Nickel, les promesses d’un nouveau monde

Mathilde Delahaye conte trois temps de l’histoire d’un lieu, occupations futures nées dans les ruines du capitalisme, réjouissants possibles où l’humanité se réinvente dans ses marges, où les derniers sont enfin les premiers. « Nickel » est une rêverie sensorielle, un songe dans lequel le langage passe par les corps plutôt que les mots, un futur dans lequel la vie se réinvente après le chaos.

"Nickel", m. e. s. et co-écriture de Mathilde Delahaye, co-écriture de Pauline Haudepin, pièce créé le 5 novembre 2019 au Centre dramatique national de Tours - Théâtre Olympia © Jean-Louis Fernandez "Nickel", m. e. s. et co-écriture de Mathilde Delahaye, co-écriture de Pauline Haudepin, pièce créé le 5 novembre 2019 au Centre dramatique national de Tours - Théâtre Olympia © Jean-Louis Fernandez
Rêverie hypnotique anticipant le futur possible d'un monde post-capitaliste, « Nickel », le nouveau spectacle de Mathilde Delahaye, est né de la rencontre de la jeune metteuse en scène avec la communauté du voguing parisien, dont elle admire la force de résistance face au rejet et à la stigmatisation que subissent doublement ses membres, jeunes homosexuels et/ ou transsexuels issus de la communauté noire. Loin de se constituer en victimes, ils se réinventent dans cette subculture qui dépasse le simple mouvement festif pour incarner une autre façon de vivre, d’interagir avec l’autre dans l’invention permanente d’une construction sociale qui structure le quotidien de la communauté. Le voguing est en ce sens un laboratoire expérimental de nouvelles formes de sociabilité « dans l’invention d’une langue de résistance, dans la codification à l’extrême dans les rituels que contient cette culture. » précise Mathilde Delahaye « Je veux travailler avec le vocabulaire de cette contre-culture d'aujourd'hui  avec ce qu'elle appelle d'inclusion, de liberté, de joie. » Cette force lui inspire une fable, métaphore narrative du passage du temps sur un lieu unique, témoin de la chute civilisationnelle par l'arrogance des hommes, endroit dont les strates successives accueillent de petites communautés marginales survivantes de l'humanité précisément grâce aux stratégies qu'elles ont mis en place au moment de leur discrimination. Co-écrit avec Pauline Haudepin, « Nickel » a pour point de départ la découverte, à l'hôpital psychiatrique de cette « ville sans arbre », d'un carnet intime écrit par une ouvrière de la mine durant les dernières années de son exploitation.

« J’avais jamais vu une ville sans arbre »

 C’est sur la mort lente du capitalisme que s'ouvre la pièce, sur cette ville-usine à la lisière du monde, construite autour de gisements de nickel dont l'extraction à la cadence très élevée en faisait l’une des plus polluées du monde. Le long monologue en russe qui compose le premier temps du lieu revient sur les vies abîmées qui ont traversées le monde sans joie ni plaisir, comme on traverse l'une de ces longues nuits polaires qui sévissent dans la région, ouvriers déjà morts, travailleurs fantômes s’effaçant peu à peu sous l’épais nuage noir recouvrant désormais la ville. Celui qui parle est le dernier ouvrier de Norlisk Nickel, ville qui fut construite par les prisonniers du goulag voisin et dont les os sont enfouis ici, sous ce point extrême du monde, quelque part dans la glace. Il raconte la fin de l’histoire, celle d'un monde d'hommes qui, comme Icare incapable de se contenter de voler, s'approcha trop près du soleil et disparu brûlé. Il est la tragédie. Bientôt l’usine dont il est le dernier occupant sera abandonnée. Rien, au cours des nombreuses années qui suivent, ne parviendra à la vie. Les degrés stratosphériques de pollution avaient rendu le lieu et son environnement immédiat toxiques, sa terre impropre était devenue stérile par l’acharnement des hommes. « La toxicité de l'air à contaminer l'imaginaire. »

"Nickel", m. e. s. et co-écriture de Mathilde Delahaye, co-écriture de Pauline Haudepin, pièce créé le 5 novembre 2019 au  Centre dramatique national de Tours - Théâtre Olympia © Jean-Louis Fernandez "Nickel", m. e. s. et co-écriture de Mathilde Delahaye, co-écriture de Pauline Haudepin, pièce créé le 5 novembre 2019 au Centre dramatique national de Tours - Théâtre Olympia © Jean-Louis Fernandez

Après le capitalisme

 Le deuxième temps se situe dans un futur suffisamment proche pour garder la mémoire du premier dans les ruines de l’usine, et en même temps, suffisamment éloigné pour que les protagonistes de la nouvelle occupation n’aient connu le territoire que par les livres d’histoire. Dans les restes de l’ancienne usine à l'atmosphère onirique, presque irréelle, se dresse le Nickel Bar, lieu de rendez-vous d'une communauté interlope. Mathilde Delahaye s'inspire du scénario de « Nickel stuff » de Bernard-Marie Koltès, décrivant une communauté de danseurs afro-américains dans un club situé en périphérie de ville. Dans ces scènes polyphoniques pensées par la metteuse en scène « comme des tableaux parlés, chantés dansés », les récits de vies marginales se racontent à travers les corps minoritaires des personnages, performées dans des battles de danse qui sont autant de rituels exutoires. La cabane, élément rassurant parce que familier, issu de l’enfance qui reste dans la plupart des cas le monde d’avant la discrimination, cocon et refuge, est l'espace commun, le lieu de rassemblement. Érigée en hauteur, dans un coin du hall central de l’ancien bâtiment industriel, à la marge cependant avec cette différence désormais : elle participe du retour à la vie, on y entend des éclats de rire, des chants, on y coud les habits de bataille qui seront portés lors des bals. Elle s’impose comme un havre lumineux exprimant une certaine plénitude après les affres d’une adolescence souvent passée dans la rue, loin de la famille biologique qui l'a rejetée. La cabane est la métaphore poétique de la renaissance dans le lieu même du désastre. Elle est la caverne, la matrice, le ventre maternel, le lieu où rien ne peut arriver. Cet espace névralgique est celui de la famille que l’on se choisit en entrant dans la communauté du voguing. Car celle-ci se compose bien de familles, chacune regroupant une dizaine de personnes, les « Houses », dirigées par une « Mother » et un « Father » veillant sur leur « kids ». Elles jouent un rôle social fondamental d'éducation et de protection pour ces jeunes en situation précaire, leur offrant les conditions nécessaires pour réinventer leur vie. Née aux Etats-Unis, de la double exclusion de la communauté homosexuelle et de la communauté afro américaine, le mouvement est connue du grand public pour son invention d’un style spécifique de danse urbaine, lorsque celui-ci sera popularisé par Madonna bien plus tard, mais qui à l’origine exprime un cri éminemment politique, puisqu’il s’agissait de dénoncer le racisme de la société américaine en parodiant les concours de beauté de l'élite blanche dont les corps noirs étaient exclus, puis en reprenant en les exagérant les poses des mannequins blancs figurant dans les grands magazines de mode américains, dont le plus célèbre d’entre eux, « Vogue », qui donne son nom au mouvement, incarnait l'argent, le luxe, la richesse, tout ce qui était alors interdit à cette communauté. Les bals, soirées organisées dans des ballrooms, deviennent des manifestes, des réponses à leur exclusion, y compris des communautés blanches LGBT+. Devenir l'icône, le modèle le temps d'une soirée, se maquiller à l'excès, porter des costumes chatoyants, des talons aiguilles démesurés, s'inventer soi-même, être libre, enfin. En France, la naissance des communautés de voguing, il y a un peu plus de dix ans, répondait aux mêmes désirs, adaptés au contexte sociopolitique local.

"Nickel", m. e. s. et co-écriture de Mathilde Delahaye, co-écriture de Pauline Haudepin, pièce créé le 5 novembre 2019 au  Centre dramatique national de Tours - Théâtre Olympia © Jean-Louis Fernandez "Nickel", m. e. s. et co-écriture de Mathilde Delahaye, co-écriture de Pauline Haudepin, pièce créé le 5 novembre 2019 au Centre dramatique national de Tours - Théâtre Olympia © Jean-Louis Fernandez

« Entre la fin du monde et la fièvre du samedi soir »

Une autre vingtaine d'années plus tard, un groupe de chercheurs cueilleurs de matsutakés, champignon japonais très rare et très cher ne poussant que dans les ruines du capitalisme, découvre le bar abandonné dans l'usine méconnaissable, désormais réduite à une ruine industrielle par la nature qui a repris ses droits. Après leur passage, des jeunes gens se livrent à un rituel de l'équinoxe. Ce troisième et dernier temps du lieu vient clôturer la pièce sur d'autres possibles où le rapport à la nature, redéfini par nécessité, autorise un mode de vie nouveau, entièrement libre et sauvage. Mathilde Delahaye envisage l'espace scénique de la pièce comme « un espace système, une usine monde » en perpétuelle transformation comme en témoignent la troublante beauté des décors. Cette partition de l'espace répond aux « partitions de textes et de corps » où la parole est envisagée comme matière musicale énonçant un état du monde et les tentatives de résistances et d'inventions fragiles, transitoires, dans lesquelles s'inventent les nouvelles formes de sociabilité qui feront les sociétés de demain. A la croisée des arts, convoquant le théâtre, la danse, la performance, les arts visuels, le spectacle se révèle en œuvre d’art totale invitant le public à éprouver de nouvelles sensations, des émotions jusque-là inédites. Après la chute du capitalisme, la possibilité de vivre. « Nickel » possède l’indéniable beauté des songes.

"Nickel", m. e. s. et co-écriture de Mathilde Delahaye, co-écriture de Pauline Haudepin, pièce créé le 5 novembre 2019 au  Centre dramatique national de Tours - Théâtre Olympia © Jean-Louis Fernandez "Nickel", m. e. s. et co-écriture de Mathilde Delahaye, co-écriture de Pauline Haudepin, pièce créé le 5 novembre 2019 au Centre dramatique national de Tours - Théâtre Olympia © Jean-Louis Fernandez

« Nickel » mise en scène de Mathilde Delahaye, texte de Mathilde Delahaye et Pauline Haudepin, avec Daphné Biiga Nwanak, Thomas Gonzalez, Keiona Mitchell, Julien Moreau, Snake Ninja, Romain Pageard. Spectacle créé au Centre dramatique national de Tours - Théâtre Olympia le 5 novembre 2019, vu au Nouveau Théâtre de Montreuil.

Nouveau Théâtre de Montreuil du 16 janvier au 1er février 2020
Salle Maria Casarès 63, rue Victor-Hugo 93 100 Montreuil

Domaine d'O, 26 - 27 mars 2020
178, rue de la Carriérasse 34 090 Montpellier

Centre dramatique national Rouen Normandie, du 1er au 2 avril 2020
Boulevard Pierre Ségelle 45 000 Orléans

Théâtre national de Strasbourg, du 27 avril au 7 mai 2020
1, avenue de la Marseillaise 67 000 Strasbourg

 

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