Diogo Pimentao, le geste et la ligne

Le FRAC Normandie-Rouen accueille la première exposition rétrospective de l'artiste portugais Diogo Pimentao en France. "Dessiner à rebours" revient, avec des travaux parfois inédits, sur quinze ans de création, quinze années où l'artiste n'a eu de cesse de repenser la matière graphique, privilégiant une approche détournée du dessin, en équilibre précaire.

Diogo Pimentao, Between (cognate#1), 2013, mur et graphite, 159 x 18,5 x 4 cm, FRAC Normandie Rouen © Diogo Pimentao Diogo Pimentao, Between (cognate#1), 2013, mur et graphite, 159 x 18,5 x 4 cm, FRAC Normandie Rouen © Diogo Pimentao
Curieusement, "Dessiner à rebours" est la première exposition rétrospective de l'artiste portugais Diogo Pimentao (né en 1973 à Lisbonne, vit et travaille à Londres) en France. C'est au Frac (Fonds régional d’art contemporain) Normandie-Rouen, dont les collections croisent le dessin et la photographie, que l'on doit cette heureuse initiative tant l'artiste s'impose aujourd'hui comme l'une des figures majeures du dessin contemporain, sa pratique radicale cherchant en permanence à en repousser les limites. Diplômé en 1998 du Centro de Arte e Comunicação Visual (Ar. Co) de Lisbonne, il a auparavant suivi une formation de sculpteur au Centro Internacional de Escultura de Pêro Pinheiro au Portugal. C’est d’ailleurs en sculpteur qu’il aborde le dessin. Les quarante œuvres qui occupent la totalité des espaces d'exposition de l'institution normande traversent quinze années de création au cours desquelles Pimentao expérimente constamment le matériau, le tord, l'altère, le transforme, utilisant la performance, la vidéo, l'installation, le volume, comme autant d'outils pour penser le dessin autrement. Les travaux parfois inédits, représentatifs des diverses périodes qui jalonnent ces quinze ans, composent un parcours qui ne suit pas une trame chronologique, le parti pris étant de créer une traversée dans laquelle serait problématisée son approche détournée du dessin, en privilégiant un accrochage par proximité formelle, sur des formes très géométriques. L’artiste opère une refonte de la forme à partir du dessin. La question du résiduel, du recyclage de la forme, du réemploi, parcourt quasiment toute son œuvre à l’image de « Walldrawing (Then) », amas de résidus issu d’une tentative impossible de conserver par grattage un dessin réalisé à même le mur de son atelier. Cette pièce singulière accompagne désormais chacune de ses expositions, installée modestement au sol, dans un coin. L’œuvre interroge les concepts de conservation et de monstration. Comment conserver, montrer autrement ? Sa présentation est à chaque fois différente puisque les résidus sont lancés avant d’être ramenés à l’intérieur d’un carré.

Diogo Pimentao, Walldrawing (intercepted), 2015, peinture mure sèche, acrylique et graphite, 132 x 151,5 x 1 cm, Frac Normandie Rouen © Bruno Lopes Diogo Pimentao, Walldrawing (intercepted), 2015, peinture mure sèche, acrylique et graphite, 132 x 151,5 x 1 cm, Frac Normandie Rouen © Bruno Lopes

Le plan et l’espace

Diogo Pimentao, retornar returned, 2012, video, Collection Frac Normandie Rouen © Diogo Pimentao Diogo Pimentao, retornar returned, 2012, video, Collection Frac Normandie Rouen © Diogo Pimentao
Sentir la forme, être dans le volume : l'artiste repense la matière. Dans son travail, la question du mouvement, du déséquilibre, apparait essentielle. Le concept d'instabilité est envisagé ici comme le pivot d’une recherche de vérité. Dans ses performances, il met en jeu la question de la gestualité, la représentation du faire. Ses œuvres aux caractères à la fois fragile et temporaire, sa pratique qui passe par l'emploi de techniques élémentaires, primitives, sont indissociables de sa relation au monde, curieuse, empirique. L’exposition s’ouvre avec « Profundidonde (longitudinal) », gracile barre qui introduit le travail de l’artiste dans l’espace de l’architecture. La longue tige est ici l’incarnation de la ligne. Son sommet reprend l’exacte couleur blanche du mur sur lequel il est posé, se confondant avec l’architecture, disparaissant en elle, fusionnant dans une sorte de dialogue entre possibilité et impossibilité. C’est la ligne imaginaire. Plusieurs barres ponctuent le parcours de l’exposition. Elles soulèvent la question de l’aléatoire, centrale dans le travail de Pimentao, sujet de ses premiers dessins en 2004, mis ici en regard avec une vidéo réalisée en 2012. Les trois dessins extraits de la série « Le plus près possible » interrogent le rapport entre le papier et le crayon, l’outil et la feuille. Il s’agit de marqueurs de moment. Après avoir jeté un petit jeton noir sur une feuille placée au sol, l’artiste demande à ses enfants de lancer une pièce plus grande au plus près du jeton. Cette action aléatoire, non contrôlée, permet de laisser une distance nécessaire entre l’œuvre et l’artiste. On retrouve cette forme ronde dans la vidéo « Retornar – Return » (2012) qui illustre la question même de l’élargissement du dessin, poursuivant les recherches filmiques entamées avant lui par Vitto Acconci et Richard Serra. L’artiste redéfinit la notion de geste qui renvoie ici sa propre image alors qu’il tente sans y parvenir de marquer l’écran. Le geste est rendu, revient dans un effet de boomerang, dévoile sa démarche intérieure du dessin.

Diogo Pimentao, Duochrome (trace), 2011, acrylique gesso et graphite, 190 x 130cm, Frac Normandie Pimentao © FDB-Pimentao Diogo Pimentao, Duochrome (trace), 2011, acrylique gesso et graphite, 190 x 130cm, Frac Normandie Pimentao © FDB-Pimentao

Diogo Pimentao, Specified (place), 2016, panneau de musée, acrylique gesso, graphite et PVA, 62 x 61,3 x 0,2 cm, Frac Normandie Rouen © Diogo Pimentao Diogo Pimentao, Specified (place), 2016, panneau de musée, acrylique gesso, graphite et PVA, 62 x 61,3 x 0,2 cm, Frac Normandie Rouen © Diogo Pimentao
Un peu plus loin, le dytique « Duochrome (trace) » (2011) ouvre un dialogue entre deux surfaces monochromes : l’une est recouverte de graphite, l’autre blanche est une invitation faite au public à laisser une trace par transfert de matière. Le trait réapparait alors peu à peu sur la seconde toile, comme par contamination, tandis qu’il s’efface de la première. Ici aussi, la part aléatoire, la temporalité d’exécution sont prépondérantes, définissant la nature évolutive de l’œuvre. « Specified (place) », (2016) résulte d’un geste de recyclage à l’atelier donnant à voir la représentation de quelques mois de travail à travers l’empreinte de toutes les marques de plis, de pas, de traces. C’est presque un instantané, une photographie, ou plutôt un négatif de la surface au sol de l’atelier, à la manière d’un gant retourné. La question du photographique est au centre de ses recherches actuelles, approfondies lors de la récente résidence effectuée au Centre photographique d’Ile-de-France à Pontault-Combault. Ces morceaux de mémoire de l’atelier composent une archéologie contemporaine, une stratigraphie domestique. Ils dialoguent avec un relief qui introduit la notion de monochrome à travers l’emploi du graphite pour son aspect métallique.

Sculpter le dessin

Diogo Pimentao, Contatc (Sided), 2014, papier et graphite, Frac Normandie Rouen © Diogo Pimentao Diogo Pimentao, Contatc (Sided), 2014, papier et graphite, Frac Normandie Rouen © Diogo Pimentao
Les encoches de « Contact (sided) » (2014) activent des lignes qui engagent des rapports de mouvement, créent des volumes. Malgré la fragilité, la délicatesse du papier, la pièce donne l’illusion d’une masse du métal. Elle démontre la volonté de Pimentao de sortir de la feuille par ses coupures, de faire intervenir la forme et le relief. « Aligned (Unannouced) » (2013) figure une barre cabossée qui renvoie à la sculpture minimale – celle de Richard Serra notamment –, évoque les formes usinées. Cependant, à l’inverse du minimalisme, tout ici n’est qu’illusion, à la faveur de la tension d’un papier qui veut s’ouvrir. Expérimenter un dessin autour duquel on peut tourner. L’artiste interroge à  nouveau le motif de la barre à travers un ensemble modulaire d’éléments repensé au niveau du dessin. « Through stack » s’installe de la même façon que l’on range l’atelier, offrant la possibilité de plusieurs configurations.

Diogo Pimentao, Component (items), 2017, 153 x 132 x 42 cm, Frac Normandie Rouen © Diogo Pimentao Diogo Pimentao, Component (items), 2017, 153 x 132 x 42 cm, Frac Normandie Rouen © Diogo Pimentao
« Component (Items) » et  « Component (Factor) », œuvres réalisées en 2017 relevant de la forme triangulaire, répondent à un long travail de pliage du papier, de déformation tout en redonnant forme à ces sculptures murales. Leur exécution nécessite des gestes extrêmement précis, aguerris, solides, capables d’entrainer la cassure nette du papier. « Edge, # 5 » et « Unfolding (Plane) » deux dessins nés d’un jeu avec ses enfants pour lesquels l’artiste confectionne des avions en papier qui doivent être lancés les mains recouvertes de graphite. Il renouvèle plusieurs fois l’expérience pour créer une nouvelle forme de dessin aléatoire en déclinant différents pliages d’avions. C’est un « dessin qui a traversé un espace, s’est éloigné de mon corps » explique Diogo Pimentao. Une fois déplié, il révèle les marques de graphites fixées dans les différents creux induis par les pliures, la ligne se plie ici comme on se replie sur soi-même. La dimension expérimentale de cette série renvoie à une autre. « One body / Two hands / Ten fingers (Supposed) », ensemble de pierres de ciment recouvertes de graphite et traçant une ligne diagonale au mur, introduit dans l’exposition des formes organique. Ces pierres portent en elles, gravés, les écrits de cahiers d’écoliers. Le ciment, lorsqu’il est encore liquide, s’adapte à une idée, la cristallise, avant de se rigidifier. Le dessin se fait performatif, devient chorégraphique. Il est ici un outil, une matière de transformation.

Diogo Pimentao, Documented (Belong), 2014, FRAC Normandie Rouen © Diogo Pimentao Diogo Pimentao, Documented (Belong), 2014, FRAC Normandie Rouen © Diogo Pimentao

Diogo Pimentao, asked (entity), 2017, papier et graphite monté sur cadre aluminium, FRAC Normandie Rouen © Collection FRAC Normandie Rouen Diogo Pimentao, asked (entity), 2017, papier et graphite monté sur cadre aluminium, FRAC Normandie Rouen © Collection FRAC Normandie Rouen
A l’étage, une confrontation de rectangles noirs et de lignes verticales entre en résonnance avec l’architecture du bâtiment. « Between », grand rectangle monochrome réalisé directement sur le mur en révèle les aspérités qui sont invisibles à l’œil nu. Le walldrawing, dessin bidimensionnel, devient, par un troisième geste, sculpture : « Documented (Belong) », puis photographie : « Asked (Entity) ». « Fascia » se compose d’un ensemble de papiers à la fois souples et épais, utilisés principalement pour l’aquarelle, recouverts de graphite qui leur donne l’illusion des plaques métalliques, d’autant qu’ils sont ensuite montés sur châssis. Cette ambigüité crée la sensation d’un déséquilibre constant des formes et des objets qui semblent ici défier l’apesanteur. A travers ce leurre visuel, Pimentao invente une forme incertaine, un entre-deux : un tableau installation. Le rythme vertical suscité par la répétition de lignes marque plusieurs réalisations de Diogo Pimentao, parmi lesquelles « Traversés », alignement de six longs tubes de verre contenant des chutes de papier destinées à s’essuyer les mains à l’atelier, se transforme en un nuancier poétique et aléatoire lorsque le papier vient masquer la fragilité et la transparence du verre.

Diogo Pimentao, Fascia, Frac Normandie Rouen © Diogo Pimentao Diogo Pimentao, Fascia, Frac Normandie Rouen © Diogo Pimentao

 Ce voyage dans l’œuvre de Diogo Pimentao pose le dessin comme paradigme de sa pratique artistique. Il le traite en sculpteur, engageant son corps et l’espace. Le dessin se fait outil pour mieux s’emparer de la surface du papier, de l’exposition. Ainsi, ouvert à d’autres dimensions, il se fait performance, installation, film ou sculpture. Penser un dessin élargi pour le libérer de ses conventions. Tout à la fois, support, matière, surface, il se fait très souvent leurre, jouant à plein de son statut ambigu. L’illusion autorise le dépassement, repousse les limites. Pimentao sculpte le dessin pour en faire un trompe-l’œil, conteste par l’illusion sa fragilité et sa précarité en les dissimulant derrière la lourdeur du métal. Avec pour seul équipement le graphite et le papier, il étire son travail dans l’espace, transforme la feuille en volume. L’importance accordée au geste démontre une approche performative, chorégraphique, du dessin. L’étrangeté, la grande poésie qui se dégagent de ses œuvres sont renforcées par leur titre même qui, plutôt que les décrire, cherche à les accompagner, plaçant un peu plus le regardeur dans ce déséquilibre qui fait de l’artiste portugais l’un des figures les plus singulières et des plus fascinantes du dessin contemporain.

Diogo Pimentao, Embrace (figure), 2012, papier, graphite, 95 x 105 x 70 cm, Frac Normandie Rouen © Diogo Pimentao Diogo Pimentao, Embrace (figure), 2012, papier, graphite, 95 x 105 x 70 cm, Frac Normandie Rouen © Diogo Pimentao

Diogo Pimentao - « Dessiner à rebours », commissaire : Véronique Souben, directrice du Frac Normandie-Rouen.

Du 25 janvier au 1er avril 2020 - Du mercredi au dimanche de 13h30 à 18h30.

Frac Normandie-Rouen 
3, place des Martyrs de la résistance
76 300 Sotteville-lès-Rouen

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