La prise de la Bastille par l'Avantage du doute

En ce printemps hautement symbolique, le Théâtre de la Bastille invite à la réflexion en réactivant le principe initié en 2016 par Tiago Rodrigues de penser autrement le théâtre en l’habitant. Cultivant l'incertitude, le bien nommé Collectif l'Avantage du doute occupe la Bastille, questionnant avec humour et poésie les futurs possibles d'une époque déroutante.

L'Avantage du doute, "Grande traversée", Occupation 2, Théâtre de la Bastille, mai 2018 © Pierre Grobois L'Avantage du doute, "Grande traversée", Occupation 2, Théâtre de la Bastille, mai 2018 © Pierre Grobois

Il y a trois ans, l’invitation faite à Tiago Rodrigues d’occuper le Théâtre de la Bastille répondait au désir de rompre avec le rythme effréné de l’enchaînement des spectacles, symptôme d'une société à grande vitesse où l'efficacité et la performance, érigées en normes, décuplent l’injonction à la rentabilité du travail. "Occupation Bastille" invitait à ralentir pour réfléchir, questionnant les liens qui unissent le public, les artistes, l’équipe du théâtre et leurs futurs possibles. Cinquante ans après les évènements de mai 68, « Occupation 2 » propose à l'Avantage du doute d’habiter le théâtre. Constitué en collectif par nécessité politique, précisément pour « faire société », le groupe, dont la rencontre remonte à 2003 lors d'un stage organisé la compagnie flamande Tg STAN, fait l’exercice de la démocratie en refusant catégoriquement toute idée de chef. Pour ses membres, faire un collectif c’est justement se (re)mettre en discussion. Ainsi dépourvu de hiérarchie verticale, chacun est responsable du bon fonctionnement de l’ensemble.  Un pour tous et tous pour un, ils inventent un théâtre où la réunion des pensées plurielles donne corps à un texte indissociable du groupe qu’elles forment. Chaque pièce apparait comme un manifeste affirmant une identité, une pensée communes.

Le collectif comme horizon démocratique

Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas et Nadir Legrand, les cinq comédiens auto-collectivisés en 2007 lors de la création de l'Avantage du doute, interrogent plus qu’ils n’apportent de réponses, comme pour mieux souligner l’urgence qu’il y a à redonner une place centrale à la réflexion à un moment où la société semble peu à peu déposer son sens critique, s'interdire toute pensée contestataire. Autour d’une « Grande traversée » qui revisite de façon inédite leurs trois premiers spectacles, ils occupent généreusement le devant de la scène tout comme les interstices d’ordinaire invisibles du bâtiment en imaginant toute une série d’événements. De « La caverne », spectacle jeune public futuriste, poétique et politique, librement inspiré du mythe de Platon, aux trois veillées interrogeant l'état de la société à travers les thèmes de l'engagement politique, du travail et de la réception de l'information (soit ceux abordés dans leurs spectacles), le collectif propose, avec ce ton singulier où l'humour sert de révélateur, une lecture juste, toujours drôle et résolument combative de notre quotidien, autorisant même la pensée de lendemains qui chantent dans l'invitation faite à des inconnus, héros ordinaires venus raconter leur expérience d'engagement dans leur travail. Dans la morosité ambiante, l'Avantage du doute fait le pari d'un futur collectif où chaque individu serait responsable (plutôt qu'infantilisé), où la parole serait libre et égale, autrement dit le pari de la démocratie. A l'image de ces veillées qui rassemblent des histoires personnelles à la portée universelle, les spectacles de l'Avantage du doute réunissent des réflexions tirées d'une expérience intime qui une fois agglomérées trouvent un écho plus large dans les préoccupations de notre époque. Le processus d'élaboration répond à une méthode de travail définie dès la création du collectif et érigée en protocole empruntant à la rigueur scientifique du théâtre documentaire pour glaner des récits, des expériences, où l'observation attentive permet ce va-et-vient constant entre le "je" et le "nous", entre l'intime et l'Histoire et la part fictionnelle inventée au moment de l'écriture avec l'introduction d'une bonne dose de subjectivité. L'élaboration se poursuit sur le plateau où le public devient l'interlocuteur privilégié des échanges, l'acteur principal d'une pièce qui varie en fonction des contextes de sa réception.

(Re)interroger la pensée par l'incertitude

Le chômage, les attentats, la crise des migrants, l'environnement, la défiance envers les politiques, sont autant d'indices annonçant les grands bouleversements à venir et traduisant les inquiétudes des sociétés occidentales face à la fin lente mais inexorable de leur suprématie mondiale. A ce titre, l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis apparait comme le dernier baroud d'honneur avant une chute définitive. Ces incertitudes contemporaines, caractéristiques des époques charnières de l'histoire de l'humanité, construisent les sujets des pièces de l'Avantage du doute, de « Tout ce qui nous reste de la révolution c’est Simon », interrogeant l’engagement politique au lendemain de mai 68, à la « légende de Bornéo », questionnant les formes contemporaines du travail, jusqu’au « bruit court que nous ne sommes pas en direct » qui interpelle sur la place des médias dans notre vie quotidienne. Les trois pièces sont revisitées en un seul et unique spectacle placé sous la bienveillance poétique de Walt Whitman dont la lecture réputée apaisante de quelques vers extraits du recueil culte "Feuilles d'herbes" servira à désamorcer les tensions éventuelles. « Grande traversée » apparaît à la fois comme le pivot et le préalable à cette « Occupatuon 2 », le passé ainsi parcouru pose les jalons des questionnements à venir. Divisées en séquences tirées au sort par le truchement d’une loterie plus ou moins guidée par la main innocente du public, la pièce-somme pourra néanmoins souffrir de légères variantes suivant les combinaisons inventées. S’arrangeant avec l'adage du fameux poème de Mallarmé « un coup de dés jamais n’abolira le hasard », l’Avantage du doute s’octroie une marge de manœuvre en s’autorisant à contredire le hasard lorsqu’il fait mal les choses. L'adresse au public permet aux comédiens comme aux spectateurs de s’interroger sur ce qui a changé ou au contraire, ce qui perdure, depuis la création de chaque spectacle. Ce qui est manifeste, c’est sans doute la paupérisation de la société. Lors de la représentation de « Grande Traversée », Simon accueille le public en salle, expliquant que sa maigre retraite de comédien ne lui permet pas de vivre décemment, le collectif l’ayant aimablement autorisé à occuper le poste d’ouvreur pendant la durée des représentations. Il faut le voir proposer au public les gaufres fraîches de son épouse a un prix très acceptable. Plus tard, on le retrouvera en apprenti esthéticien(ne) tentant d’appliquer à la lettre la page du manuel relative à l’épilation d’une demi-jambe. Drôle et pathétique à la fois, Simon incarne le désarroi et l’hébétude qui étreint une partie de la population face à la précarité grandissante de la vie quotidienne. Les rires qui accompagnent la séquence de l'épilation disparaissent dans les yeux humides de Simon où se lisent la détresse et l'amertume d'un homme précipité dans l'humiliation du déclassement social.

L'Avantage du doute, "Grande traversée", Occupation 2, Théâtre de la Bastille, mai 2018 © L'Avantage du doute L'Avantage du doute, "Grande traversée", Occupation 2, Théâtre de la Bastille, mai 2018 © L'Avantage du doute
L'humour corrosif revendiqué par le collectif permet de trouver la distance nécessaire au sujet abordé. Et si le trait des personnages est parfois forcé, c’est pour mieux rendre compte d’une situation particulière qui pourrait devenir la norme, comme en témoigne la figure de l'employée du Pôle Emploi, figure tutélaire d’aujourd’hui. Elle qui a connu la fusion, à qui on change l’intitulé de son poste chaque année, qui gère un portefeuille de plus en plus épais de chômeurs dont elle à la charge - puisqu’il faut faire plus avec moins d’effectifs – et qui s’efforce de rester positive en toute circonstance alors qu’elle ne peut que constater chaque jour l'augmentation des demandeurs d’emploi dont elle sait déjà que la plupart n'en retrouverons pas, répond à l’angoisse du déclassement de Simon un peu plus tôt. Alors, elle craque. Avec pour seule écoute le numéro de téléphone surtaxée d’une hotline psychologique, généreusement mis à disposition par sa Direction des ressources humaines pour servir de support d’écoute et de réconfort à des employés en état d'harcèlement moral - révélant la déshumanisation en marche dans un service de moins en moins public - elle incarne le malaise grandissant qui touche l'ensemble des fonctionnaires, désignés désormais comme responsables de tous les maux de la société. Dans la pièce, elle s’invente une maladie poétique: la dyslexie physique, syndrome imaginaire, quintessence d’une souffrance nerveuse, psychologique, dont la douleur semble bien réelle pourtant. Ce personnage, bouc émissaire idéal, composé sans aucun mépris mais plutôt avec une réelle tendresse, se fait l'écho de la détresse de Simon ou de la colère de sa fille cadette qui, un peu plus tard, sera prise en étau entre l'insupportable récit d'un père nostalgique d'une époque où tout était possible et la dure réalité de la vie contemporaine où, pour survivre, il faut bien souvent accepter l'inacceptable, à l'image d'un beau-frère dont le succès ronge la raison.

Le collectif l'Avantage du doute se sert des questionnements de ses membres pour inventer ses pièces où chacun des personnages incarne une interrogation révélant un dysfonctionnement plus large, tout comme les invités des veillées nous invitent à nous saisir de leur engagement pour mieux le faire notre et ainsi (re)politiser la société. S'ils choisissent délibérément l'humour comme arme d'expression massive, ses membres n'en sont pas moins radicaux, philosophes, engagés, en colère, bien au contraire. Le rire permet de révéler sans heurts les anomalies à l'œuvre dans notre vie quotidienne pour mieux les appréhender et se rendre compte, pour reprendre les mots du très pertinent spectacle jeune public proposé dans le cadre de cette occupation, que : "la vie est possible à la surface de la caverne" et d'affirmer le rôle d'utilité publique de l'Avantage du doute, hilarant révélateur poétique de notre temps.  

Collectif L'AVANTAGE DU DOUTE - OCCUPATION 2

Théâtre de la Bastille, du 23 mai au 16 juin 2018
76, rue de la Roquette 75 011 Paris  

"Grande Traversée", du 23 au 27 mai 2018, 

"La caverne", création, du 5 au 15 juin 2018, 

"Semaine sans écrans", du 4 au 10 juin 2018,

"Veillée de mai", 31 mai 2018, 

"Veillée sans écrans", 7 juin 2018, 

"Veillée des orangs-outangs", 16 juin 2018.

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