Portrait de l'artiste en conquistador précaire

Quelle est la place de l'artiste dans la ville? De qui ou de quoi dépend-elle? Menacés par une opération immobilière en cours, le cas des quarante artistes installés depuis plus de vingt ans au Cap Gaillard à Montreuil rappelle la précarité de ces «conquistadors» nécessaires et pourtant sacrifiés à l'autel de la gentrification et interroge sur la persistance d'une politique culturelle publique.

Armand Lestard, S.O.S, collectif 3 x par jour, Cap Gaillard, Montreuil © Guillaume Lasserre Armand Lestard, S.O.S, collectif 3 x par jour, Cap Gaillard, Montreuil © Guillaume Lasserre
Aucun représentant de la Mairie de Montreuil n'était présent au Cap Gaillard les 14 et 15 octobre dernier. Ce weekend de portes ouvertes des ateliers d'artistes de la ville était le dernier pour les quarante artistes qu'accueille le lieu. L'an passé pourtant, ils étaient plusieurs, de l'Adjoint à la culture au Directeur des affaires culturelles de la commune à manifester leur solidarité avec ceux qui perdront prochainement leur lieu de travail au bénéfice de la construction d'une maison de retraite de luxe assortie de 137 logements. La réunion à destination des usagers du lieu organisée par la municipalité en janvier 2017 illustre bien le succédané de pouvoir qui reste aujourd'hui aux instances politiques locales, prenant acte de la disparition programmée du service public. La proposition des reloger quelques uns des locataires du site – il n'y aura pas de place pour tous – dans des locaux municipaux tels des parkings désaffectés ou des anciens bureaux de la cité de la Noue (le quartier le plus dégradé de la ville) ressemble au plan social d'une entreprise privée et résonne comme le chant du cygne du service public. L'état souvent insalubre des sites visités laisse un goût amer aux associations. La mairie a-t-elle encore les moyens de ses ambitions?  En s'interrogeant sur les capacités de la ville de Montreuil à reloger ces artistes qu'elle a tant désirés, c'est l'existence même d'une politique culturelle publique nationale que l'on questionne. En d'autres termes, y-a-t-il encore un pouvoir public aujourd’hui?

 La biscuiterie, l'hôtel industriel, la foncière et l'artiste

 Le site historique de la biscuiterie des Frères Gomez – La Basquaise, fondé en 1929, est réhabilité en 1989 par les architectes Paul Chemetov et Borja Huidobro à la demande de la ville alors propriétaire. Cette dernière en confie la gestion à une société d'économie mixte (SEM), la SEMIMO B. Le lieu devient un hôtel industriel et prend le nom de Cap Gaillard. Le Cap est ici un promontoire économique, l'acronyme de Centre d'activités de pointe.  A la fin des années 1980, le concept d'hôtel industriel propose une nouvelle organisation du travail. Nombre d'entreprises de Paris et de sa banlieue y trouvent un intérêt tant économique (mutualisation des besoins) que géographique (proximité de Paris).

 Parallèlement, la ville de Montreuil, à la faveur d'une étude conjointe avec le Département de Seine-Saint-Denis, prend conscience de l'importance de la communauté d'artistes implantés sur son territoire. Les premières portes ouvertes d'ateliers d'artistes montreuillois sont organisées. Des baux (précaires) d'occupation de locaux sont signés. Le passé industriel de la ville permet de trouver de grands espaces pour des loyers encore modiques. En 2000, les baux précaires des collectifs d'artistes Macadam et 800 001 les contraignent à quitter leurs ateliers. La SEM leur propose de s'installer au Cap Gaillard, l'hôtel industriel ne faisant visiblement pas le plein. D'autres associations d'artistes s'installent peu après sur le site.

 Au cours de cette même année, la SEM vend pour le compte de la Mairie de Montreuil Cap Gaillard à une société foncière (société commerciale d'acquisition, de gestion et d'exploitation d'un portefeuille immobilier) qui va la revendre à une autre et ainsi de suite. Malgré quelques incidents, notamment l'augmentation du montant des charges à chaque nouveau propriétaire, les baux sont reconduits jusqu'en 2016. En octobre, une rencontre sur site organisée par les juristes de la foncière informe les locataires du projet de résidence pour séniors. Ils précisent que l'équipe municipale est favorable à l'opération. Tout se passe à l'oral, aucun écrit ne leur est adressé. Les associations vont à la pêche aux informations en se rapprochant elles-mêmes de la mairie. Elles évoquent l'ancien site industriel Mozinor qui pourrait accueillir tous les artistes du Cap Gaillard, d'autant qu'il s’y trouvent déjà d’autres artistes. Après un long silence la SEMINO B qui gère le site pour le compte de la Mairie a répondu qu'il était désormais réservé à des candidats au profil entrepreneurial. Au printemps dernier, après plusieurs mois passés à remplir des dossiers ou à se poser en force de proposition à la place des instances publiques locales, des tensions grandissantes commencent à diviser les membres des associations.

 La redoutable efficacité de la politique de l'autruche est la première alliée des élus et de leurs administrations. Elle permet de faire passer n'importe quel projet auprès d'une population qui lui est hostile en gagnant le plus de temps possible. Lorsque les associations du Cap Gaillard décident d'organiser des portes ouvertes en juin dernier, l'opération est un vrai succès populaire. Aucun représentant de la Mairie (élu ou administration) ne juge pourtant nécessaire de faire le déplacement, tout comme ce 15 octobre dernier qui restera l'ultime participation à la manifestation des portes ouvertes d'ateliers d'artistes (organisée par la Mairie) du Cap Gaillard. A ce jour, les associations n'ont reçu aucun écrit de la part de la foncière propriétaire du site ou de la Mairie désormais silencieuse. Elles attendent toujours leur lettre de congés de bail qui leur permettrait d'avoir une échéance précise quant à leur départ du site. Les loyers, eux, sont bien prélevés chaque mois. Pourtant les entreprises se succèdent sur place : dernièrement, elles ont effectué des sondages de sol du site, attestant de l'actualité du projet. Le site internet de Capgeris indique que la résidence séniors "Les essentielles" ouvrira en 2021 sur le site du Cap Gaillard. Les occupants du lieu mesurent ainsi pleinement le sens du mot "précarité". L'absence d'information officielle empêche toute action (doivent-ils se regrouper au sein d'une seule association ? Doivent-ils quitter le site ?...)

 On achève bien les artistes

 La douloureuse actualité du Cap Gaillard permet de s'interroger sur le rôle de l’artiste dans la ville. Que faut-il attendre de la ville de Montreuil sur la pérennité de son patrimoine culturel vivant ? Qu’est-ce que cet exemple nous apprend de la politique culturelle publique dans son ensemble ?

 La place qu'occupe l'artiste dans la cité est celle que veulent bien lui accorder les détenteurs du pouvoir local. Depuis les années 1980, les artistes sont devenus des signes extérieurs de richesse pour des collectivités désireuses de changer leur image. Tels les conquistadors espagnols pacifiant l'Amérique centrale dans les années 1530 pour en agglomérer les terres au Royaume d'Espagne, l'artiste joue le rôle de défricheur provisoire. Installé dans les locaux vétustes d'une ancienne usine d'un quartier réputé difficile (la fameuse friche culturelle), il en sera chassé dès que la gentrification du quartier sera effective, à la faveur du bail précaire qu'il a signé. Une fois la cité dangereuse transformée en quartier familial bourgeois-bohème, les édiles du territoire proposent de reloger l'artiste qu'ils ont expulsé dans un nouveau quartier à risque qui une fois transformé, le renverra vers d'autres conquêtes de quartier. A son insu, la friche culturelle est une redoutable campagne de publicité à moindre frais à destination des nouveaux arrivants recrutés dans les classes moyennes supérieures. Cet équilibre a très bien fonctionné tant qu'il y avait des territoires à (re)conquérir.  Aujourd'hui, non seulement les territoires singuliers s'amenuisent au fur et à mesure qu'ils se gentrifient (l'implantation en masse de magasins bio en est le premier symptôme) mais en plus, le pouvoir local semble avoir définitivement changé de main.

Les années 1980 sont terminées emportant avec elles leur faste et leurs paillettes publics. Au cours des deux dernières décennies les contre-réformes néolibérales ont considérablement diminués les pouvoirs publics locaux ou nationaux. Ils sont rendus définitivement exsangues par la crise financière de 2008 qui oblige les Etats à sauver un système bancaire privé devenu incontrôlable mais si indispensable qu'il précipiterait dans sa chute l'Occident tout entier. Petit à petit, le secteur privé impose sa vision à des collectivités surendettées qui n'ont plus les moyens de s'opposer à leurs demandes. Dans ce contexte, on voit bien que le pouvoir a changé de main. La ville de Montreuil, qui n'est plus propriétaire du site, n'a pas non plus de contrepartie à apporter. S'appuyer sur les pouvoirs publics aujourd'hui semble un combat d'arrière-garde. Il est déjà trop tard.

 Mais alors quelle solution adopter ? Un collectif d'artistes qui ne s'inscrit pas dans une logique commerciale n'intéresse pas les nouveaux détenteurs du pouvoir. D'autant que la création plastique elle-même est devenue une bulle spéculative. Le marché de l'art est lui-aussi mondialisé. Les mêmes galeries représentant les mêmes artistes sont installées à Paris, Londres, New York, bientôt Pékin, Shanghai et Dubaï.  On les retrouve sur les mêmes foires internationales présentant les mêmes œuvres aux quatre coins du monde.  Les artistes du Cap Gaillard eux, ne sont pas représentés par une galerie, ne produisent pas d'œuvres purement formelles formatées pour des clients potentiels, n'ont pas leur place dans la pensée unique de l'art qui semble émerger avec l'arrivée massive des fondations d'entreprises. Doivent-ils inventer un nouveau modèle économique ? Celui-ci doit-il s'accommoder d'une logique commerciale ? Et si oui, laquelle ? Doivent-ils se focaliser désormais sur le produit fini plutôt que sur le processus créatif ? Ou bien mutualiser leurs espaces avec des établissements financièrement rentables ?  Les nouvelles technologies, en particulier l'art numérique seraient-ils des partenaires possibles ? C'est à ces questions que doivent répondre les artistes du Cap Gaillard aujourd'hui. C'est aux mêmes questions que doivent réfléchir dès maintenant les acteurs d'une politique culturelle de moins en moins publique.

 

 

 

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