A Aubusson, dix ans de création contemporaine

L’exposition qui vient de s’achever à la Cité internationale de la tapisserie a permis de renouveler le regard porté sur un médium souvent perçu comme appartenant au passé. Retour sur dix ans d'une politique volontariste dédiée à la création contemporaine et le succès d’un double pari économique et artistique : relancer un secteur fragile en suscitant le désir des jeunes artistes.

Nicolas Buffe, "Peau de licorne", Appel à la création 2010, Grand Prix, Tissage: Atelier Patrick Guillot, Aubusson, 2010; Porcelaine: CRAFT Centre de recherche des Arts du feu et de la terre, Limoges, 0,67 x 3,45 x 2,38 m, tapisserie de basse lisse (corps), chaîne coton, trame en laine et soie, porcelaine (tête et sabots) © Photo : Cité de la Tapisserie Nicolas Buffe, "Peau de licorne", Appel à la création 2010, Grand Prix, Tissage: Atelier Patrick Guillot, Aubusson, 2010; Porcelaine: CRAFT Centre de recherche des Arts du feu et de la terre, Limoges, 0,67 x 3,45 x 2,38 m, tapisserie de basse lisse (corps), chaîne coton, trame en laine et soie, porcelaine (tête et sabots) © Photo : Cité de la Tapisserie
Etablissement public dans un paysage d’interlocuteurs privés[1], la Cité internationale de la tapisserie est née comme une réponse à l’inscription des savoir-faire de la tapisserie d’Aubusson au Patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO en 2011. Installée depuis 2016 dans les espaces réhabilités de l’ancienne Ecole nationale d’art décoratif (ENAD) d’Aubusson, l’institution, si elle assure une importante mission de conservation scientifique des tapisseries historiques et patrimoniales présentées dans la Nef des tentures au sein de son musée, fait très tôt le pari de la création artistique en développant un partenariat avec les acteurs du marché de l'art. Le fonds de création contemporaine de la Cité a été créé il y a dix ans à l’occasion du lancement d’un premier appel à projet dont les modalités de procédures sont calquées sur celles prévues par le dispositif du 1% artistique et de la commande publique[2]. Près de trois cent cinquante réponses dont vingt pour cent proviennent de l'étranger, sont acheminées par voie postale. La surprise est totale. Les organisateurs ne s'attendaient pas à un chiffre aussi élevé. D’emblée, ils prennent conscience de l’engouement des jeunes artistes pour la tapisserie. Cette pratique historique, trop souvent associée à un goût bourgeois, intéresse les nouvelles générations. L’appel à projet annuel va rapidement être conditionné à un thème spécifique. Des commandes mécénées (depuis 2017), l’invention du Carré d’Aubusson (2019) et la mise en place d’éditions déléguées (2020), viennent étoffer l’offre initiale de la Cité en matière de création contemporaine. Ainsi incités à découvrir un nouveau médium, les artistes plasticiens sont amenés à « penser tapisserie » pour reprendre l’expression de Dominique Sallanon, la commissaire de l’exposition, quand les lissiers sont poussés à sortir de leur zone de confort en faisant preuve d’inventivité pour répondre aux contraintes spécifiques de l’art contemporain. De la collaboration étroite entre l’artiste et le lissier dépend la réussite de chaque projet. Ce duo fait même partie intégrante de la tradition aubussonnaise. On parle de tapisserie à quatre mains, une tapisserie d’interprétation.

Cécile Le Talec, Panoramique polyphonique, Appel à création 2011, Grand Prix, tissage: Atelier A2, Aubusson, 2013, 2,20 x7 m (diamètre 1,60 m), tapisserie de basse lisse, chaine coton, trame de laine et bambou, 4 fils de chaine au cm. © Photo : Nicolas Roger Cécile Le Talec, Panoramique polyphonique, Appel à création 2011, Grand Prix, tissage: Atelier A2, Aubusson, 2013, 2,20 x7 m (diamètre 1,60 m), tapisserie de basse lisse, chaine coton, trame de laine et bambou, 4 fils de chaine au cm. © Photo : Nicolas Roger

Sortir du carton

Les œuvres lauréates des appels à création, désormais organisés tous les deux ans, sont tissées d’après les techniques d’Aubusson reconnues par l’UNESCO. Les tapisseries ainsi que leurs maquettes intègrent ensuite la collection de la Cité, la dotant d’un ensemble de pièces contemporaines de très grande qualité. En 2010, Nicolas Buffe (né en 1978, vit et travaille à Tokyo depuis 2007) devient le lauréat du premier Grand prix avec sa « peau de licorne » alliant le patrimoine de la céramique de Limoges à l'art de la tapisserie d'Aubusson. Buffe revendique la pratique d’un art de l’amusement qui mêle pour mieux les hybrider des figures issues des cultures populaire et érudite. Son enfance dans les années quatre vingt est baignée par l’imagerie japonaise des mangas et des jeux vidéo mais aussi par l’univers des cartoons américains. Il se sert de ces éléments pour construire un vocabulaire global, quasiment universel. Il s’empare de la figure de la licorne pour ce qu’elle représente à l’époque médiévale. Symbole du Christ, l’animal mythique est quasiment immortel, seule une lance plantée en plein cœur peut en venir à bout. Nicolas Buffe choisit le thème classique de la licorne, représenté dans de très nombreuses tapisseries d’apparat du Moyen-Âge et de la Renaissance[3], pour mieux le détourner, représentant l’animal, jusque-là sacré et mystérieux, comme un vulgaire trophée de chasse, une descente de lit. Pire ici, placé au sol, la bête dépecée semble n’avoir d’autre fonction que celle d’un tapis. L’artiste hybride tout un pan de l’histoire de l’art médiéval avec la culture populaire, lui donnant l’allure « cartoonesque » qui finit de la désacraliser.

Goliath Dyèvre et Quentin Vaulot, Nouvelles verdures d'Aubusson, Appel à création 2013, tissage: Atelier de la lune, Aubusson, 2014-15, porcelaine: Atelier Charty Bonneau, Saint Maurice La Souterraine, tapisserie de basses lisse, chaine coton, trame en laine de soie, 5,4 fils de chaine au cm, 1,80 x 7, 20 m chaque pièce, porcelaine de Limoges © Photo : Nicolas Roger Goliath Dyèvre et Quentin Vaulot, Nouvelles verdures d'Aubusson, Appel à création 2013, tissage: Atelier de la lune, Aubusson, 2014-15, porcelaine: Atelier Charty Bonneau, Saint Maurice La Souterraine, tapisserie de basses lisse, chaine coton, trame en laine de soie, 5,4 fils de chaine au cm, 1,80 x 7, 20 m chaque pièce, porcelaine de Limoges © Photo : Nicolas Roger

L’année suivante, avec « Panoramique polyphonique », projet architectural tissé et sonore de Cécile Le Talec, les public est convié à pénétrer l’espace tissé où une bande musicale mêle chant des oiseaux et Silbo Gomero, langage sifflé de l’ile de la Gomera aux Canaries. Interdit sous Franco, son enseignement obligatoire dès l’école élémentaire a permis ultérieurement sa sauvegarde. L’artiste puise dans le répertoire classique des décors tissés les oiseaux et transforme le Silbo Gomero en montagnes aux pics accidentés par analyse spectrographique. Assurément l’une des plus spectaculaires réalisations de cette décennie, « Le bain » de Félicia Fortuna et Christophe Marchelot, lauréats de l’appel à création 2012, est tout à la fois cocon de chrysalide, peau de fruit défendu, carapace d’animal sauvage. Les mille nuances de la tapisserie, qui habille d’une seconde peau les courbes de la coque, s’inspirent du Sagra Longicollis, un coléoptère joyau de la nature. Hérissé de clous qui sont autant de piquants, l’impressionnante baignoire protège ainsi ses occupants en préservant l’intimité des corps nus. Elle protège également son contenu même, de plus en plus précieux car vital, l’eau.

Leo Chiachio et Daniel Giannone, la famille dans la joyeuse verdure, Appel à la création 2013, tissage: Atelier A2, Aubusson 2015-17, tapisserie basse lisse, chaine coton, trame en laine, coton mercerisé, soie, matières synthétiques, 3 x 5 m © Photo : Nicolas Roger Leo Chiachio et Daniel Giannone, la famille dans la joyeuse verdure, Appel à la création 2013, tissage: Atelier A2, Aubusson 2015-17, tapisserie basse lisse, chaine coton, trame en laine, coton mercerisé, soie, matières synthétiques, 3 x 5 m © Photo : Nicolas Roger

En 2013, l’appel à projet a pour thème les nouvelles verdures d’Aubusson. Parmi les lauréats, Quentin Vaulot et Goliath Dyèvre construisent une fiction à travers cinq pièces scénarisées : cinq tapisseries illustrant cinq protocoles expérimentaux mis au point par un savant fou pour revivifier les couleurs anciennes et symboliquement réinjecter de la vie sur les tentures. Les outils se rapportant à chaque protocole sont figurés en céramique. Le défi de la lissière est ici de retrouver les couleurs et la verdure de l’époque. Le couple argentin Leo Chiachio & Daniel Giannone se représente au centre de « la famille dans la joyeuse verdure », portant chacun un masque et des plumes d’inspiration Guarani[4]. Ils sont accompagnés de leur chien Piolin. Cette réjouissante tapisserie emprunte à l’imaginaire sud-américain, particulièrement à la littérature et au réalisme magique de Gabriel Garcia Marquez ou de Julio Cortazar. La nature luxuriance est parsemés de bijoux qui viennent accentuer son côté précieux, irremplaçable, et donc l’urgence qu’il y a à la protéger. Bien qu’éminemment contemporaine, la tapisserie s’inscrit dans l’histoire et la tradition des verdures d’Aubusson. L’œuvre est composée de plus de 300 couleurs, un travail titanesque.

Vincent Blouin & Julien Legras, projet de scénographie, Henri cap, Appel à la création 2015, 5ème prix, tissage : Manufacture Saint-Jean, Aubusson, tapisserie basse lisse, chaine coton, trame en laine © Cité internationale de la tapisserie Vincent Blouin & Julien Legras, projet de scénographie, Henri cap, Appel à la création 2015, 5ème prix, tissage : Manufacture Saint-Jean, Aubusson, tapisserie basse lisse, chaine coton, trame en laine © Cité internationale de la tapisserie

En 2015, l'appel à projet « Aubusson tisse la mode » permet aux stylistes de s’emparer à leur tour de la tapisserie. Les « Infinite flowers » de la marque Andrea Creuws adoptent résolument un style streetwear, jeune, unisexe, coloré, pour créer des sac bananes. Réunis en une série, ils deviennent les motifs d’une tapisserie murale, comme une sorte de grand patron de sacs bananes prêts à découper. La « Henri cap » de Vincent Blouin et Julien Legras, designers associés dans le collectif Elément Commun, se présente comme une scénographie où trois casquettes à motifs de couronnes reposent sur un socle. A l’arrière, les portraits peints d’Henri IV, Louis XIV et Louis XV sont virtuellement accrochés au mur. Les casquettes donnent l’impression de coiffer la tête des rois, rappelant ainsi le statut de la tapisserie dans l’histoire, privilège de ceux qui détiennent le pouvoir.

Lauréate en 2016, la peintre Eva Nielsen cherche à retranscrire l’effet de voilage contenu dans l’une de ses œuvres : une photographie de paysage sur laquelle elle a superposé l’impression d’une moustiquaire. La texture et les points de tissage vont former le nouveau filtre de  « Lucite », qui tire son titre de la maladie éponyme qui rend impossible toute exposition directe du corps à la lumière, nécessitant un écran de protection : rideau ou voile. Lauréate la même année, l’artiste Marie Sirgue (née en 1985, vit et travaille à Poitiers), qui pratique un art du trompe-l’œil et du détournement, propose de traduire en tapisserie une bâche de plastique bleu. L’illusion est confondante lorsqu’on la contemple de loin.

Marie Sirgue, Bleue, Appel à création 2016, tissage: Atelier A2, Aubusson, 2018, tapisserie de basse lisse, chaine coton, trame de laine, bambou, soie, rayonne 3 fils de chaine au cm, 3 x 2 m © Photo : Nicolas Roger Marie Sirgue, Bleue, Appel à création 2016, tissage: Atelier A2, Aubusson, 2018, tapisserie de basse lisse, chaine coton, trame de laine, bambou, soie, rayonne 3 fils de chaine au cm, 3 x 2 m © Photo : Nicolas Roger

Multiplier les formes de soutien à la création 

En complément des appels à création, plusieurs dispositifs de soutien ont vu le jour ces dernières années. Les commandes mécénées sont lancées par la Cité en collaboration avec des mécènes partageant les mêmes envies. Cette procédure permet de réaliser des projets de grande envergure dont maquettes et tapisseries viennent enrichir la collection de l’institution. « Pieta for World War I » (2017) de l’artiste allemand Thomas Bayrle (né en 1937 à Berlin, vit et travaille à Francfort), pionnier du Pop Art et de l’Op Art, en est le parfait exemple. Il s’agit de l’unique tapisserie commémorative du Centenaire de la Première Guerre mondiale, éditée en partenariat avec le comité du Monument National du Hartmannswillerkopf (Haut-Rhin) où elle est présentée dans le parcours de visite. L’artiste, qui définit cette guerre comme « un monstrueux mariage entre la révolution industrielle et l’art de la guerre[5] » souhaitait depuis longtemps en faire le sujet d’une de ses œuvres. Il travaille à partir d’un seul motif qu’il décline en taille et en nombre pour créer une seconde image. Pour la tapisserie monumentale, il reprend la « Pieta » de Michel-Ange à partir du motif du crâne en référence aux ossuaires, hommage aux millions de morts. La Vierge éplorée tenant son fils mort sur ses genoux, symbolise l’unicité de la douleur de ceux qui ont perdu un proche. La maquette, financée par le groupe Würth, fait partie aujourd’hui de la collection de la Cité. Le tissage a été rendu possible grâce au mécénat de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale, la France Mutualiste et la Fédération nationale André Maginot.

Thomas Bayrle, Pietà for World War I (détail), 2017, commande publique artistique en mémoire du centenaire de la Première Guerre mondiale, tapisserie monumentale en partenariat avec le Comité du Monument National du Hartmannswillerkopf (68) © Cité internationale de la tapisserie Thomas Bayrle, Pietà for World War I (détail), 2017, commande publique artistique en mémoire du centenaire de la Première Guerre mondiale, tapisserie monumentale en partenariat avec le Comité du Monument National du Hartmannswillerkopf (68) © Cité internationale de la tapisserie

La tapisserie « GHOST_HORSEMAN_OF_THE_APOCALYPSE_IN_CAIRO_EGYPT.jpg » (2019) de Clément Cogitore (né en 1983, vit et travaille à Paris) en est un autre exemple, la maquette ayant été financée par la fondation d’entreprise AG2R La Mondiale pour la vitalité artistique. L’artiste transcrit une image de très basse qualité apparue sur les réseaux sociaux, montrant une scène d’émeute sur la place Tahrir au Caire en 2011. Elle suscite une hallucination collective lorsque des internautes croient voir en son centre une forme faisant penser à un homme à cheval. Il s’agit en réalité d’une aberration optique « causée par une diffusion parasite de lumière au travers des multiples lentilles de l’objectif[6] » de la caméra, connue sous le nom de « facteur de flare ». L’appréhension de l’œuvre varie en fonction de la distance à laquelle on la regarde. De loin, la tapisserie se confond avec une image projetée. En se rapprochant, on éprouve la sensation d’être face à une peinture et, au plus près, de se retrouver confronté à des gros pixels textiles.

Clément Cogitore,GHOST_HORSEMAN_OF_THE_APOCALYPSE_IN_CAIRO_EGYPT.jpg , tissage: Atelier A2, Aubusson, 2019, 5 x 2 m, mécéné par la Fondation d'entreprise AG2R La Mondiale pour la vitalité artistique © Photo: Gilles Alonso Clément Cogitore,GHOST_HORSEMAN_OF_THE_APOCALYPSE_IN_CAIRO_EGYPT.jpg , tissage: Atelier A2, Aubusson, 2019, 5 x 2 m, mécéné par la Fondation d'entreprise AG2R La Mondiale pour la vitalité artistique © Photo: Gilles Alonso

La collection « Carré d’Aubusson », développe des tapisseries de taille assez modeste : 1,84 x 1,84 m, correspondant au format le plus petit possible permettant de conserver leur propriété immersive. Cette pièce d’artiste destinée à l’espace privé est coproduite en partenariat avec des galeries d’art contemporain. Détentrices des droits de tissage, celles-ci prennent en charge le financement de la maquette tandis que la Cité finance le tissage en huit exemplaires, dont le premier rejoint sa collection. Cette nouvelle proposition tend à changer l’image de la tapisserie en la rendant accessible sur le marché de l’art contemporain, en renouvelant ainsi sa place. En 2018, la Cité a été lauréate, pour le Carré d’Aubusson, de la Fondation Bettancourt pour l’intelligence de la main. Le premier carré a été créé en partenariat avec la galerie Karsten Greve. L’artiste vénézuélien Raul Illarramendi (né en 1982 à Caracas, vit et travaille à Paris) utilise le savoir faire d’Aubusson pour imposer le textile face à la peinture. D’autres partenariats sont en cours avec les galeries parisiennes Almine Rech, Semiose et Suzanne Tarasiève.

YMER&MALTA / Kenza Drancourt, paysage polaire, Collection Aubusson Tapestry :The Great Lady, Création de la collection : Valérie Maltaverne, tapisserie d’Aubusson et Aluminium L.160 x l.116 x H.35cm Édition limitée à 8 exemplaires, Cité internationale de la tapisserie, Aubusson © YMER&MALTA YMER&MALTA / Kenza Drancourt, paysage polaire, Collection Aubusson Tapestry :The Great Lady, Création de la collection : Valérie Maltaverne, tapisserie d’Aubusson et Aluminium L.160 x l.116 x H.35cm Édition limitée à 8 exemplaires, Cité internationale de la tapisserie, Aubusson © YMER&MALTA

Forme de partenariat public-privé, l’édition déléguée engage la Cité avec une galerie en charge de concevoir et de commercialiser une collection de multiples dont les prototypes sont destinés à entrer dans la collection. Conçue pat le Studio Valérie Maltaverne – premier à collaborer avec la Cité dans ce cadre –, la collection « The great Lady » comprend sept pièces de mobilier intégrant des tissages en tapisserie d’Aubusson. Normalement garniture, elle devient ici une structure. Les lissiers ont dû dépasser leur savoir-faire, du moins en explorer les limites pour proposer des textures inédites, inventer un nouveau traitement, bien loin de celui d’une tapisserie ordinaire à plat. Ainsi, « Le troupeau » (2019), banc brûlé[7] oscillant entre objet fonctionnel et sculpture, enchâsse une tapisserie qui sert d’assise. Le tissage devient peu à peu un élément organique du bois brûlé, un seul corps, inextricable, indissociable. « Paysage polaire » s’inspire de l’image d’un paysage se reflétant dans un lac. La console murale repose sur un plateau légèrement bombé en aluminium poli miroir, partiellement recouvert d’une tapisserie qui apporte textures et volumes nécessaires à la figuration des reliefs du paysage. « Tout l’enjeu de ce projet réside dans le fait de devoir retranscrire des impressions visuelles pour la plupart empruntées à la nature, en une interprétation textile où la tapisserie doit se faire tour à tour mousses, lichens, roche…[8] » résume parfaitement la lissière Catherine Bernet. Pour retranscrire  au mieux ces impressions sensorielles, elle associe au point plat d’Aubusson plusieurs techniques de point noué, traditionnellement réservées à la fabrication de tapis de savonnerie.

YMER&MALTA / Lou Malta, Le troupeau, Collection Aubusson Tapestry :The Great Lady, Création de la collection : Valérie Maltaverne, tapisserie d’Aubusson et bois, L.60 x l.45 x H.45cm, Édition limitée à 8 exemplaires, Cité internationale de la tapisserie, Aubusson © YMER&MALTA YMER&MALTA / Lou Malta, Le troupeau, Collection Aubusson Tapestry :The Great Lady, Création de la collection : Valérie Maltaverne, tapisserie d’Aubusson et bois, L.60 x l.45 x H.45cm, Édition limitée à 8 exemplaires, Cité internationale de la tapisserie, Aubusson © YMER&MALTA

 En dix ans, le fonds de création contemporaine de la Cité internationale de la tapisserie aura initié plus d’une trentaine d’œuvres textiles, collaborant avec une dizaine d’ateliers de la région. Mille trois cents artistes issus de quarante-cinq pays auront répondu aux appels à projets. Cette politique de création a également renforcé la transmission d’un savoir-faire. Les ateliers partenaires ont l’obligation d’associer les élèves et les jeunes diplômés du Brevet des métiers d’art mis en place par la Cité. Aubusson abrite aujourd’hui huit ateliers et deux manufactures. Entre quarante et cinquante lissiers travaillent et vivent de leur savoir-faire. Au total, la petite filière, comprenant filatures, teintureries, cartonniers, lissiers, restaurateurs, compte cent vingt emplois. Entre 2000 et 2012, les lissiers étaient à peine seize répartis en quatre ateliers. Une décennie de politique résolument tournée vers la création artistique et l’art contemporain qui a permis de redynamiser un secteur de la tapisserie économiquement en difficulté alors qu’il faisait la renommée de la région depuis plus de six siècles, tout en renouvelant le regard du public sur un medium qui redevient désirable. Pour preuve, les tapisseries d’Aubusson sont à l’honneur dans la série des films « Harry Potter ». Actuellement a lieu le tissage d’une série inédite de treize tapisseries et un tapis à partir de l’œuvre graphique de J. R. R. Tolkien en partenariat avec le Tolkien Estate. Sur ce territoire fragile de la Creuse, les savoir-faire sont vivants. La tapisserie d’Aubusson écrit au présent une nouvelle page de son histoire.

Eva Nielsen, Lucite, tissage : Atelier Patrick Guillot, Aubusson, 2018, tapisserie de basse lisse, chaine coton, trament laine et soie, 7,5 fils au cm, 3 x 2,20 m © Photo : Nicolas Roger Eva Nielsen, Lucite, tissage : Atelier Patrick Guillot, Aubusson, 2018, tapisserie de basse lisse, chaine coton, trament laine et soie, 7,5 fils au cm, 3 x 2,20 m © Photo : Nicolas Roger

[1] Contrairement aux autres manufactures royales et même si elle en a le titre à partir de 1665, la tapisserie d'Aubusson est exécutée dans des dizaines d'ateliers privés

[2] Les appels à création de la Cité internationale de la tapisserie sont disponibles ici https://www.cite-tapisserie.fr/fr/création-contemporaine/appels-à-création Sur le 1% artistique et la commande publique, voir https://www.cnap.fr/ressource-professionnelle/produire-vendre-diffuser/commande-publique-et-1-artistique/commande

[3] La plus célèbre tapisserie d’Aubusson reste « La dame à la licorne », conservée aujourd’hui au Musée de Cluny Musée national du Moyen-Âge à Paris, en provenance du château de Boussac, à trentaine de kilomètres d’Aubusson.

[4] Communauté amérindienne, plus importante population autochtone du Brésil avec 51 000 membres. Elle est aussi présente au Paraguay, en Argentine et en Bolivie. Elle se bat aujourd’hui pour conserver le peu de terre qui lui reste. La terre revêt une importance fondamentale pour les Guarini. Leur dépossession ainsi que le racisme et le harcèlement dont ils sont victimes, a entrainé une vague de suicides sans précédent. Voir à ce propos Claire Gatinois « Au Brésil, le combat des Guarani-Kaiowá pour sauver ce qu’il reste de leur terre », Le Monde, 28 décembre 2018, https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2018/12/28/en-amazonie-le-combat-des-guarani-kaiowa-pour-sauver-ce-qu-il-reste-de-leur-terre_5403151_4500055.html Consulté le 11 octobre 2020.

[5] « 10 ans de création contemporaine », Fonds régional pour la création de tapisseries contemporaines 2010 – 2020, cité dans  le dossier de presse, p. 34.

[6] Philippe Bellaïche, Les Secrets de l’image vidéo, Editions Eyrolles, 2011, p.132.

[7] Bois brûlé, lissé et ennobli.

[8] « 10 ans de création contemporaine », Fonds régional pour la création de tapisseries contemporaines 2010 – 2020, cité dans  le dossier de presse.

 « Dix ans de création contemporaine. Fonds régional pour la création de tapisseries contemporaines 2010 - 2020 », Commissariat: Dominique Sallanon, Cité internationale de la tapisserie, Aubusson.

Jusqu’au 21 septembre 2020 - Du mercredi au lundi, de 9h30 à 12h et 14h à 18h.

Cité internationale de la tapisserie
Rue des Arts
23 200 AUBUSSON

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.