Sylvie Fanchon et les artistes du mot

A Besançon, "Je m'appelle Cortana" narre la relation compliquée de Sylvie Fanchon avec la voix de son téléphone, sujet de ses peintures récentes. Elles entrent en dialogue avec une sélection d'oeuvres issues des FRAC Franche-Comté et Bourgogne où l'usage du texte, l'emploi du mot, servent de fil conducteur. Un mélange de culture populaire, d'art et d'humour réjouissant.

Sylvie Fanchon, "JEMAPPELLECORTANA", Acrylique sur toile, 2018. © Sylvie Fanchon Sylvie Fanchon, "JEMAPPELLECORTANA", Acrylique sur toile, 2018. © Sylvie Fanchon
A la Cité des arts de Besançon, écrin culturel imaginé par l'architecte japonais Kengo Kuma, les peintures de Sylvie Fanchon dialoguent avec des œuvres choisies dans les collections des FRAC Franche-Comté et Bourgogne autour de l'intelligence artificielle, avec pour fil conducteur l'usage du mot, la pratique du texte. Cette mise en regard s'organise autour d'un corpus d'artistes qui utilisent la plasticité de la lettre dans leur travail, notamment leur travail de peinture, interrogeant également le médium."Je m'appelle Cortana" témoigne avec humour de la relation difficile qu'entretient l'artiste avec la voix synthétique de son téléphone portable. Cette "nouvelle assistante personnelle numérique" proposée par Microsoft "pour nous aider à en faire plus (...) qui s'occupe de tout, de manière proactive" s'avère vite une intruse qui envahit notre espace privé à des moments où l'on choisit précisément d'en faire moins. Simple flot de paroles fournissant des informations sans en saisir les aspects sémantiques, Cortana n'autorise ni le dialogue ni l'échange. Fidèle à son habitude de puiser ses sujets dans son environnent immédiat, l’artiste fait de ce téléphone qui parle, le sujet de sa nouvelle série de peintures. 

Le tableau comme lieu de pensée

Sylvie Fanchon, "LAISSERMOIRECUEILLIR...", wall painting in situ, 2018 © Sylvie Fanchon; crédit photo: Guillaume Lasserre Sylvie Fanchon, "LAISSERMOIRECUEILLIR...", wall painting in situ, 2018 © Sylvie Fanchon; crédit photo: Guillaume Lasserre

D'emblée, trois muraux monumentaux à la bichromie fanchonnienne s'imposent au regard et donnent le ton à l'exposition. Le travail est ici extrêmement simple, composé de réserves de scotch et de lettres. Aucune sophistication, aucune prouesse technique (que l'artiste rejette) ne vient perturber son aspect basique. Ces muraux sont exécutés par des peintres en bâtiment. Les scotchs sont volontairement déchirés à la main, montrant l'action d'un corps humain qui vient perturber la rigueur de la machine par les coupures approximatives qui en troublent les contours des lettres. Sylvie Fanchon fait le choix d'un lettrage à la forme de police la plus neutre possible, sans caractère, sans intérêt, acheté en grande surface. Il sera traité grossièrement au point d'être parfois illisible, réduisant les phrases de Cortana à de simples formes à peine compréhensibles. C'est aussi un clin d'œil ironique à l'art conceptuel, que l'artiste envisage comme une utopie, précisant que "dans l'abstraction il faut ramener du réel et le réel c'est la forme" et cite à l'envi la phrase de Victor Hugo: "La forme c'est le fond qui remonte". L'appropriation des mots de Cortana se poursuit dans une série de toiles où se détachent en rouge sur fond bleu les phrases de l'assistante artificielle. Elles apparaissent parfois brossées dans des réserves de rouge là où les phrases censées venir en aide se font plus pressentes, devenant pour certaines des injonctions autoritaires derrière cette voix monocorde standardisée et inépuisable. "Il me faut certaines informations"; "Ce qui est important".

Sylvie Fanchon, "DITESNOUS...", Acrylique sur toile, 2018 © Sylvie Fanchon; crédit photo: Guillaume Lasserre Sylvie Fanchon, "DITESNOUS...", Acrylique sur toile, 2018 © Sylvie Fanchon; crédit photo: Guillaume Lasserre
Si le mot a toujours été présent dans l'œuvre de Sylvie Fanchon, il l'était de façon sporadique. La prédominance de l'écriture sur la toile s'impose à partir de la série des "Tableaux scotch" en 2014. Pour appréhender son travail, il faut en saisir la démarche. La nécessité de peindre chez Sylvie Fanchon ne dépend pas de l'humeur ou d'un désir de monstration mais de "ce qui reste quand on a tout enlevé" C'est à dire pour elle "deux couleurs, une forme, un fond".  Avant l'appropriation des mots il y a eu celle des images pour laquelle elle met au point un protocole répondant à un certain nombre de contraintes : économie de moyens, bichromie, planéité, extrême schématisation, touche en aplat visant à la neutralité expressive, autant de préalables requis pour se mettre au travail. Elle distingue le "comment peindre" qui est assujetti à des contraintes fortes liées à la maîtrise de la technique de la peinture et aux conventions qui régissent la discipline, et le "quoi peindre" qui se trouve à portée immédiate, dans le monde qui l'entoure. "J'aime bien créer un écart entre le comment peindre et le quoi peindre", explique-t-elle. Ses "stratégies d'occupation de la surface du tableau" tentent de répondre à la question : comment installer quelque chose dans ce format conventionnel ? Aujourd'hui, elle travaille essentiellement par empreintes en utilisant le scotch, le lettrage et le pochoir. Ce "comment peindre" lui permet de tenir à distance l'acte pictural.

"Désamorcer le sérieux des choses"

Sylvie Fanchon, "BONJOURCOMMENCONS...", Acrylique sur toile, 2018 © Sylvie Fanchon; crédit photo: Guillaume Lasserre Sylvie Fanchon, "BONJOURCOMMENCONS...", Acrylique sur toile, 2018 © Sylvie Fanchon; crédit photo: Guillaume Lasserre

Depuis plus de dix ans, Sylvie Fanchon construit un bestiaire à la manière des "Caractères"de Jean de La Bruyère (1688), à travers les personnages de Tex Avery. Ils assurent une fonction critique, la peintre en faisant avec humour les commentateurs populaires de son observation du monde. Formellement, ils sont aussi des éléments servant à construire le tableau. Ils sont convoqués pour tourner en dérision salvatrice tout à la fois les textes, la morale et la situation. Les personnages réalisés au pochoir, débordent, rendant leurs contours flous. Ça bave, ça salit la toile, ça transgresse sa noblesse en créant une rupture dans l'équilibre harmonieux d'un lettrage parfaitement calibré s'inscrivant sur une surface totalement lisse. A travers eux, l'artiste introduit des résistances dans les rouages du conformisme pour en pointer l'absurdité, voire la bêtise. A la prise de parole téléphonique matinale "Bonjour je m'appelle Cortana commençons la journée ensemble", Sylvie Fanchon répond par l'envoi de volatiles, perchant trois petits oiseaux aux contours baveux sur la ligne créée par le haut du lettrage. Ils sont suivis de deux hérons aux proportions niant la perspective. En bas, à gauche, une poule tout aussi mal détourée semble se diriger d'un pas léger vers son destin quotidien. Dans "Dites-nous" Cortana ordonne pratiquement la mise à nu de son interlocutrice afin paradoxalement de pouvoir protéger sa vie privée avant de la renvoyer vers un service connecté qui reprendra exactement ses mots. Ici, la présence d'autres personnages de l'univers de Tex Avery s'incarne par le trait qui en donne seulement le contour, l'esquisse. La figure monumentale de Bip-Bip qui domine la composition disparait derrière le texte, écrasée par ce lettrage dont le poids se lit dans la saturation des mots. En bas, à gauche, Droopy semble se questionner sur la valeur réelle de l'assistance formulée dans "Que puis je faire pour vous ?" Répétée sans cesse par la voix standardisée d'une intelligence artificielle désormais omniprésente au quotidien, se déclinant dans celle du smartphone, celle de la caisse automatique du supermarché ou celle de la "hotline" à choix multiples des SAV d'entreprises ou du standard des services publics, la phrase interrogative est vidée de son sens et apparait comme une forme polie de salutation. Exact équivalent du "How may I help you?" américain qui, dans un souci d'efficacité s'est transformé en un brutal "Next !" pour des humains qui, moins rapides que des robots, luttent désespérément contre leur obsolescence. Ironiquement, en rendant compte des absurdités à l’œuvre dans  son  environnement immédiat, Sylvie Fanchon apporte dans un paradoxe de plus le supplément d'âme qui fait cruellement défaut à Cortana. Transposée avec humour et poésie dans le champ de la création plastique, elle entre dans le registre du sensible, registre qui précisément sépare l'homme de la machine intelligente. 

Dialogues plastiques et art du détournement 

Alain Séchas, "Hommage à Émile Coué", 2006, Caisson en aluminium Dibon, sérigraphie, mécanisme sonore et électrique, Dimensions variables, Dépôt du Centre national des arts plastiques © Alain Séchas, crédit photo: Blaise Adilon Alain Séchas, "Hommage à Émile Coué", 2006, Caisson en aluminium Dibon, sérigraphie, mécanisme sonore et électrique, Dimensions variables, Dépôt du Centre national des arts plastiques © Alain Séchas, crédit photo: Blaise Adilon

Avec l'écriture pour lien, Cortana est le point de départ des conversations plastiques qui se nouent entre les œuvres de Sylvie Fanchon et celles choisies dans les collections des deux FRAC de la région de Bourgogne Franche-Comté. Parmi celles-ci, "Hommage à Coué" (2006), atypique pièce d'Alain Séchas répondant à une commande publique, montre un rotorelief surmonté de deux oreilles de Mickey. Le dispositif d'auto-persuasion mis en place par la répétition d'une phrase préenregistrée, "Tous les jours, je vais de mieux en mieux", sorte de mantra renforcé par l'effet hypnotique de la machine optique, se dérègle soudain. La voix s'accélère tout à coup, Coué part en vrille. Amikan Torren, quant à elle, récupère sur les marchés des tableaux médiocres qu'elle transforme en tribunes irréversibles par la découpe à même la toile du lettrage composant un court texte en rapport avec la sphère muséale. Richard Baquié enchâsse sur le Plexiglas, qui protège une photographie parfaite, des lettres de métal formant le mot "FIXER". Le cloutage laissé volontairement visible donne l'impression d'une pièce bricolée venant parasiter l'image sans défaut. Liées par le texte comme élément plastique, ces œuvres ont en commun la pratique du détournement et de l'ironie, armes critiques révélant les failles de nos sociétés contemporaines dont l'étonnant tableau d'Alfred Courmes est ici le parangon.

Alfred Courmes, "Ave Maria, le Cyclope n’avait qu’un œil mais c’était le bon", 1960, Huile sur toile marouflée sur bois, 114 x 146 cm, Collection Frac Franche-Comté © Guillaume Lasserre Alfred Courmes, "Ave Maria, le Cyclope n’avait qu’un œil mais c’était le bon", 1960, Huile sur toile marouflée sur bois, 114 x 146 cm, Collection Frac Franche-Comté © Guillaume Lasserre
Ce peintre à l'imaginaire "aussi étrange que celui de Salvador Dali" selon René Huygue, fréquente les surréalistes, est proche de Clovis Rouille. La peinture exécutée en 1960, donne à voir une fillette écrivant sur un mur, juste en-dessous d'une petite alcôve flanquée de colonnes ajourées, abritant une statut de la Vierge. Un prêtre en soutane apparait de dos, observant l'enfant. Deux chaises destinées à la confession et une colonne au chapiteau sculpté complètent la représentation. En haut, à gauche est inscrit cette phrase à la fois inquiétante et sardonique qui donne son titre à l'œuvre :  "Ave Maria, le cyclope n'avait qu'un œil mais c'était le bon". La fillette, figure populaire de la publicité des chocolats Meunier, détournée de sa fonction promotionnelle, fait acte de transgression en écrivant sur le mur, c'est à dire sur le tableau. Lui faisant face, "Fantôme"(2015) est la reprise d'un tableau considéré comme initialement raté par Sylvie Fanchon. Cette peinture au scotch fait apparaitre le visage de la sorcière de Blanche-Neige. 

Angela Bulloch, "Earth Moving Pump Action", 1994, Installation, pompe à membrane, boue, poubelle, tuyau, Dimensions variables, Collection Frac Bourgogne © Angela Bulloch, crédit photo: Guillaume Lasserre Angela Bulloch, "Earth Moving Pump Action", 1994, Installation, pompe à membrane, boue, poubelle, tuyau, Dimensions variables, Collection Frac Bourgogne © Angela Bulloch, crédit photo: Guillaume Lasserre
Avec ses machines à dessiner et à peindre, Angela Bulloch propose une relecture critique de l'expressionnisme moderne et de l'art conceptuel. "Earth moving Pump Action" (1994) pose un regard ironique sur la dextérité de l'artiste, désacralisant le geste de l'artiste en substituant à la matière peinture de la boue projetée. Thomas Ruff reprend le célèbre collage de Richard Hamilton "Just what was it that made today’s homes so different, so appealing?" (1956) où le bodybuilder a désormais la tête de Tony Blair. Au titre original se substitue : "Business is doing well. My wife can stay at home. The kids are alright." Cette dénonciation de la domination masculine et de la bourgeoisie par l'humour se retrouve dans les hilarantes broderies narratives de Corinne Marchetti évoquant le star-system.

Corinne Marchetti, "I meet Matthew Barney (Je rencontre Matthew Barney)", 2002, Broderie 23,5 x 70 cm, Collection Frac Franche-Comté © Corinne Marchetti, crédit photo: Guillaume Lasserre Corinne Marchetti, "I meet Matthew Barney (Je rencontre Matthew Barney)", 2002, Broderie 23,5 x 70 cm, Collection Frac Franche-Comté © Corinne Marchetti, crédit photo: Guillaume Lasserre
"I meet Matthew Barney (Je rencontre Matthew Barney)" réalisé en 2002, se compose de trois scènes empreintes du charme désuet d'un feuilleton dessiné comme on en lisait dans les grands quotidiens de presse jusque dans les années 1970, narrant la rencontre en songe de l'artiste avec Matthew Barney. Affublé des trois boules rouges caractérisant sa coiffure singulière de l'époque, la star de l'art contemporain des années 1990 apparait sous les traits satiriques d'un bébé. Plus loin, Cortana réapparaît dans deux tableaux dont les phrases indiquent maintenant sa défaite : "Je suis désolé je n'ai pas compris". Réalisée en 2013 en référence à la comédienne américaine Hedy Lamarr, star glamour à l'époque de l'âge d'or d'Hollywood,  "The strange woman" clôture l'exposition. Ici, Sylvie Fanchon privilégie l'espace entre les lettres. Comment perçoit-on les choses ? Qu'est-ce qu'on en éprouve ? La perception est fondée sur le langage. L'artiste américaine Jenny Holzer, l’utilise comme matériau premier depuis le début des années 1980.  Les six plaques en tôle émaillée appartenant au« Living séries »présentés en exergue de l’épilogue, viennent souligner le rôle pionnier joué par l’artiste. Elle compose ici des textes à la banalité dérisoire, piètres conseils détournant avec  ironie les panneaux officiels de messages informatifs que l’on trouve dans l’espace public.

Sylvie Fanchon, "THESTRANGEWOMAN", 2013, Acrylique sur toile © Sylvie Fanchon; crédit photo: Guillaume Lasserre Sylvie Fanchon, "THESTRANGEWOMAN", 2013, Acrylique sur toile © Sylvie Fanchon; crédit photo: Guillaume Lasserre
Dans la bibliothèque idéale qui sert d'épilogue à l'exposition, un livre d'Adorno rappelle que "toute activité intellectuelle recèle son moment de vanité dès qu’elle se met en scène". Il côtoie dix romans policiers de l'auteure britannique Agatha Christie qui font référence à la culture populaire et des dessins animés de Tex Avery, maitre de la parodie et du détournement, réalisés entre 1935 et 1950. Aucune hiérarchie ici : Sylvie Fanchon rejette l'autorité. Toutes les références se valent pour celle qui s'affranchit un peu plus encore des règles de l'art ou plutôt les subvertit, s'amusant de ses codes pour mieux désacraliser la peinture, discipline prestigieuse et par conséquent contrainte, "désamorcer le sérieux des choses", enfin s'émanciper du carcan d'une histoire de l'art écrasante. Le protocole de travail qu'elle a mis en place vise à une neutralité expressive. Elle transforme ainsi des formes issues du réel en motifs quasi abstraits et pourtant familiers. Au fil des années, ils deviennent des éléments de langage, stigmates populaires alertant sur l'état du monde, en pointant avec humour ses travers. Ils cohabitent désormais avec les mots comme matériau plastique. Avec "Je m'appelle Cortana", l'artiste explicite sans doute pour la première fois de façon aussi nette, les dimensions politique et critique de son travail. Sylvie Fanchon est une femme libre pour laquelle il n'y a pas de certitudes.

Le projet Cortana se poursuit à l'EAC Espace d'art concret de Mouans-Sartoux qui présente, à partir du 1er décembre 2018 et jusqu'au 28 avril 2019, l'exposition personnelle "QUEPUISJEFAIREPOURVOUSAIDER".

Sylvie Fanchon, "Je m'appelle Cortana" Un dialogue avec les collections des deux FRAC de Bourgogne - Franche-Comté ( Commissariat artistique de Sylvie Zavatta et Julie Crenn) - Jusqu’au 13 Janvier 2019

Du mercredi au vendredi, de 14h à 18h; Samedi et dimanche de 14h à 19h

FRAC Franche-Comté 
Cité des Arts, 2, passage des arts
25 000 BESANCON

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