Giulia Andreani, le carnaval de l'humanité

A Béthune, Giulia Andreani rassemble des œuvres récentes aux références diverses qui forment un parcours dans lequel, au travail de peinture, s'ajoute pour la première fois un travail de volume autour du verre. "Bacia la sposa / Brucia la strega" dénonce une société sclérosée par le patriarcat, une Italie natale en pleine dérive populiste et fait tomber le masque d'une Europe solidaire.

Vue de l'exposition  personnelle de Giulia Andreani ""Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage Vue de l'exposition personnelle de Giulia Andreani ""Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage
L'artiste italienne Giulia Andreani (née en 1985 à Venise, vit et travaille à Paris) revient à Béthune pour sa première exposition personnelle au centre de production et diffusion en arts visuels Labanque après sa participation remarquée à l'exposition collective "Ligne de front" en 2014. Elle s'approprie l'espace autrefois domestique du premier étage, appartement de fonction du directeur lorsque le bâtiment était encore la succursale de la Banque de France, inventant un parcours à partir non pas de l'unité d'une nouvelle série de toiles comme elle en a l'habitude mais, d'œuvres récentes aux références diverses rassemblées sous l'intitulé "Bacia la sposa / Brucia la strega" (embrasse la mariée / brûle la sorcière). Elle y dénonce la domination masculine et formule une critique féroce de l'Italie contemporaine, retombée dans ses vieux démons populistes, bien aidée par une technocratie européenne apparaissant indifférente au sort des peuples. Pensionnaire de la Villa Médicis à Rome l'an passé, Giulia Andreani a eu tout loisir d'observer cette société italienne natale qu'elle a quitté en 2008 pour s'établir à Paris. A l'abri des bruissements du monde, elle a pu néanmoins considérer leur amplification avant de s'y confronter à nouveau. A Béthune, le parcours imaginé répondrait donc à un fil conducteur plutôt italien. Comptines populaires, portraits célèbres ou inconnus, métaphores de la fable composent un regard inquiet sur les enjeux politiques et sociétaux qui régissent la société transalpine d'aujourd'hui et, plus largement, les pays du sud, perçus comme les mauvais élèves de l'Europe.

Peindre la mémoire

Giulia Andreani, "Colette", aquarelle, 100 x 80 cm, 2018, production Labanque, vue de l'exposition personnelle de Giulia Andreani ""Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage Giulia Andreani, "Colette", aquarelle, 100 x 80 cm, 2018, production Labanque, vue de l'exposition personnelle de Giulia Andreani ""Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage
Peintre formée à l'Academia di Venezia, l'école des beaux-arts de Venise, Giulia Andreani compose ses toiles à partir d'archives photographiques publiques ou privées, souvent vernaculaires, intimes, pour mieux confronter la petite histoire à la grande et déconstruire une image mythifiée, particulièrement lorsqu'il s'agit de la représentation des femmes, conditionnée par le regard des hommes, son sujet de prédilection. Elle considère la peinture comme "un outil de représentation d’images marquantes de l’Histoire ensevelie car considérée comme inconfortable, problématique." En réinterprétant par la peinture des photographies anciennes, elle corrige la mémoire collective. Ainsi les femmes, qui apparaissent assujetties au pouvoir masculin dans les images d'archives deviennent, une fois transposées sur la toile, des personnages porteurs d'une vision critique. Munie d'un projecteur d'images qui lui permet d'en agrandir le format, elle sort les modèles de l'anonymat des archives en les transposant sur la toile, proposant une seconde vie à des êtres dont les visages ont, depuis longtemps, sombré dans l'oubli.  Dans ses peintures, elle transcende le réalisme photographique à la faveur des jeux de matières propres au médium laissant apparaitre coulures, dilutions, ombres... autant "d'accidents" autorisant une autre lecture de l'image. Celle-ci est renforcée par l'utilisation spécifique du gris de Payne qui transforme ses œuvres en monochromes dont l'aspect gris-bleu joue avec le temps, renvoyant à la fois vers un passé nostalgique puisque révolu, et le présent perpétuel d'un moment suspendu, en dehors de toute notion temporelle. Elle affirme "être dans le temps de la peinture, celui de la perspective historique et de la problématique de la peinture d’Histoire." A Béthune, elle s'essaie pour la première fois à un travail de volume en présentant des têtes féminines en verre, fruit d'une rencontre, à l'occasion d'une exposition à Artopie, centre de création plastique à Meisenthal en Moselle, avec une souffleuse de verre dont la technique la renvoie à sa propre pratique de peintre, notamment dans cette teinte qui semble découler de l'aquarelle, provoquant comme elle, des jeux de transparence et de glacis.

Giulia Andreani, "Fillon, Filette ou Jeannette",acrylique sur toile, 2018, production Labanque, vue de l'exposition personnelle de Giulia Andreani ""Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage Giulia Andreani, "Fillon, Filette ou Jeannette",acrylique sur toile, 2018, production Labanque, vue de l'exposition personnelle de Giulia Andreani ""Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage

Si l'exposition suis plutôt une trame italienne, c'est un grand portrait de Colette qui accueille le visiteur au seuil de l'ancien appartement, marquant le début du parcours. Pour l'artiste, l'écrivaine symbolise l'émancipation par le travail, sans pour autant plaire aux hommes. L'âge du personnage associé ici à un chat renvoie, dans l'imaginaire populaire, à l'incarnation de la sorcière. Dans cet ancien appartement d'apparat d'un directeur de banque où les espaces répondent encore à la dimension domestique qui en définissait leur fonction, Giulia Andreani se joue des codes du portrait bourgeois, installant sur les murs du couloir les effigies peintes en 2015 d'un couple, réminiscences des portraits photographiques que l'on prenait autrefois le jour du mariage, imaginant chacune des pièces à la manière d'une "period room", ces recompositions de décors à partir d’éléments renvoyant une époque antérieure. Dans l'ancienne salle à manger, ce sont les contes traditionnels qui sont analysés pour en dénoncer les travers misogynes et moralistes à l'image du Petit chaperon rouge, figure complètement décalée d'une petite fille face à un loup qui, dans les premières version de la fable, se voit offrir en cadeau un repas dont le plat principal est sa propre grand-mère, tuée puis cuisinée par l'animal sauvage.

Giulia Andreani, "Valentine évoquant les enfers", acrylique sur toile, 2018, production Labanque, vue de l'exposition personnelle de Giulia Andreani ""Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage Giulia Andreani, "Valentine évoquant les enfers", acrylique sur toile, 2018, production Labanque, vue de l'exposition personnelle de Giulia Andreani ""Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage

 Des visages pour l'Histoire

Giulia Andreani, Masques en pâte de verre colorée, 2018, production Labanque, vue de l'exposition personnelle de Giulia Andreani ""Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage Giulia Andreani, Masques en pâte de verre colorée, 2018, production Labanque, vue de l'exposition personnelle de Giulia Andreani ""Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage
Le salon, pièce d'apparat par excellence, est dédié à cette expérimentation inédite du volume en verre dont "Persona" fait figure de matrice. Ce morceau de verre coloré dans des aplats de cristal, réalisé en collaboration avec un maître verrier contemporain à Paris, prend la forme d'un masque, accessoire récurant dans le travail de Giulia Andreani. Il fait explicitement référence à l'auteur de théâtre italien Luigi Pirandello, dont les pièces dénoncent les faux-semblants d'une société qui contraint chacun à porter un masque, à jouer la comédie. Trois autres verres reprennent cette forme de masque sculpture. Non loin, "Eva", portrait à l'aquarelle d'Eva Braun enfant dans les bras de sa mère, a été réalisé pour illustrer la nouvelle intitulée "Dites le avec des peurs", récit d'une petite fille de bonne famille qui tombe amoureuse d'un djihadiste, de l'auteur français Boris Bergmann que Giulia Andreani rencontre lors de son séjour à la Villa Médicis alors qu'il est lui aussi pensionnaire  Elle accole à l'image l'enregistrement sonore d'une comptine italienne aux paroles extrêmement violentes, prononcée de façon guillerette par la voix de sa grand-mère. Dans une salle voisine, un grand tableau intitulé "Valentine invoquant les enfers", combine une photographie représentant Valentine Prax, l'épouse d'Ossip Zadkine, dans son atelier en train de peindre, à une œuvre du Musée des beaux-arts de Dole représentant "Junon invoquant les enfers" devenue ici la toile qu'elle peint. Trônant entre deux fenêtres, une tête de mariée en verre présente un visage idéalisé dont la moitié, composée de blocs de glaise à peine travaillés, semble avoir été brûlée à l’acide. Conséquence de l’aliénation des femmes face une institution patriarcale qui les voit perdre le nom de leur père pour prendre celui de leur époux. Ce portrait universel, travaillé à la feuille d'argent qui s'oxyde et s'écaille quelque peu, donne à l’effigie sa couleur rouge orangée, maculée de paillettes qui imitent une peau brûlée ou une peau de serpent. Une chute de bois de poirier lui sert de socle. Ce même bois est utilisé à Murano pour donner leur forme aux verres.  

Giulia Andreani, "Dans le même bain", 2018, Acrylique sur toile, production Labanque. Exposition personnelle de Giulia Andreani ""Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage Giulia Andreani, "Dans le même bain", 2018, Acrylique sur toile, production Labanque. Exposition personnelle de Giulia Andreani ""Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage

Giulia Andreani, Le rêve de Gigetto (détail), installation, 2018, production Labanque, vue de l'exposition personnelle de Giulia Andreani ""Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage Giulia Andreani, Le rêve de Gigetto (détail), installation, 2018, production Labanque, vue de l'exposition personnelle de Giulia Andreani ""Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage
L’ancienne salle de bain est occupée jusque dans la baignoire par un grand tableau inspiré d’une photographie provenant des archives personnelles de Gerhard Richter, où figurent le peintre allemand et A. R. Penck. Ce double portrait, intitulé non sans humour "Dans le même bain", témoigne de l'intérêt que porte Giulia Andreani à la peinture allemande – son mémoire de Master en histoire de l'art soutenu à l’Université de Paris IV- Sorbonne portait sur l'Ecole de Leipzig. C'est elle-même qui les observe par la fenêtre, les espionne presque, témoignant de la place usurpée des femmes dans la création plastique, artistes par effraction. Dans la pièce d'en face, trois têtes sculptées de femmes présentent des effets de dégradé que l'on trouve seulement à Murano, réminiscences pour l'artiste de sa pratique de l'aquarelle. Ces portraits sculptés empruntent les traits de Valentine Prax et Hannah Hoch, figures récurrentes dans l'œuvre de Giulia Andreani qui ajoute à son panthéon celle de Lucienne Heuvelmans, à qui elle donne les traits de la troisième tête. Première femme à obtenir le Grand Prix de Rome de sculpture en 1911, cette dernière fut, comme elle, pensionnaire de la Villa Médicis. Deux autoportraits présentent Giuia Andreani: l'un en petite fille sortant de la boite d'excréments d'artistes de Manzoni, l'autre portant un masque de Baikinman, homme microbe, personnage extrait du dessin animé japonais  Anpanman, l'homme haricot rouge, dont il est l’ennemi. L’artiste se représente ici en agent perturbateur, comme Baikiman, elle est là pour provoquer, secouer le monde. Cette exposition, qui révèle ses premières sculptures de verre, voit aussi Giulia Andreani s'essayer à l'installation. "Le rêve de Gigetto" se compose d'une chaise longue recouverte d'un drap de bain représentant un billet de dix mille lires, nostalgie d'avant l'euro et de vingt-huit petits cochons en or réunis dans un bocal désormais ouvert, personnifications des pays européens dont l'un d'entre eux, bien gras, s'est sauvé. Les PIGS, les pays du sud de l'Europe, le Portugal, l'Italie, la Grèce et l'Espagne, sont représentés sous la forme allégorique d'hommes à la tête de cochon dans un grand tableau accroché au mur.

Vue de l'exposition personnelle de Giulia Andreani "Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage Vue de l'exposition personnelle de Giulia Andreani "Bacia la sposa / Brucia la strega", Labanque Centre de production et de diffusion des arts visuels, Béthune, 2019 © Giulia Andreani, photo: Marc Domage

En la transposant dans ses peintures, Giulia Andreani détourne la photographie, censée représenter par son objectivité la mémoire d'un évènement passé, la preuve de ce qui a été. Elle transcende ainsi une image dépositaire d'une histoire plus officielle que véritable, en donnant à voir le vrai visage de ceux qui la font. Dans ses toiles, "le pouvoir est représenté dans ses manifestations les plus narcissiques et grotesques" explique-t-elle. Désormais, elle adjoint l'installation et surtout le volume à ses revendications picturales, comme autant de métaphores remettant en cause l’iconographie officielle. Tout en continuant son exploration de la mémoire européenne, elle s'autorise ici un commentaire sur l'histoire immédiate, celle en train de se faire, rappelant qu’elle se répète. Cette dernière salle où triomphe le populisme, où chacun se tient – se cache – derrière le masque que lui a attribué une société qu'il a lui même contribué à créer, n'annonce rien de bon. Abritée derrière son propre masque de perturbatrice, Giulia Andreani assume son rôle de vigie dans un monde à la dérive. 

Giulia Andreani, "Bacia la sposa / Brucia la strega"  - Jusqu’au au 28 juillet 2019.

Tous les jours de 14h à 18h30.

Labanque - Centre de production et diffusion en arts visuels
44 place Georges Clémenceau
62 400 BETHUNE

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