaient réapparaître le soleil. Cette dernière pièce, exhumée à la manière d'un objet archéologique, illustre peut-être le mieux le travail de Gyan Panchal : révéler la richesse intérieure de chaque objet et sonder son rapport à l'humanité des humains.

Gyan Panchal, "Au seuil de soi". Commissariat d'Aurélie Voltz, Directrice générale du MAMC+  - Jusqu’au au 22 septembre 2019.

Tous les jours sauf le mardi, de 10h à 18h.

Musée d'art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole
Rue Fernand Léger,
42 270 SAINT-PRIEST-EN-JAREZ

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