Dans l'oeil du Cyclop

Dans le Bois des pauvres à Milly-la-Forêt, l'atelier rêvé de Jean Tinguely n'avait rien d'une utopie. Lieu de création atypique à une époque de tous les possibles, le Cyclop, s'il a bonne mémoire, se tourne résolument vers le présent, à l'image de sa saison culturelle qui rend compte d'une indignité humaine en interrogeant la place des réfugiés dans une Europe qui ne les désire pas.

Face aux miroirs (déposée) de Niki de Saint Phalle, Méta Maxi - Le Cyclop de Jean Tinguely - Association Le Cyclop - CNAP © Guillaume Lasserre Face aux miroirs (déposée) de Niki de Saint Phalle, Méta Maxi - Le Cyclop de Jean Tinguely - Association Le Cyclop - CNAP © Guillaume Lasserre
Pendant près de vingt-cinq ans (1969-94), Jean Tinguely et une quinzaine d'artistes – une famille choisie – ont participé à l'une des aventures les plus singulières de l'art contemporain en donnant vie, au cœur de la forêt de Fontainebleau, au Cyclop, sculpture-architecture unique, à la tête haute de vingt-deux mètres, couverte de miroirs pour mieux refléter la nature qui l'entoure. Localisé sur la commune de Milly-la-Forêt, village où est mort et enterré Jean Cocteau, le monstre d'acier étonne, on cherche son utilité. Peine perdue, l'acte est entièrement gratuit, la machine inutile, la création à des fins non productives. François Taillade, directeur des lieux rappelle que le Cyclop est "une sculpture qui fait état des doutes et des luttes du XXe siècle, de ses modifications, c’est une œuvre éminemment politique". L'équilibre précaire du wagon installé sur un bout de rail menant nulle part, au plus près des cimes des arbres, témoigne chaque jour de cette capacité qu'a l'humanité de se tenir au plus près du gouffre qui l'anéantira. Clandestins, sans papiers, migrants, bientôt climatiques, sont déclarés indésirables. Pourtant l'exode de la Seconde guerre mondiale conduisit la France à se réfugier de l'autre côté de la Méditerranée, Alger avant Londres. Si l'on connait l'existence du Monstre ou de La Tête, autres noms du Cyclop, même sans l'avoir jamais vu tant son invention revêt un caractère mythique, peu de gens savent qu'il abrite un centre d'art résolument tourné vers le présent. Au diapason des convictions de ses créateurs, la saison culturelle imaginée par François Taillade se veut politique, engagée. Impossible de rester indifférent, de simplement continuer comme si de rien n'était face à l'urgence d'une situation sanitaire insupportable. "Des gens périssent dans la Méditerranée, la photo du corps du petit Aylan Kurdi est gravée dans notre mémoire à tous, elle nous rappelle que ce sont des dizaines de milliers de personnes qui se sont noyées dans cette mer pour échapper à la misère, aux guerres depuis ce siècle nouveau." Cinq artistes dont le travail interroge d'une façon ou d'une autre le sort réservé aux réfugiés prennent part à cette saison culturelle qui, débutée en avril, traverse l'été pour s'achever en octobre prochain.

Une aventure collective

Rico Weber (1942 - 2004), Gisants, moules en plâtre du corps de l'artiste durant sa sieste, Le Cyclop, Milly-la-Forêt, CNAP © Guillaume Lasserre Rico Weber (1942 - 2004), Gisants, moules en plâtre du corps de l'artiste durant sa sieste, Le Cyclop, Milly-la-Forêt, CNAP © Guillaume Lasserre
"C’est une grande sculpture dans laquelle les gens circulent. Mais elle n’est pas utopique. Je ne veux pas la faire fonctionner sous la merveilleuse rubrique de Sculpture-Utopique[…] Je veux la faire – et je suis en train de la faire… je veux dire directement, en prise directe ce n’est pas une utopie... j’ai fait beaucoup de maquettes, beaucoup de dessins. – et un de ces jours, je vais tout enclencher, ça sera dans la vie…" (Jean Tinguely, cité par Alain Jouffroy, L'Oeil, n°136, Avril 1966, p. 64). En 1969, Jean Tinguely et Niki de Saint-Phalle, entreprennent, dans le Bois dit "des pauvres", la construction de ce qui n'est pas encore le Cyclop. Le couple connait bien le maire de Soisy-sur-Ecole en Essonne et si l'autorisation est refusée, la construction est quant à elle tolérée. Le ferrailleur du coin fournit les trois cent quatre-vingt tonnes de fer nécessaire à l'érection de la structure. Le Cyclop, c'est avant tout une aventure collective autour d'un noyau central de six personnes: Jean Tinguely et Seppi Imhof, Bernhard Luginbühl, Rico Weber, Niki de Saint Phalle, Daniel Spoerri, qui, petit à petit forment une famille, de celle qu'on se choisit, partageant un idéal de vie, une vision commune. Le Cyclop trouve sans doute son origine dans le "Gigantoleum" avorté que Bernhard Luginbühl avait imaginé avec Jean Tinguely en 1968, une sculpture-architecture rassemblant divers domaines artistiques et les lieux adéquats pour les recevoir : un cirque, un théâtre, des manèges de fête foraine, un cinéma, un restaurant et une immense volière contenant des milliers d'oiseaux. Faute de financement, le projet ne vit pas le jour. 

Jean Tinguely, Le Bassin - Hommage à Klein, Le Cyclop, Milly-la-Forêt, CNAP © Guillaume Lasserre Jean Tinguely, Le Bassin - Hommage à Klein, Le Cyclop, Milly-la-Forêt, CNAP © Guillaume Lasserre

Jean Tinguely, Petit théâtre automatique, Le Cyclop, Milly-la-Forêt, CNAP © Guillaume Lasserre Jean Tinguely, Petit théâtre automatique, Le Cyclop, Milly-la-Forêt, CNAP © Guillaume Lasserre
Gigantesque tête borgne sans corps affublée d'une langue toboggan, la sculpture-architecture haute de vingt-deux mètres cinquante centimètres dispose d'un parcours intérieur où le merveilleux se fait quotidien suivant les désirs de ses inventeurs qui n'ont eu de cesse de transformer leurs rêves en réalité. L'œuvre monumentale, traversée par quatre mouvements artistiques, DADA, Nouveau réalisme, Art cinétique et Art brut, abrite un véritable trésor. La face aux miroirs qui sert de visage au Monstre, œuvre de Niki de Saint-Phalle, dont la restauration est prévue pour novembre 2019, est conçue à la fin de l'occupation, lorsque le Cyclop est donné à l'Etat (1987). Frappée par le soleil, la mosaïque de miroirs se transforme en une formidable boule à facette. L'éclat qui s'empare alors de la face du géant borgne reflète la nature environnante comme pour mieux s'y intégrer. Quatre chênes centenaires sont imbriqués dans la Tête géante. Ils font partie intégrante de l'œuvre. Sur le côté, juste en dessous du wagon des années trente à l'équilibre précaire, qui a servi à la déportation des juifs de France, se trouve l'énorme oreille pesant une tonne de l’artiste suisse Bernhard Luginbühl. La jauge disproportionnée de Jean-Pierre Reynaud mesure la taille du Cyclop, soit 22,50 m. Près de l'entrée, les gisants de Rico Weber et la première Nana de Niki de Saint-Phalle à laquelle on accède par le vagin. Tinguely et elle rencontrent Rico Weber alors qu'il est barman à Stockholm. De nationalité suisse comme Tinguely, il va devenir leur assistant. Les gisants sont des moulages de son propre corps. Un protocole permet de les refaire au besoin. L'entrée se compose de trois portes, œuvres exécutées par Bernhard Luginbühl en 1974. La première n'est plus utilisée : elle est fixée en hauteur, à la manière d'un hayon. La deuxième, la fausse porte, est un leurre en béton avec des incrustations d'éléments en bois goudronnés, hommage à l'artiste américaine Louise Nevelson. La troisième porte est circulaire : elle reprend l'idée du coffre-fort, clin d'œil à l'origine suisse de Tinguely et d'une partie des artistes bâtisseurs. Les trois portes se situent dans la hanche du Cyclop, unique entrée. Des damiers en noir et blanc rappellent les drapeaux de courses automobiles dont Jean Tinguely était féru. Dans la bouche du géant se trouve une œuvre hautement politique : la maquette de la pilule abortive. "Jean m'a demandé : mets ta pilule (RU 486) avec les artistes. Nous aussi, affrontons l'intolérance  et pour la science c'est sérieux" rapportait Etienne Baulieu, mondialement connu pour son invention. Le moulage d'un tableau électrique de Rico Weber conserve, sous chacun des interrupteurs, une étiquette renfermant le nom de l'une des personnes qui ont fait le Cyclop. Les colonnes recouvertes de céramiques et de miroirs sont une citation par Niki de Saint-Phalle de son jardin des Tarots érigé en Toscane. L'"Accumulation de gants" d'Arman est composée de gants usés, provenant du chantier alors que pour "l'incitation au suicide", Niki de Saint-Phalle installe une tête de mort colorée dans un tuyau d'aération provenant du Centre Pompidou. Le pénétrable sonore de l'artiste vénézuélien Soto, réalisé dans les années 1960, est installé en 1993 au cœur du Cyclop. Composé d'une centaine de tiges d'aluminium creuses s'entrechoquant lorsqu'on les traverse, elles laissent échapper une sonorité proche d'un carillon à taille humaine. La visite du Cyclop place le visiteur en position d'acteur. De l'autre côté, la Méta-harmonie, gigantesque machine composée de roues de tailles différentes actionnées par des moteurs, apparait comme le centre névralgique du Cyclop, le lieu d'où part, grâce à un système de boules en inox parcourant tout l'édifice, toute l'animation de la sculpture-architecture. Au-dessus du cerveau, installé dans l'œil du Cyclop, le petit théâtre de Jean Tinguely rejoue inlassablement l'histoire d'amour entre un marteau et une dame-jeanne, un mouvement perpétuel où le marteau dressé s'abat brusquement alors que la bonbonne l'esquive et que l'histoire ne se répète sans fin.   

"Oreille" de Bernard Luginbühl, "Hommage aux déportés" d'Eva Aeppli et Jean Tinguely - Le Cyclop de Jean Tinguely - Association Le Cyclop - CNAP © Guillaume Lasserre "Oreille" de Bernard Luginbühl, "Hommage aux déportés" d'Eva Aeppli et Jean Tinguely - Le Cyclop de Jean Tinguely - Association Le Cyclop - CNAP © Guillaume Lasserre
Le "Piccolo museo" présente sept sculptures de l'artiste italien d'art brut Giovanni Battista Podesta, issues de la collection personnelle de Jean Tinguely. Elles sont les seules à être magnifiées dans des vitrines qui les sacralisent, comme si volontairement, l'art brut, art grossier et amateur, était considéré comme le premier des arts, à l'égal de l'art sacré. L' "hommage à mai 68" de Larry Rivers, réalisé à l'acrylique sur Plexiglas, laisse transparaitre une dichotomie chromatique: manifestants en rouge et CRS en bleu. Daniel Spoerri reproduit quant à lui la chambre de bonne qu'il occupait lorsqu'il est arrivé à Paris dans les années 1950 mais à l'envers, renversée. Au sommet, couronnant le géant, l' "Hommage à Klein" est un bassin d'eau dans lequel se reflète le ciel. Enfin, la pièce la plus sombre est ce wagon positionné sur des rails en déséquilibre à l'extérieur de la structure. L'artiste suisse Eva Aeppli, première épouse de Jean Tinguely, y compose son "Hommage aux déportés" en plaçant à l'intérieur de cet ancien wagon quinze personnages en soie blanche habillés d'un tissu noir. Ils sont la mémoire de la déportation des juifs pendant la Seconde guerre mondiale. Avant de sortir du Cyclop, le "Tellflipper", gigantesque flipper en métal de Bernhard Luginbühl, requiert deux personnes adultes pour être manipulé. Enfin, le "tableau générique" de Philippe Bouveret dévoile la plaque d’inauguration du lieu lorsque l’on glisse un cachet d'aspirine dans la fente prévue à cet effet. Sans doute Tinguely voulait-il manifester la mal de tête que lui donnaient ces cérémonies officielles. 

Méta Maxi de Jean Tinguely - Le Cyclop de Jean Tinguely - Association Le Cyclop - CNAP. © Guillaume Lasserre Méta Maxi de Jean Tinguely - Le Cyclop de Jean Tinguely - Association Le Cyclop - CNAP. © Guillaume Lasserre

Un lieu d'art contemporain dans la forêt

Babi Badalov, Collage de la Forêt, installation au Cyclop de Jean Tinguely © Babi Badalov, crédit photo: Régis Grman Babi Badalov, Collage de la Forêt, installation au Cyclop de Jean Tinguely © Babi Badalov, crédit photo: Régis Grman
En 2012, l'ouverture du centre d'art a permis de doubler le nombre de visiteurs en renouant avec la vocation première du Cyclop, celle d’un lieu de création, d’un laboratoire d'expérimentation artistique permanent. La programmation contemporaine rappelle que le lieu n'est pas qu'une parenthèse enchantée, écho lointain d'un passé désormais utopique face à une réalité où triomphe l'argent roi. François Taillade a composé une saison artistique résolument politique portant un regard sur l'accueil que la France réserve aux réfugiés à l'heure où la Méditerranée charrie des corps par dizaines dans l'indifférence européenne. Face à la silhouette en déséquilibre du wagon revenu d'Auschwitz, dans ce lieu engagé où Niki de Saint-Phalle, militante convaincue, soutint ouvertement les personnes atteintes du sida – alors que trop peu se mobilisaient dans le milieu de l'art contemporain –, la tiédeur n'est pas de mise. Babi Badalov, artiste azéri vivant en France depuis l'obtention de l'asile politique en 2011, fait entrer la fureur urbaine dans la quiétude d'une forêt au paysage bucolique. Autour de lui, Lorena Zilleruelo, Anna Byskov & Yvan Etienne, Bryan McCormack et Bertille Bak vont se succéder tout au long de cette saison placée sous le signe de la résistance et de l'hospitalité. Babi Badalov travaille avec les mots, les décompose, les dérange, afin d'en multiplier les sens. Il entretient un rapport à la fois poétique et politique au langage qu'il enrichit par la pratique des jeux de mots, adepte des amalgames lexicaux ou mots-valises. Il partage avec Jean Tinguely son alphabet natal, le cyrillique. Surtout, il sort ici de sa zone de confort en présentant pour la première fois son travail éminemment urbain dans un milieu rural, qui plus est en extérieur. Des palissades sur lesquelles sont affichées les mots et les images qu'il a soigneusement collectées, sont installées autour du Cyclop, en lisière de forêt, formant un parcours circulaire. Publicités, flyers, cartes des visites, bulletins de vote, affiches électorales, dressent un instantané de nos vies urbaines en constante ébullition, faisant entrer les bruissements frénétiques de la ville toute proche et pourtant si lointaine dans un espace naturel vierge de toute cohue. L'urgence et les inquiétudes qui caractérisent notre société actuelle, la peur du déclassement, de la pauvreté, de l'effacement, portés par l'inhumanité d'un capitalisme altérant de façon irréversible les richesses naturelles d'une planète en voie de destruction, semble avoir fait disparaitre les derniers sursauts progressistes de nations désormais indifférentes à la mort massive d'êtres humains. Incapables de décélérer, aliénés à ce qui nous reste, nous encourageons ce mouvement perpétuel de fuite en avant dont la vitesse est proportionnelle à nos peurs. Cet état des lieux, presque un état de guerre placardé sur les palissades, reste ainsi accessible en permanence aux yeux de tous, venant troubler quelque peu ce havre de paix. Ramener dans la forêt une actualité urbaine, c'est aussi révéler les violences du monde sur un territoire qui, s'il n'en est pas tout à fait dépourvu lui-même, les tient plus ou moins à distance. Bien qu’il utilise le français, Babi Badalov lui préfère l'anglais, langue universelle qui parle au plus grand nombre. Une image de Jean-François Millet se détache seule sur une palissade ; "L'Angélus" fait écho au carillon du pénétrable sonore de Soto. Badalov est proche du monde paysan dont il est issu. Septième d'une famille de dix enfants marquée par une grande pauvreté, l'artiste reste connecté à la réalité des plus démunis, en solidarité avec son enfance. François Taillade lui fait découvrir le célèbre village de Barbizon, situé à quelques dix-neuf kilomètres, lieu mythique pour les peintres de paysage en plein air, que Babi Badalov imaginait comme un centre important de création durant ses études d'art. Hommage à Millet, l'ensemble forme une œuvre à part entière, intitulée "Collage dans la forêt" en référence à Joseph Beuys. De mère iranienne (chiite) et de père azéri, Babi Badalov connait mieux que quiconque les mécanismes de la violence et de l’exclusion en démocratie contrôlée.

Babi Badalov, Collage de la Forêt, installation au Cyclop de Jean Tinguely © Babi Badalov, crédit photo: Régis Babi Badalov, Collage de la Forêt, installation au Cyclop de Jean Tinguely © Babi Badalov, crédit photo: Régis

Lorena Zilleruelo, Mémoire, réponse, 2005 - Vidéo Mini DV 4/3. © Lorena Zilleruelo Lorena Zilleruelo, Mémoire, réponse, 2005 - Vidéo Mini DV 4/3. © Lorena Zilleruelo
Lorena Zilleruelo est née au Chili en 1974. Installée en France depuis l'âge de dix-huit ans, elle grandit dans un pays marqué par la répression de la junte militaire au pouvoir dirigée par Pinochet. Son travail artistique réveille une mémoire populaire confisquée par le pouvoir politique. Dans "Mémoire-réponse",  elle interroge la mise en place de la dictature à travers la lecture d'une lettre de son père accompagnée d'une image de Valparaiso, où le putsch militaire a débuté. "Ici c'est ailleurs" laisse la parole aux primo-arrivants. Le rapport au langage est très fort dans sa manière de laisser la parole aux gens. Elle prend soin, dans chacun de ses films, de partir d'une histoire personnelle pour convoquer la grande Histoire. Bertille Bak (Née en 1983 à Arras, vit et travaille à Paris), dont les films succèdent chronologiquement à ceux de Lorena Zilleruelo dans la programmation, questionne les identités, les territoires, les communautés et la mémoire, d'abord par immersion durant plusieurs mois dans un groupe d'individus souvent situé à la marge. Une fois la confiance établie, elle leur propose de travailler de concert à l'élaboration d’un projet défini en commun. Ensemble, la communauté et l'artiste développent un récit entre documentaire et fiction, à la fois poétique et politique. Le regard de la cinéaste ne souffre d'aucune mise à distance. Bien au contraire, il s'agit pour elle de partager le quotidien du groupe, ses luttes, ses résistances, référencer les histoires personnelles qui composent une histoire collective avec ses croyances, son folklore et ainsi comprendre les mécanismes qui régissent le fonctionnement de cet écosystème. Bertille Bak s'en remet au collectif qui place l'humain au centre de chaque projet, une manière collégiale de
Bertille Bak Tu redeviendras poussière, 2017 Video 16:9; stereo, 25’ © Bertille Bak_artconnexion Courtesy de l’artiste et Xippas Bertille Bak Tu redeviendras poussière, 2017 Video 16:9; stereo, 25’ © Bertille Bak_artconnexion Courtesy de l’artiste et Xippas
penser qui autorise l'invention d'une autre perception du réel. Au-delà de la sélection de films présentés de juin à octobre, le centre d'art participe à la production du prochain film de l'artiste qui prolongera ses recherches sur les Tziganes de Roumanie, comme il participe à la production du prochain film de Lorena Zilleruelo, tourné au Chili. S'ils forment un couple d'artistes à la ville, Anna Byskov (née en 1984 à Quito, Equateur) et Yvan Etienne (né en 1969 à Alençon, vivent et travaillent entre Mulhouse et Nogent-sur-Marne) n'ont quasiment jamais travaillé ensemble. A l'invitation du lieu, ils ont imaginé pour la Nuit des Musées du 18 mai dernier une performance qui s'est depuis mue en installation sonore, fruit de la rencontre de leurs univers respectifs. Performeuse du burlesque et de la folie, Anna Byskov met son corps au service d'un récit à la fois personnel et fictionnel aux confins de l'absurde, composant ici avec les "choses sonores" d'Yvan Etienne, installations-concerts qu'il invente à partir d’un synthétiseur ou d'une vielle à roue ou encore de la photographie pour étudier les principes de la perception et de la mémoire. 

Portrait de Babi Badalov © Régis Grman Portrait de Babi Badalov © Régis Grman

Presque entièrement construit avec des matériaux de récupération, signe d'une préoccupation environnementale en avance sur son temps, le Cyclop est à bien des égards une œuvre unique, spectaculaire par sa grandeur, sa prouesse technique, son éclat artistique. Le colosse imaginaire s'éveille, respire, accueille les visiteurs dans sa chair mécanique pour leur offrir une formidable expérience d'art total. Aucun architecte n'est intervenu sur les travaux de cette construction hors-norme, sculpture à l'échelle d'une architecture, que Jean Tinguely finança lui-même, conscient que c'était là le prix à payer pour travailler en toute liberté,  préserver l'harmonie et l'ambiance familiale qui présidaient au quotidien. "En travaillant dans la forêt, nous rêvons à une utopie et à une action sans limite (c’est illusoire je le sais) et notre attitude est celle de la Recherche de l’Acte Gratuit et Inutile. Et nous sommes très heureux comme ça, pourvu que personne ne nous empêche de travailler (comme des fous – ça va de soi)." affirmait Jean Tinguely. Travailler passionnément à l'acte gratuit, produire à ne rien produire, voilà un engagement résolument subversif qui va à l'encontre de nos sociétés pour lesquelles les modèles de rentabilité et d'efficacité sont érigés en lois sacrées. Constitué d'emblée comme un lieu de résistance et de libération dans lequel trône, dans sa bouche même, la maquette de la pilule abortive RU 486 qui permit aux femmes de disposer de leur corps à leur guise, le Monstre de la forêt a trouvé sa place au cœur du bien-nommé Bois des pauvres. Heureux hasard? Coïncidence idéale? Les artistes bâtisseurs du Cyclop ont fait en sorte de matérialiser leurs rêves, offrant au monde, à travers leur geste artistique, la possibilité de transformer les chimères en actions et ainsi d'en autoriser leur admission dans le réel. Sans doute n'avaient-ils pas imaginé en débutant le chantier vingt-cinq ans après la fin de la Seconde guerre mondiale que cette même Europe qui avait précipité l'humanité au bord du gouffre, celle qui avait ensuite imaginé avec le Traité de Paris en 1951, une communauté européenne du charbon et de l'acier afin de rendre la guerre "non seulement impensable mais aussi matériellement impossible" (Robert Schumann), devenue hydre bureaucratique incontrôlable aux dirigeants débauchés –  voire achetés, corrompus – par les grandes multinationales, resterait de marbre face aux cadavres, innombrables, venus d'Afrique s'échouer sur les côtes méditerranéennes du vieux continent. Non, sans doute n'ont-ils pas pu imaginer cela, ni même le retour du fascisme, ironiquement démocratique, à la tête de plus en plus de pays de l'Union. En revendiquant une saison culturelle hardiment politique, fermement révoltée (comment pourrait-il en être autrement?), le Cyclop reste vivant. En exergue de son texte introduisant la saison, François Taillade a placé ces mots de Patrick Chamoiseau, extraits de son ouvrage  "Frères migrants""Si la Raison n’y peut, que toutes ces morts y aillent, et nous lavent le regard !" 

Le Cyclop de Jean Tinguely. Film documentaire sur une des plus belles aventures de l art contemporain. © arne steckmest

Saison culturelle 2019, "Un départ, un exil... Une odyssée", Direction artistique: François Taillade, 

Jusqu’au 20 octobre 2019 - Du mercredi au dimanche en juillet et août (du vendredi au dimanche d'avril à octobre), de 14h à 18h30 - Toutes les visites du Cyclop sont guidées (environ 45 mn.), pas de réservation.

L'accès au site et à la programmation artistique est libre et gratuit.

Le Cyclop
91 490 MILLY-LA-FORET
01.64.98.95.18 - association@lecyclop.com

 

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