L'humanité au stade ou le tout-monde de Mohammed El Khatib

En pensant le stade de football comme un tout-monde, Mohammed El Khatib donne à voir, dans sa dernière création "Stadium", le football comme reflet de notre société et submerge la Colline d'un torrent d'humanité.

Stadium de Mohammed El Khatib, La Colline Théâtre National © Guillaume Lasserre Stadium de Mohammed El Khatib, La Colline Théâtre National © Guillaume Lasserre
Ils témoignent d'abord sur un écran où ils ont été auparavant filmés, puis sur scène où ces hommes, ces femmes, ces enfants parfois évoquent avec des mots simples leur passion pour le football. Afin d'illustrer cette passion universelle, Mohammed El Khatib invite soixante-huit supporters du Racing Club de Lens (RC Lens) à monter sur la scène du théâtre national de la Colline, bien peu habitué à recevoir ce genre de témoignage. Le choix du club n'est pas dû au hasard. En découvrant ces fans de foot, on s'aperçoit rapidement que les propos dépassent largement le périmètre du stade. Dans ce bassin minier de l'ancienne région Nord-Pas-de-Calais, dévasté par le chômage et le vote FN, cette arène sportive incarne une parenthèse enchantée où l'on oublie tout, le temps de quatre-vingt-dix minutes, où certaines différences de classe s'effacent (à l'exception du carré VIP où se montrer l'emporte sur la passion du jeu), où les malheurs des uns restent à l'extérieur comme le souligne Yvette, 84 ans, qui n'a pas été épargnée par la vie, où la vie rêvée l'emporte sur celle vécue. Ce dont on s'aperçoit tout d'abord, c'est la présence des femmes. Certes moins nombreuses que les hommes, elles sont bien là et c'est le plus souvent par choix personnel. Ensuite, tous les corps de la société sont au stade, du prêtre qui a longtemps hésité entre l'appel de Dieu et la carrière de footballeur professionnel à l'élu, maire communiste d'une commune rurale avoisinante, expliquant si bien la marchandisation des stades inventée par les grandes entreprises qui s'offrent une image de marque en arrosant leurs meilleurs clients de places gratuites créant de fait un public de verre emmuré derrière une barrière invisible que l'on dénomme carré VIP. Les jeunes sont là aussi, car la passion du stade se transmet de père en fils, de père en fille, parfois de mère en filles comme dans l'immense famille Dupuis, véritable gynécée où règne Yvette, doyenne de la soirée et de la troupe théâtrale improvisée et provisoire.

Dans un dispositif éprouvé précédemment (Moi, Corinne Dadat), se situant quelque part entre l'écriture universelle d'Annie Ernaux et l'affirmation de la différence de Jérôme Bel, la petite musique sociologique de Mohammed El Khatib donne une place centrale à ces supporters. Fils de mineurs et d'ouvriers, descendants d'immigrés italiens pour la plupart, chômeurs pour beaucoup, on ne les voit que rarement au théâtre, jamais sur scène où, à l'instar de cette jeune pom-pom girl en surpoids qui, faisant fi de ses rondeurs, occupe aujourd'hui une place à part entière dans l'équipe locale, ils s'approprient un lieu (la scène d'un théâtre parisien) dont on leur a expliqué subtilement depuis longtemps qu'il n'était pas pour eux. Transformant cet espace en terrain intime et familier, ils recréaient le temps d'une soirée le stade. Bien plus qu'un lieu dédié au jeu de balle, c'est leur arène protectrice, leur société idéale, notre microcosme fantasmé. Se substituant ici à la religion comme refuge tutélaire face à un quotidien que beaucoup considèrent désormais comme injuste et violent, le football et son enceinte revêtent plus que jamais une portée politique dont la liberté d'expression semble de plus en plus condamnée par des lois répressives qui, de la Loi Alliot-Marie (1993) à la Loi Larrivé (2016) officialisant la "présomption de culpabilité", font des ultra, ces supporters de l'extrême, de parfaits cobayes dans un pays en état d'urgence, où l'Etat lui-même reconnaît pourtant qu'il n'y a pas d'hooliganisme sur son sol. Les instances publiques comme privées aimeraient probablement museler ce peuple ou l'interdire afin que tous, pour avoir le droit de pénétrer dans le saint des saints, se plient désormais à un discours unique formaté et politiquement correct.

Pleurer sur Pierre Bachelet 

L'émotion est palpable lorsque ces comédiens amateurs entonnent les "corons" de Pierre Bachelet. Le chanteur de la sensuelle BO d'Emmanuelle a tenu à rendre hommage à cette région durablement sinistrée en 1990 lorsque les dernières mines ont fermé, entrainant avec elles un chômage héréditaire et rendant encore plus nécessaire la présence au stade, désormais seul lieu de tous les possibles, dernier espace de libre expression et de communion d'une population laissée seule à la dérive.

Les anecdotes se succèdent, de l'arbitre du match qui a vu le RC Lens devenir Champion de France 1998 (car si la France célèbre sa coupe du monde, Lens réalise sa plus belle victoire cette année-là) à l'origine de la multiplication des porteurs du prénom Kévin dans la région ("Kévin à Lens, c'est comme Mohammed au Maroc" s'explique l'un des nombreux homonymes). Et lorsque Mohammed El Khatib interroge le Président du KSO (Kop sang et or) sur la violence qu'il règne parfois dans un stade, celui-ci lui offre, pour seule réponse, plusieurs ouvrages consacrés aux autres violences, celles légitimes comme celle que dénoncent le couple de sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon dans leur ouvrage "La violence des riches". On retrouve même le visage familier de Corinne Dadat qui, s'éloignant un instant de sa position de femme de ménage, s'improvise vendeuse à la friterie Momo à la mi-temps, pardon à l’entracte. Logée dans une caravane qui occupe le coin de la scène, la friterie devient le bar du théâtre pour la durée des représentations. Invités à monter sur scène, les spectateurs de la Colline sirotent une bière (la bouteille d'eau est hors de prix !), une odeur de merguez emplit l'institution sans doute pour la première fois. Une franche camaraderie règne parmi la foule. Nous sommes au stade.

Les pom-pom-girls agitent leurs pompons et signent la reprise du match. Un ancien danseur devenu mascotte professionnelle gratifie la salle d'un numéro de chauffe endiablé avant de partager ses états d'âme lorsqu'il ne sait comment expliquer son métier à sa fille de 9 ans. Il est rejoint par trois acolytes, dignes représentants de l' "amicale internationale des mascottes" qui, sous le masque en peluche laissent entrevoir une dépression latente, triste mélancolie venant souligner les blues de cette profession d'amuseur public. Lorsqu’une fanfare ambulatoire apparaît, la fin du match prend des airs de fête. Les spectateurs ne s'y trompent pas. Debout, ils acclament ces acteurs amateurs, ces professionnels du(es) stade(s), ces personnes qui, loin des artifices et faux-semblants de certains parisiens, de ces nouveaux socialistes dont l'auteur se méfie tant dans sa "lettre au spectateur qui n'est pas là", magnifique préface au texte de la pièce (Les solitaires intempestifs, 2017), incarnent en creux notre société et ses excès, nos joies, nos peines et notre droit à oublier nos vies durant 90 minutes, le temps d'un match de football, mi-temps comprise.

 

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