guillaume lasserre
Travailleur du texte
Abonné·e de Mediapart

257 Billets

0 Édition

Billet de blog 6 mai 2021

La Conserverie, dix ans d’images de famille

Il y a dix ans, la photographe Anne Delrez ouvrait à Metz un lieu pour accueillir les archives photographiques de famille et les transmettre au plus grand nombre par le biais d’expositions. Conservatoire national de l'album de famille, le premier du genre en France, la Conserverie possède un fonds iconographique de 35 000 images provenant de centaines de donateurs. Dix ans, le bel âge !

guillaume lasserre
Travailleur du texte
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Madame Permerle, 11F D1184, conservatoire national de l'album de famille, Metz © La Conserverie

Un fond iconographique dédié à la photographie vernaculaire, un lieu d’exposition, une maison d’édition, un centre de ressources, une librairie. Lorsqu’elle ouvre, le 11 janvier 2011, au 8 rue de la petite boucherie à Metz un lieu pour héberger et montrer les archives photographiques dites « de famille » sur lesquelles elle travaille depuis plus de dix ans, Anne Delrez ne se doute probablement pas que dix ans plus tard la Conserverie aura réalisé cette ambition, détenant un patrimoine visuel riche de 35 000 images – photographies, diapositives, plaques de verre –, que lui ont confié des centaines de donateurs. Photographe, Anne Delrez intègre très tôt dans sa démarche artistique une réflexion sur la photographie vernaculaire, l’image que l’on dit pauvre, dépourvue d’intention esthétique. Elle fait le choix de se consacrer pleinement au lieu, confiant : « La Conserverie, c’est mon projet d’artiste[1] » avant d’ajouter « les gens viennent donner des classeurs. Il faut savoir recevoir les choses ». L’association, unique conservatoire national de l’album de famille, est aujourd’hui en charge d’un fonds iconographique à partir duquel elle propose des expositions, complétées parfois par des éditions. Elle organise également des ateliers de pratiques artistiques et anime des ateliers d’écriture dans deux lycées professionnels.

Madame Permerle, 11F D1175 © La Conserverie

Il y a vingt ans, alors qu’elle vivait à Marseille, Anne Delrez faisait les poubelles pour trouver des photographies. À son retour à Metz, elle organise en 2007 une première collecte pour laquelle elle sollicite la contribution d’anonymes possédant une image de Metz-Plage. Avec son plongeoir en béton et son eau du fleuve recyclée, la piscine d’été aménagée dans la Moselle est l’une des plus avant-gardistes du début des années trente. Constamment submergée par le fleuve au début des années quatre-vingt, elle sera finalement fermée par la ville en 1982. L’exposition organisée à la piscine de Luxembourg, l’actuelle piscine d’hiver de Metz, présentait dix-huit images transposées sur des panneaux de deux mètres vingt accrochés au dessus des deux bassins. Une deuxième collecte donnera lieu à l’exposition « Ca ressemble à quoi le bonheur ? » à la galerie Octave Cowbell en 2009. Suivront onze autres appels à participation, chacun associé à un thème suffisamment large pour que le plus grand nombre puisse y participer.

140479, conservatoire national de l'album de famille, Metz © La Conserverie

Comment raconte-t-on sa mythologie personnelle avec les gens qui nous ont entouré ? La photographie de famille a une telle volonté de rester au monde. Lors de son ouverture en 2011, la Conserverie possède huit cents photographies. Elle en compte aujourd’hui prés de 35 000 et figure désormais sur de nombreux testaments. Son travail sur la photographie amateur est largement reconnu. L’institution est maintenant à l’étroit dans ses murs où les photographies continuent d’affluer, par courrier, anonyme, parfois accompagné d’un mot, ou déposées directement sur place. Il arrive aussi qu’on en dépose devant la porte, sans avoir le courage de la pousser.

Le pouvoir des images : la pensée magique de l’album de famille

© La Conserverie

La constitution du fonds iconographique répond au départ à la sauvegarde d’images vouées à la destruction, souvenirs déchus, clichés attestant d’une vie, qui ne semblent plus intéresser personne mais qui, pour Anne Delrez, portent en elles notre histoire. « J'ai du mal à me dire que l'on fait fi du regard que des gens ont pris la peine de porter sur quelque chose, de toute cette mémoire collective[2] » précise-t-elle. On ne jette pas les photographies de la mémoire familiale sans éprouver une certaine culpabilité liée sans doute à ce sentiment absurde d’infliger aux fantômes de l’album une seconde mort. Le conservatoire renferme des photographies de toutes époques, tous formats, à l’esthétique particulière. On y trouve des scènes de la vie quotidienne, des paysages, des portraits de studio… Certaines présentent des écrits, d’autres laissent apparaître l’ombre du photographe, sont floues, ratées. Aucune sélection n’est faite dans les ensembles reçus. Chaque image versée au conservatoire est numérisée, archivée, mise en ligne et indexée.

Madame Permerle à table, fonds iconographique du conservatoire national de l'album de famille, Metz © La Conserverie

Parmi les ensembles des donateurs, les plus important est le fonds de Dominique Pemerle. « Elle vivait à Paris, mais était originaire de Bretagne. Elle est venue m’apporter à Metz près de 5 000 images, photos et diapositives prises par son père. Sa venue faisait suite à un conseil de famille. Personne ne voulait prendre un petit bout des photos, mais tout le monde craignait leur disparition[3] » se souvient Anne Delrez. C’était en 2016, elle était accompagnée de son fils Arié. Dominique Pemerle est décédée à la fin de l’année suivante. « Presque 100 années de photographies d’une même famille. Ces images sont le point vue, l’écriture de l’amoureux, devenu père, puis grand-père[4] » écrit-elle dans le texte qui accompagne la récente exposition « Lumière, cuisine, regards, paysage » qui rassemblait des ektachromes des années cinquante à soixante-dix provenant du précieux fonds, souvent la Bretagne, souvent l’été. Cette proposition ouvrait l’année anniversaire du lieu. Pour ce premier rendez-vous des dix ans, l’exposition des images issues du fonds de Madame Pemerle s’imposait à Anne Delrez comme une certitude. À l’instar de cet ensemble remarquable, chaque don a sa propre histoire.

Madame Permerle, 11F D0784, conservatoire national de l'album de famille, Metz © La Conserverie

Le fonds est aussi exploité par des artistes, des chercheurs, des historiens, des sociologues. Sa mise en valeur repose cependant sur les éditions et les expositions thématiques, souvent participatives, organisées par la Conserverie. « C’est important de préserver un lien affectif entre les générations, et l’album photo y participe[5] » indique-t-elle. Les Conserverie organise également des expositions d’artistes travaillant autour de la photographie vernaculaire. On se souvient de « Nous autres », la très belle proposition de l’artiste italienne Giulia Andreani au printemps 2016, appréhendant le fonds iconographique du conservatoire lors d’une résidence à Metz quelques mois plus tôt, pour en livrer une relecture au moyen du gris de Payne, unique couleur qu’utilise l’artiste, celle de aquarellistes. 

La Conserverie possède ses propres éditions qui participent à son choix affirmé de transmission. Les ouvrages publiés affichent volontairement des petits prix afin qu’ils soient accessibles à tous. Ils sont en lien avec les recherches que mène l’artiste sur la photographie vernaculaire, qu’il s’agisse de catalogues d’exposition, de restitutions d’atelier ou même de multiples d’artistes tel le récent « Le bel ouvrage » qui propose un dialogue, une mise en tension de deux images du fonds iconographique, choisies et mises en regard par la photographe Agnès Geoffray qui imagine cinq diptyques. Depuis 2016, Anne Delrez invite des artistes à imaginer un projet à partir du fonds iconographique. Sa dernière parution, « Du vent au bout des doigts »reproduit une sélection d’images confiées lors d’une collecte photographique initiée en 2019, montrant des oiseaux et des humains. Elle aurait dû être accompagnée par l’exposition éponyme, collective et participative à la Conserverie, fermée en raison de la crise sanitaire.

Madame Permerle, 11F D0531, conservatoire national de l'album de famille, Metz © La Conserverie

En déplaçant les images de leur contexte initial vers l’exposition, elles deviennent par appropriation les nôtres,  celles d’une mémoire collective, vacillant entre intime et universel. La projection que l’on se fait d’une photographie est éminemment personnelle. C’est sans doute la raison pour laquelle les clichés exposés à la Conserverie ne laissent jamais indifférent. « On pleure beaucoup ici » avoue Anne Delrez. Le potentiel fictionnel des images est à ce point troublant qu’il suscite la résurgence de souvenirs personnels à travers, là un gilet bleu, ici un mange-disque orange, là-bas un pique-nique familial qui en rappelle d’autres.

Anonyme 06, conservatoire national de l'album de famille, Metz © La Conserverie

En 2003, à la mort de son grand-oncle Charles, Anne Delrez découvre une série de photographies jusque-là demeurée inédite. « Ces photographies m’ont été données à la mort de Charles[6] » raconte-t-elle, « Avant sa mort, personne n’avait ces images dans la famille car personne ne faisait des albums ». Elles figurent Charles et Gabrielle, sa femme, sur leurs lieux de vacances. Tour à tour, ils prennent la pause, l’un succédant à l’autre dans le même paysage, le photographe devenant le modèle et vice versa. Il n’y a pas de négatif, pas d’album, juste cent vingt photographies de Charles et cent vingt de Gabrielle, et treize paysages. A partir de ce corpus, elle imagine, huit ans avant l’ouverture de la Conserverie, une exposition qui sera présentée dans plusieurs lieux en France, avant de la réunir dans un livre[7]. C’est très vraisemblablement là, à ce moment précis, que se situe l’élément déclencheur qui, huit ans plus tard, la conduira à s’occuper d’autres photographies que les siennes.

Charles et Gabrielle, conservatoire national de l'album de famille, Metz © La Conserverie
Madame Permerle, 11F D0564, conservatoire national de l'album de famille, Metz © La Conserverie

À la fois document sociologique et ethnologique, source d’émotions, délice esthétique, l’album de famille témoigne de la volonté de ne pas tout à fait disparaître, de laisser un morceau de son histoire personnelle, intime, dans l’Histoire. Car « la photo de famille aussi est une construction du réel, un rapport entre celui qui photographie et son sujet, où la présence de l’appareil déforme la réalité. (…) Bien avant les réseaux sociaux, l’album de famille est un objet où l’on dessine l’histoire de sa propre vie[8] » affirme Anne Delrez. Les albums de famille construisent par l’image des récits ordinaires qui s’effacent inévitablement au fur et à mesure que disparaissent les protagonistes. « Les circonstances familiales s’effacent ; on ne sait plus qui sont ces gens. Arrive donc le moment où plus personne ne peut insérer ce cliché dans une narration. L’objet s’est vidé de son histoire. Il peut être jeté[9] ». C’est au moment qui précède l’acte de l’abandon que le sauvetage de la Conserverie a lieu. En les arrachant ainsi à l’effacement ultime, en les rendant publiques, en les montrant, ces images quittent leur sphère privée originelle pour devenir un bien commun. Si la majorité des personnes qui se trouvent sur les photographies conservées ne sont, depuis longtemps parfois, plus de ce monde, Anne Delrez choisit à sa manière de les faire vivre encore un peu, de ne pas les laisser totalement disparaître et de redessiner l’histoire dans des ateliers pédagogiques où l’on pioche au hasard une photographie que l’on fait sienne. Isolée de l’album auquel elle appartient, elle devient un souvenir, un mensonge. Mais tous les souvenirs ne sont-ils pas des arrangements de la mémoire ?

Jeune femme et son adresse à sa maman, conservatoire national de l'album de famille, Metz © La Conserverie

[1] Sauf mention contraire, les propos d’Anne Delrez cités ici ont été recueillis lors d’une rencontre à la Conserverie le 11 mars 2021.

[2] Cité dans Elise Descamps, « Anne Delrez veut réhabiliter les photographies de famille », La Croix, 9 juin 2009, https://www.la-croix.com/Archives/2009-06-09/Anne-Delrez-veut-rehabiliter-les-photographies-de-famille-_NP_-2009-06-09-347044 Consulté le 6 mai 2021.

[3] Cité dans Gaël Calvez, « Metz, capitale de l’album de famille depuis dix ans », Le Républicain Lorrain, 19 janvier 2021, https://www.republicain-lorrain.fr/culture-loisirs/2021/01/19/metz-capitale-de-l-album-de-famille-depuis-dix-ans Consulté le 6 mai 2021.

[4] Anne Derez, texte accompagnant l’exposition « Lumière, cuisine, regards et paysage », La Conserverie, Metz, du 20 janvier au 13 mars 2021.

[5] Cité dans Jean-Michel Léglise, « La Conserverie, le premier lieu d’archivage de l’album de famille en France », La plume culturelle, 4 janvier 2011.

[6] Cité dans Gaël Calvez, op. cit.

[7] Charles et Gabrielle. Photographes de leurs vacances, 1947–1956, images présentées par Anne Delrez, Metz, Editions Le Port a jauni, 2003, 80 pp.

[8] Cité dans Benjamin Bottemer, « Boite à souvenirs », Novo, septembre 2018.

[9] Élisabeth Magne, « Images trouvées, images sauvées », Focales n° 2 : Le recours à l'archive, mis à jour le 24 janvier 2019,  http://focales.univ-st-etienne.fr/index.php?id=2090 Consulté le 6 mai 2021.

La maison, conservatoire national de l'album de famille, Metz © La Conserverie

La Conserverie, un lieu d'archives
8, rue de la Petite Boucherie
57 000 Metz

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus

À la Une de Mediapart

Journal
Du local au global, le mouvement climat assume de vouloir « faire école »
Finies les batailles en solitaire, le mouvement climat adossé aux luttes locales théorise désormais de voir les choses en grand. Un effort stratégique indispensable pour contrer l’appétit sans cesse renouvelé des aménageurs et industriels pour les « mégaprojets » et une certaine inertie politique.
par Mathilde Goanec
Journal — Diplomatie
Moyen-Orient : Macron réhabilite le « prince tueur »
Commanditaire de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, le prince héritier saoudien « MBS » était jugé infréquentable par les dirigeants occidentaux. En lui rendant visite, le président français brise sa quarantaine diplomatique, et vend au passage 80 Rafale à son homologue émirati et allié dans la guerre du Yémen, « MBZ ».
par René Backmann
Journal — Moyen-Orient
Nucléaire iranien : la solitude d’Israël
La volonté américaine de reprendre les pourparlers sur le nucléaire iranien s’oppose au refus israélien de toute perspective d’un accord avec l’Iran, contre lequel Israël menace de livrer une guerre, même si les États-Unis y sont hostiles. Mais Tel-Aviv dispose-t-il des moyens de sa politique ?
par Sylvain Cypel (Orient XXI)
Journal
Sous-effectif, précarité, règles obsolètes : le tracing est débordé par le coronavirus
L’assurance-maladie et les ARS, chargées du tracing des cas contacts, s’appuient sur un personnel précaire, rappelé en catastrophe à chaque rebond épidémique. Les cas contacts et une partie des cas positifs ne sont plus interrogés. Des clusters passent inaperçus.
par Caroline Coq-Chodorge

La sélection du Club

Billet de blog
Get Back !!!
Huit heures de documentaire sur les Beatles enregistrant « Let it Be », leur douzième et dernier album avant séparation, peuvent sembler excessives, même montées par Peter Jackson, mais il est absolument passionnant de voir le travail à l'œuvre, un « work in progress » exceptionnel où la personnalité de chacun des quatre musiciens apparaît au fil des jours...
par Jean-Jacques Birgé
Billet de blog
« Une autre vie est possible », d’Olga Duhamel-Noyer. Poings levés & idéaux perdus
« La grandeur des idées versus les démons du quotidien, la panique, l'impuissance d’une femme devant un bras masculin, ivre de lui-même, qui prend son élan »
par Frederic L'Helgoualch
Billet de blog
Ah, « Le passé » !
Dans « Le passé », Julien Gosselin circule pour la première fois dans l’œuvre d’un écrivain d’un autre temps, le russe Léonid Andréïev. Il s’y sent bien, les comédiens fidèles de sa compagnie aussi, le théâtre tire grand profit des 4h30 de ce voyage dans ses malles aérées d’aujourd’hui.Aaaaah!
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Sénèque juste avant la fin du monde (ou presque)
Vincent Menjou-Cortès et le collectif Salut Martine s'emparent des tragédies de Sénèque qu'ils propulsent dans le futur, à la veille de la fin du monde pour conter par bribes un huis clos dans lequel quatre personnages reclus n’en finissent pas d’attendre la mort. « L'injustice des rêves », farce d'anticipation à l’issue inévitablement tragique, observe le monde s'entretuer.
par guillaume lasserre