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Billet de blog 9 nov. 2021

(Re)faire « Théorème »

Pierre Maillet s’empare du roman de Pasolini, écrit sur le tournage du film qui aurait dû être une pièce de théâtre en vers. Ce projet avorté est à l’origine du spectacle ponctué d'extraits de « Qui je suis », l’autobiographie poétique de l’auteur italien. Cinquante ans après, face à la remontée des nationalismes, le conte pasolinien apparait étonnamment actuel.

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Théorème(s) © Jean-Louis Fernandez

En guise de préambule à la nouvelle pièce de Pierre Maillet « Théorème(s) », des séquences extraites de « Comizi d’amore » et de « la ricotta » sont projetées sur une structure qui occupe le centre de la scène, dessinant la façade de la maison bourgeoise de l’histoire à venir. Le spectacle débute véritablement avec l’entrée de l’auteur – irrésistible Pierre Maillet – qui se déshabille entièrement avant de se mettre à sa table de travail et de se présenter au public : « Je suis quelqu’un qui est né dans une ville pleine de portiques en 1922. J’ai donc 44 ans, que je porte bien (et même hier, deux ou trois soldats, dans un bosquet à putains, m’en ont donné 24 –pauvres garçons qui ont pris un enfant pour quelqu’un de leur âge) ; mon père est mort en 59, ma mère est vivante[1] ». Nous sommes en 1966, le personnage qui s’adresse aux spectateurs est Pier Paolo Pasolini, auteur, poète, réalisateur, essayiste et journaliste italien. « Je vous ai raconté cela dans un style non poétique pour que vous ne m’écoutiez pas comme on écoute un poète » prévient-il avant l’entrée de Ninetto, l’être le plus important dans sa vie après sa mère.

L’auteur poursuit l’histoire de sa vie, écoute « Amara Terra Mia », chanson poétique sur l’immigration de Domenico Modugnopuis, se rhabille alors que sa mère apparait dans sa robe de mariée. Il fait le récit de sa fuite du Frioul avec elle et leur arrivée à Rome. « À Rome, de 1950 à aujourd’hui, août 1966, je n’ai fait que souffrir et travailler voracement » ajoute-t-il pour finir son monologue mais pas le récit qui se poursuit dans un échange avec Ninetto au moment où débarquent les amis de ce dernier. Depuis la salle, Michel Cournot, critique de cinéma au Nouvel Obs, interpelle soudain le cinéaste, fustigeant son « art pédé ». Pasolini parle alors de ses œuvres futures, racontant « Théorème », rêvant le film : un jeune homme s’introduit dans la vie d’une famille de la grande bourgeoisie milanaise. Ses membres sont fascinés par sa beauté, la fille, le fils, la mère, le père, jusqu’à la bonne. Tous se livrent entièrement à lui avant qu’il ne disparaisse, laissant chacun face à sa propre vérité. Emilia, la bonne, connait une violente crise mystique, traduite ici avec beaucoup d’humour. La pièce glisse alors dans la vie de cette famille bourgeoise au moment où le jeune homme apparait. L’histoire résumée par l’auteur peut commencer. Elle est introduite par Ninetto et son ami Luca tandis qu’Arthur joue le générique du film à la trompette.

Théorème(s) © Jean-Louis Fernandez

Refaire « Théorème » aujourd'hui

En 1968, Pier Paolo Pasolini imagine le canevas de « Teorema (Théorème) » à la manière d’une tragédie en vers. Finalement, l’œuvre prendra la forme d’un film, critique acerbe de la bourgeoisie italienne, qui sort en salle la même année. A l’occasion de sa sortie française, l’article critique que lui consacrait le journal Le Monde débutait ainsi : « Il est facile d’imaginer le genre de réactions auxquelles ce film va donner lieu. Pour certains, ce sera la franche hilarité. (…) D’autres, et ce seront sans doute les plus nombreux, crieront au scandale[2] ». Le réalisateur résume lui-même son film de la manière suivante dans la revue Jeune Cinéma : « Dans une famille bourgeoise, arrive un personnage mystérieux qui est l’amour divin. C’est l’intrusion du métaphysique, de l’authentique, qui vient détruire, bouleverser une vie, qui est entièrement inauthentique, même si elle peut faire pitié, si elle peut même avoir des instants d’authenticité dans les sentiments, par exemple, dans ses aspects physiques aussi[3] ». L’œuvre érotico-philosophique se double d’un roman écrit en parallèle du tournage, séquence par séquence. Le texte[4], entrecoupé d’interventions poétiques, en plus d’être une impitoyable charge contre la bourgeoisie, marque l’introduction d’une vision sacrée, fortement mystique de la réalité, dans l’œuvre de Pasolini. Ce dernier fait cependant peu de cas de son ouvrage : « le livre était le traitement le plus informe que j’aie écrit à cette date-là[5] » confie-t-il. C’est pourtant à partir de ce roman inclassable que Pierre Maillet choisit de refaire « Théorème » sur scène.

« Qui je suis », texte autobiographique inachevé écrit à New-York en 1966 et retrouvé après la mort de Pasolini, sert ici de prologue et de fil conducteur au spectacle. L’ouvrage constitue un précieux document pour qui veut comprendre les articulations entre la vie et l’œuvre du poète. La découverte des États-Unis est pour Pasolini l’occasion de faire le point sur son œuvre. Le texte évoque ses souvenirs d’enfance, se projette sur ce qu’il veut faire. Quelques lignes sont consacrées à son prochain film, « Théorème », prétexte pour Maillet au glissement vers sa mise en jeu. On bascule alors du portrait intime à l’adaptation au plateau du livre écrit en dialogue avec le film. « Parce que comme Fassbinder avec l’Allemagne des années 70, Pasolini parlait de l’Italie des années 60 mais qu’un grand artiste n’est jamais aussi universel et indémodable que lorsqu’il parle de sa réalité personnelle, intrinsèquement liée à celle qui l’entoure[6] » écrit Pierre Maillet dans sa note d’intention. Il fait ainsi de Pasolini en tant qu’homme, de sa poésie, sa pensée, sa délicatesse, son humanité, le point de départ de la création de la pièce.

Théorème(s) © Jean-Louis Fernandez

Éloge de la saleté et du divin

Plutôt qu’une visite, c’est véritablement d’une visitation qu’il s’agit ici, délivrant son message dans la possession physique des corps qui est censée avoir des vertus libératoires. Le brusque départ du visiteur fait imploser la cellule familiale. Tous ses membres seront confrontés à la révélation de la vacuité de leur existence. « Toute ma vie je n’ai fait que posséder ; il ne m’est jamais venu à l’idée, même un instant, que je puisse ‘ne pas être du côté́ de la possession’ » réalise alors le père. Emilia sera la seule à connaître le salut. Pasolini considère que contrairement aux bourgeois qui lui ont substitué la conscience et la morale, la servante a préservé son âme et son sens du sacré. La dépression du père, l’appétit sexuel effréné de la mère, la folie de la fille, la veine artistique du fils dont le prénom même, Pietro, comme d’ailleurs celui du père, Paolo, sonnent comme un aveu, Pasolini s’incarne dans chacun des membres de la famille. Il haïssait le petit bourgeois en lui : « Moi, petit-bourgeois qui dramatise tout, si bien élevé par sa mère dans l’esprit doux et timide de la morale paysanne, je voudrais tresser l’éloge de la saleté, de la misère, de la drogue et du suicide » écrit-il encore dans « Qui je suis ». Ainsi, « Théorème(s) » est à la fois l’autoportrait et le portrait fictionnel fragmenté de l’auteur. Pierre Maillet construit un spectacle qui se veut « un hommage sensible à l’un des plus grands artistes du siècle dernier », conforme à l’écriture de Pasolini, à la fois fidèle et atemporelle, c’est à dire résolument contemporaine. Parabole philosophique, « Théorème » fait le constat aussi élémentaire que cruel de la futilité de la création humaine face à l’immanence de la création divine.

[1] Début du texte autobiographique « Qui je suis » de Pier Paolo Pasolini, Arléa, collection poche, 2015, 60 pp. « Who is me », titre dactylographié sur le tapuscrit original, fut publié pour la première fois en 1980 sous le titre « Poeta delle cendri (Poète des cendres) » dans la revue italienne Nuovi Argumenti.

[2] Jean de Baroncelli, « Théorème », de Pier Paolo Pasolini : un hymne aux vertus scandaleuses de la vérité », Le Monde, 1er février 1969.

[3] « Entretiens avec Pasolini sur Théorème », Jeune Cinéma, Ed. Fédération Jean Vigo, n°33, octobre 1968.

[4] Pier Paolo Pasolini, Teorema, Garzanti, 1968, version française traduction de José Guidi, Gallimard, 1978.

[5] Extrait de la biofilmographie de Pier Paolo Pasolini dans l’Avant- Scène Cinéma n°97/Novembre 1969.

[6] Pierre Maillet, « Note d’intention », Dossier artistique de Théorème(s), 28 septembre 2021.

Théorème(s) © Jean-Louis Fernandez

THÉORÈME(S) - librement inspiré du roman « THÉORÈME » et du texte « QUI JE SUIS » de Pier Paolo Pasolini, adaptation et mise en scène de Pierre Maillet, avec Arthur Amard, Valentin Clerc, Alicia Devidal, Luca Fiorello, Benjamin Kahn, Frédérique Loliée, Pierre Maillet, Marilu Marini, Thomas Nicolle, Simon Terrenoire, Elsa Verdon, Rachid Zanouda, création du 4 au 8 Octobre 2021/La Comédie de Saint-Etienne-Centre Dramatique National

du 10 au 13 Novembre 2021 - festival du TNB - Théâtre national de Bretagne, Rennes, 3 et 4 Mars 2022 - Comédie de Colmar-CDN Grand Est Alsace, 15 et 16 Mars 2022 - Théâtre de Nîmes, du 12 au 14 Avril 2022 - Théâtre Sorano -Toulouse 

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