Gianni Pettena, l'anarchitecte

A Bruxelles, la sixième exposition du cycle « Matters of concern », initié par Guillaume Désanges à la Verrière, est consacrée à Gianni Pettena, la première en Belgique pour cette figure centrale de l’architecture radicale italienne des années soixante-dix. « Forgiven by nature » revient sur plus de cinquante ans d’une œuvre qui n’a eu de cesse de chercher à habiter autrement le monde.

Gianni Pettena, Breathing Architecture, 2012–2013 © courtesy de l’artiste et Salle Principale, Paris © Antonio Maniscalco Gianni Pettena, Breathing Architecture, 2012–2013 © courtesy de l’artiste et Salle Principale, Paris © Antonio Maniscalco
À la Verrière, l’espace d’exposition de la fondation d’entreprise Hermès à Bruxelles où il est commissaire associé depuis 2013, Guillaume Désanges revisite la carrière de l’architecte Gianni Pettena dans ce qui constitue la première exposition de l’Italien de 80 ans en Belgique. Celle-ci se prolonge à l’Institut supérieur pour l’étude du langage plastique (ISELP), tout proche, où est réactivé « Paper », performance collective créé en 1971 qui modifie entièrement la perception spatiale du lieu. La manifestation fait partie du cycle « Matters of concern » initié par Guillaume Desanges qui interroge la notion d’écologie en posant un regard sur d’autres pratiques, d’autres manières de faire. En anglais, le mot « matters » concentre à la fois une attitude et une attention. Le titre, emprunté au philosophe Bruno Latour, est traduit ici par « matières à panser ». L’exposition, intitulée « Forgiven by nature », est la sixième du cycle.

Gianni Pettena, About Non-Conscious Architecture, 1972–1973, série photographique © courtesy de l’artiste et Salle Principale, Paris © Studio Gianni Pettena Gianni Pettena, About Non-Conscious Architecture, 1972–1973, série photographique © courtesy de l’artiste et Salle Principale, Paris © Studio Gianni Pettena
Né en 1940 à Bolzano, Gianni Pettena, qui vit et travaille à Fiesole en Toscane, est à la fois architecte, artiste, poète, écrivain, photographe, enseignant. Refusant toute classification au sein d’une seule profession, il revendique une porosité entre les disciplines dans son manifeste publié en 1973 : « L’anarchitetto[1] ». À la fois livre d’artiste, essai, chronique, poésie visuelle, il a pour sous-titre « portrait de l’artiste en jeune architecte », explicitant cette volonté de perméabilité, d’échapper à une pratique unique. Le néologisme du titre semble définir parfaitement son état d’esprit. Tout son travail est cependant une réflexion sur l'architecture. Il est, avec Archizoom, Superstudio, UFO, à l’origine du mouvement de l’Architecture radicale et l’une des principales figures. Celui-ci éclot à Florence à la fin des années soixante lorsque les étudiants, parmi lesquels Pettena, contestent l’autorité de leur professeur et de l’architecture en général. « Mes professeurs avaient été formés avant la guerre[2] », se souvient-il, « ils nous apprenaient donc l'idée du rationalisme et du fonctionnalisme, mais nous étions dans les années 60, il y avait eu une guerre mondiale entre les deux (…) Je me sentais assez mal à l’aise avec l'idée d’architecture qu’ils enseignaient, cela ne correspondait pas à la mienne (…) mon école était alors la galerie d’art – plus que le musée – c'est là que j’ai le plus appris » et de poursuivre : « Je suis donc devenu un architecte qui faisait de l’architecture avec les outils de l’art ». Il reste néanmoins en retrait du groupe, se méfiant des points de vue convergents. Plus que les autres, Pettena est en rupture et son insubordination aux règles va le conduire à se libérer pour imaginer de nouvelles façons d’habiter. Il s’engage dans l’étude et la pratique d’une architecture expérimentale qui questionne le rôle de l’architecte dans un milieu naturel, développant une pensée de l’architecture en tant que science déjà présente dans la nature. « La nature est forte, ses lois doivent être respectées, il ne faut pas la violenter[3] » dit-il avant d’ajouter qu’elle « doit être respectée, on doit maintenir son équilibre ». Son œuvre est basée sur le penser plutôt que le faire. Il n’a quasiment rien construit excepté sa maison cabane sur l’île d'Elbe. 
Gianni Pettena, About Non-Conscious Architecture, 1972–1973, série photographique, courtesy de l’artiste et Salle Principale, Paris © Studio Gianni Pettena Gianni Pettena, About Non-Conscious Architecture, 1972–1973, série photographique, courtesy de l’artiste et Salle Principale, Paris © Studio Gianni Pettena

Entre la carte et le territoire

Au début des années soixante-dix, tout juste diplômé, il est invité en tant qu’artiste en résidence au Minneapolis College  of Art and Design puis à l’Université de l’Utah à Salt Lake City. Au cours de ces années, il réalise « About non conscious architecture », marqué par le livre de Bernard Rudofsky basé sur l’exposition new-yorkaise de 1964, « Architecture sans architecte[4] ».  Comme il l’explique lui-même : « J’étais plutôt attiré par l’exposition Architecture Without Architects qui avait été présentée au MOMA quelques années auparavant. J’étais intéressé par son organisation qui proposait un agencement original des concepts qui la sous-tendaient. Les hippies et leurs communautés dans le sud-ouest des États-Unis : Utah, Californie, Colorado, Nouveau Mexique, m’intéressaient aussi, les traditions indiennes inspiraient leur rapport pacifié avec la nature[5] ». À  Monument Valley, il tente d’habiter une architecture plutôt vernaculaire, une structure liée à des questions de nécessité. Pettena n’a pas construit, il a simplement révélé.

Gianni Pettena, Clay House, 1972, installation, Salt Lake City (Utah, États-Unis), courtesy de l’artiste et Salle Principale, Paris © Studio Gianni Pettena Gianni Pettena, Clay House, 1972, installation, Salt Lake City (Utah, États-Unis), courtesy de l’artiste et Salle Principale, Paris © Studio Gianni Pettena

Gianni Pettena, Human wall, 2012, argile, fils et bois, La Verrière, Bruxelles © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès Gianni Pettena, Human wall, 2012, argile, fils et bois, La Verrière, Bruxelles © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès
« Salt Lake Trilogy » souligne les frontières d’un territoire dans l’espace même, à travers trois performances réalisées entre avril 1971 et mars 1972. Avec ses étudiants, il va recouvrir entièrement une maison de terre, en prenant soin d’y enfermer les résidants à l’intérieur. « Clay house » redevient une simple maison lorsque la boue tombe en séchant. Il élabore « Ice House » peu de temps auparavant, lorsqu’il est à la Minneapolis School of Art, en versant de l’eau sur le bâtiment qui, le lendemain, devient une architecture de glace, un cube de glace transformant une maison de ville. Ses expérimentations d’alors renvoient aussi au Land art, à l’art minimal, avec une forme très symbolique puisque l’image est aussi importante que l’objet lui-même. « Breathing architecture » (2012-13) donne à voir un mur qui respire. L’image renvoie au spatialisme de Lucio Fontana mais d’un point de vue architectural. « Human wall » (2012), mur de terre glaise qui fait référence au Land art, est un geste dans l’espace. Les marques de mains constatées à même le mur attestent de sa construction humaine, métaphore de l’anthropocène. Elles disparaissent au fur et à mesure que sèche la terre. Celle-ci semble reprendre ses droits. Avec leurs formes évanescentes de crêtes de montagnes, les « paysages de la mémoire » apparaissent comme des réminiscences des Dolomites. Pettena se représente endormi. Il y a là l’idée de la disparition dans la trace que l’on retrouve sur une autre photographie réalisée à Londres, dans l’estuaire de la Tamise dans lequel Pettena donne une conférence alors que l'eau monte jusqu'à le recouvrir. « Il mestiere dell’architetto », performance exécutée en 2002, est un autoportrait dans lequel on le voit gravir des montagnes, c’est à dire surmonter des obstacles. Il se découvre en architecte solitaire et non dominant. Pettena ne manque jamais d’humour, à l’instar de cette vidéo intitulée « l’architecte au travail », où on le voit faire tout sauf de l’architecture. Une autre montre l’action de la mer qui vient effacer inexorablement le mot architecture écrit dans le sable.
Gianni Pettena, Ice House I, 1971, installation, Minneapolis (États-Unis), courtesy de l’artiste et Salle Principale, Paris © Studio Gianni Pettena Gianni Pettena, Ice House I, 1971, installation, Minneapolis (États-Unis), courtesy de l’artiste et Salle Principale, Paris © Studio Gianni Pettena

Au centre de l’exposition trône le « Rumble sofa » – en fait un facsimilé produit spécialement pour l’exposition, le mobilier n’a jamais été produit en série et les trois prototypes conservés sont tous dans des musées –, très grand canapé modulable imaginé par Penetta en 1967, qui présente la particularité de s’adapter au lieu et non à l’humain. De forme carrée, l’objet mobilier n’a pas une assignation particulière. L’absence de style est assez pragmatique. Cependant, il n’est pas exsangue d’émotion et de séduction. Surtout, il présente une grande cohérence dans la question de la liberté en lien avec l’époque. Les objets sont libérateurs. L’art conceptuel ne produisait pas d’objets inutiles. La liberté crée l’incertitude, introduit la question l’absence de contrôle.

Vue de l’exposition de Gianni Pettena, « Forgiven by Nature », 2021, La Verrière, Bruxelles © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès Vue de l’exposition de Gianni Pettena, « Forgiven by Nature », 2021, La Verrière, Bruxelles © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès

A quelques pas de la Verrière, l’ISELP fête ses cinquante ans en même temps que la pièce qu’il accueille. « Paper », gigantesque installation résultant d’une performance créée pour la première fois en 1971 à Minneapolis et réactivée ici, obstrue totalement la salle d’exposition.  Il y a cinquante ans, Gianni Pettena et ses étudiants remplissaient la salle de lecture de la bibliothèque du Minnneapolis College of Art and Design avec des rames de papier provenant des chutes de journaux. À chaque visiteur, muni d’une paire de ciseaux, de se créer son propre itinéraire. Ainsi, tout le monde devient architecte. Il y a cinquante ans, tous se sont retrouvés au centre de la salle de lecture. À cet endroit, Gianni Pettena prononçait une conférence.

« (…) J’ai une attitude d’artiste, mais j’ai eu une formation d’architecte. Je parle toujours d’architecture, mais avec des instruments qui proviennent de l’art, ce qui suscite un intérêt dans des générations d’artistes et d’architectes. Il est vrai que ce sont le plus souvent les artistes qui demandent à travailler avec moi, ou alors qui souhaitent participer avec moi à l’organisation d’une exposition pour dialoguer avec mon travail[6] » précise-t-il.

Artiste de la transversalité, résolument libre, Gianni Pettena est une « sorte d’architecte qui ne construit pas ou d’artiste sans objets[7] » pour rependre les mots de Guillaume Désanges. Il s’est évertué, et s’évertue encore, à libérer l’architecture de la construction pour la ramener à l’attention de la nature. Car il le dit lui-même : « La nature est forte et terrible, elle tue mais, aussi, elle nous fait vivre. Dans la confrontation avec l’homme au cours d’un temps long, la nature est toujours gagnante, elle a besoin d’être connue tout en sachant que, dans un temps long, tout ego de gouvernant ou d’architecte sera effacé par sa puissance ». Finalement, en éclatant l’exposition en deux lieux, le spectateur est placé malgré lui dans la démarche de Penetta consistant à abolir les frontières entre les disciplines. Ébranler les certitudes de la modernité, c’est précisément de cela qu’il s’agit dans le travail de l’Italien, suspendre la construction en lui substituant des démarches conceptuelles et artistiques, être dans le penser (panser) plutôt que dans le faire. Comme le dit très justement Dominique Mathieu : « Savoir ne pas construire dans le cas de Gianni Pettena c’est ne pas vouloir subir et faire subir afin de bâtir un regard et une pensée tour à tour lucide et rêveuse[8] ». Et ainsi imaginer d’autres possibles pour habiter le monde.

Gianni Pettena, Paper (Midwestern Ocean), performance-installation, 1971-2021, ISELP, Bruxelles © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès Gianni Pettena, Paper (Midwestern Ocean), performance-installation, 1971-2021, ISELP, Bruxelles © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès

[1] Gianni Pettena, L’Anarchitetto. Portrait of the artist as a young architect, Rimini, Guaraldi, 1973.

[2] Luisa Gastiglioni, « Entretien avec Gianni Penetta », Penser faire & faire : penser Global Tools aujourd’hui, Institut supérieur des arts de Toulouse – Beaux-arts.

[3] Ibid.

[4] L’exposition itinérante « Architecture without architects » est la première à aborder l’architecture vernaculaire. Elle a lieu au Museum of Modern Art de New York, du 11 novembre 1964 au 7 février 1965, avant d’être présentée dans plusieurs musées aux Etats-Unis et à l’étranger. Le commissariat est assuré par l’architecte,  designer et critique Bernard Rudofsky qui est aussi l’auteur du catalogue. En 1972, il publie  « Architecture Without Architects: A Short Introduction to Non-Pedigreed Architecture » basé sur l’exposition. L’ouvrage paraît en France en 1980 sous le titre « Architecture sans architectes : Brève introduction à l’architecture spontanée », aux Editions du Chêne.

[5] Luisa Gastiglioni, « Entretien avec Gianni Penetta », Penser faire & faire : penser Global Tools aujourd’hui, Institut supérieur des arts de Toulouse – Beaux-arts.

[6] Ibid.

[7] Guillaume Désanges, Forgiven by nature, texte accompagnant l’exposition éponyme de Gianni Pettena à la Verrière fondation d’entreprise Hèrmes, Bruxelles, du 16 janvier au 13 mars 2021.

[8] Dominique Mathieu, Le permis de penser, texte accompagnant l’exposition éponyme de Gianni Pettena à la galerie Salle Principale à Paris du 3 mars au 12 mai 2018.

Gianni Pettena, Architecture + Nature, 2011, courtesy de l’artiste et Salle Principale, Paris © Studio Gianni Pettena Gianni Pettena, Architecture + Nature, 2011, courtesy de l’artiste et Salle Principale, Paris © Studio Gianni Pettena

« Gianni Pettena. Forgiven by nature » - Commissariat de Guillaume Désanges, dans le cadre du cycle « Matters of concern Matières à panser » - Du 15 janvier au 13 mars 2021 - Du mardi au samedi de 12h à 18h, visite commentée chaque samedi à 15h.

La Verrière
Boulevard de Waterloo, 50
B - 1000 BRUXELLES

ISELP
Boulevard de Waterloo, 31
B - 1000 BRUXELLES

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