L'incandescence des oiseaux de Wajdi Mouawad

L'impossible liaison d'un couple mixte rattrapé par le passé dont il est l’héritier annonce le drame à venir. De ce récit polymorphe où les non-dits et les faux-semblants se font douloureusement écho, Wajdi Mouawad tire une fresque contemporaine qui trouve son origine dans les tragédies de l'Occident au XXè siècle. Bouleversant.

"Tous les oiseaux", Wajdi Mouawad, La Colline - Théâtre National, 2017 © Simon Gosselin "Tous les oiseaux", Wajdi Mouawad, La Colline - Théâtre National, 2017 © Simon Gosselin
« Ce n’est pas la vérité qui crève les yeux au héros mais la vitesse avec laquelle il la reçoit. Lentement, il faut guérir lentement, consoler lentement. Ne rien jeter trop vite contre le mur de la connaissance. » Extraite du tableau "Oiseau de malheur", l'assertion pourrait servir d'épitaphe au drame qui se joue durant quatre heures d'une rare intensité sur la scène de La Colline – Théâtre National. Le nouvel opus de son directeur Wajdi Mouawad, convoque les fantômes d'un passé familial qui se confond avec l'histoire du XXè siècle. Avec « Tous des oiseaux » l'auteur confirme son engouement pour la tragédie antique et signe incontestablement avec cette épopée contemporaine son œuvre la plus forte à ce jour.

Genèse

 Tout commence par une rencontre dans une bibliothèque new-yorkaise. Eitan est un jeune scientifique, Wahida, une jeune femme brune préparant une thèse dont le sujet, la vie d'un diplomate musulman du XVIè siècle, Hassan al-Wassan, converti de force au christianisme et plus connu des occidentaux sous le nom de Léon l'Africain, va les réunir. Plus tard, on apprendra qu'elle est orpheline et d'origine arabe, lui est issu d'une famille juive berlinoise. De ce premier contact va naître un amour intense dont ils ne savent pas encore qu'il les détruira. Lorsque Eitan décide d'inviter sa famille à New York pour les fêtes de Pessah afin de leur présenter sa compagne, tout bascule. Ce jeune homme cartésien dont la définition de l'identité se résume aux quarante-six chromosomes qui composent le corps humain, ne peut comprendre la farouche opposition à cette relation de son père David que le fanatisme religieux aveugle. Face à cette intransigeance Eitan plaide sa cause auprès de sa mère, Norah mais se heurte à l'allégeance de celle-ci envers son époux. Seul Etgar, le grand-père paternel rescapé d'Auschwitz, semble accepter cette relation comme si ayant survécu à l'indicible, il connaît mieux que quiconque la valeur des sentiments peu importe leurs origines. Pourtant, un trouble semble se dessiner derrière cette approbation. Qui est ce vieil homme rescapé des méandres de l'histoire que son épouse a quitté trente-cinq ans auparavant lorsqu'il a fait le choix de rentrer à Berlin après plusieurs années passées en Israël, pays qui avait vu naitre son fils ? L'excès de judaïté de ce dernier a-t-il un rapport avec la haine qu'il porte à sa mère ? Cette femme, il en est persuadé, les a abandonnés son père et lui en choisissant de rester à Jérusalem. Depuis leur départ, à part le premier été passé avec sa mère en Terre Sainte, il n'y a plus eu le moindre contact entre eux.

 La fin de l'innocence

 A travers la relation d’Eitan et Wahida, d'autres se répètent, plus anciennes, plus douloureuses aussi. Elles vont rattraper le présent lors d'un voyage à Jérusalem où, venu rencontrer Leah, sa grand-mère paternelle afin de connaitre la vérité sur sa famille, Eitan est victime d'un attentat et se retrouve plongé dans le coma, laissant Wahida affronter seule les démons d'une famille qui refuse de lui parler. Lorsque les parents d'Eitan arrivent à son chevet à Jérusalem cela fait presque deux années qu'ils sont sans nouvelle de leur fils, depuis ce terrible diner new-yorkais. Ils sont très vite rejoints par Etgar qui revient en Israël pour la première fois depuis trente-cinq ans. Confrontés à Leah dont l'humour corrosif et l'esprit sardonique constituent une formidable défense face une vie familiale tourmentée autant qu'aux errements d'une jeune nation où la mort est palpable à chaque coin de rue, ils vont devoir affronter la vérité. « Un chagrin ça attend patiemment son heure. Nous y sommes. »  Dans ce jeu des faux-semblants, chaque personnage laisse entrevoir l'immense souffrance qui se reflète dans leur existence. Ce qui s’est passé il y a trente-cinq ans a condamné leurs vies lorsque la volonté de vérité de Leah a été confrontée au mensonge devenu maintenant ineffable, d’Etgar. Norah, extérieure à la querelle, n'est pas en reste. Brillante psychanalyste, incapable de s'appliquer les conseils qu'elle prodigue à ses patients, elle s'évertue à jouer l'épouse parfaite face à un homme qu'elle n'a jamais aimé mais qui représente l'exacte contraire de ses parents communistes qui avaient fait le choix de l'Allemagne de l'Est où l'appartenance politique annihilait l'appartenance communautaire. La révélation de sa judéité au détour d'une phrase prononcée par son père, marque d'une violence inouïe et pour toujours la petite fille qu'elle était et résonne effroyablement comme la répétition du drame qui vient. Tous ici sont blâmables, tous à leur manière vont engloutir le jeune couple en faisant voler en éclat son innocence. Au milieu du drame qui se joue, Wahida, jeune américaine émancipée, est ramenée pour la première fois à son appartenance arabe. Eprouvant le besoin fondamental d'aller à la rencontre de ses frères, elle quitte Eitan et part à Jérusalem-Est, au milieu de ceux qui lui ressemblent, ceux qui n'ont rien, ceux qui sont écrasés. Plus jamais elle ne pourra rentrer en Amérique, sa place est désormais ici et maintenant.

 « Tous les oiseaux » est aussi un remarquable travail sur la langue. Écrit en français, le texte est ensuite traduit dans les quatre langues parlées dans la pièce: l’allemand, l’anglais, l’hebreu et l’arabe, quatre langues qui sont celles des protagonistes et qui occupent une place centrale dans l'histoire du XXè siècle. Le français, langue d’origine disparaît totalement comme pour souligner que la perte de la langue originelle se confond avec la perte de la mère – ici le sentiment d'abandon de David face à Leah – qui dans la communauté juive transmet l’affiliation religieuse, annonçant ainsi le terrible dénouement. 

Campé dans un décor dont les panneaux modulables, réceptacles d'habiles projections, semblent figurer des hauts murs qui laissent parfois entrevoir un passage, une ouverture, une possibilité, la mise en scène d'une précision chirurgicale donne des accents de tragédie grecque au drame familial qui se déroule et où tous les comédiens impressionnent par leur justesse. A l'origine de "Tous les oiseaux", il y a une rencontre, celle de l'auteur d'origine libanaise Wajdi Mouawad avec Natalie Zemon Davis, historienne juive qui travaille à la reconnaissance d'Hassan Ibn Muhamed el Wazzân, le diplomate forcé de se convertir, en lui consacrant une première biographie. De cette entrevue dans le hall de l'aéroport international de Toronto va naître une amitié ponctuée de nombreuses visites au cours desquelles elle raconte, il écoute. Léon l'Africain, parce qu'il permet aux Européens de découvrir selon sa vision, celle d'un Africain, sa propre contrée, devient la figure métaphorique du récit.

Dans ce drame de l'impossibilité, la légende persane de l'oiseau amphibie inventé par Léon l'Africain agit comme une postface où, à défaut que tout redevienne possible, les erreurs s’effacent, la souffrance diminue, les âmes s’apaisent. Cette histoire est celle d'un puissant désir de rencontre, celui d'un oiseau qui souhaitait si fort découvrir le monde des poissons qu'il plongea inconsciemment dans la mer; réalisant  son geste, il se pensa condamné. Mais il devint soudain amphibie, désormais à même de vivre de façon égale sur la terre comme dans l'eau. La parabole, qui a marqué Wajdi Mouawad enfant, résonne avec les peurs de nos sociétés, notamment notre rapport à l'altérité, à l'étranger. En devenant amphibie, l'oiseau va à la rencontre de l'autre, il est désormais son semblable, annihilant toute idée de peur. Il faut un sacré tempérament à Wajdi Mouawad pour raconter l'histoire de cette famille juive. Lui, l'auteur d'origine libanaise à qui on a désigné les juifs comme des ennemis lorsque qu'il était enfant en raison du conflit israélo-palestinien. Avec cette œuvre immense à l'écriture dense, focalisée autour d’une quête identitaire qui se révèle bien plus hétérogène qu’il n’y parait, Wajdi Mouawad renoue avec le souffle de sa trilogie originelle et prend comme toile de fond l'une des déchirures majeures du siècle passé pour bâtir une tragédie contemporaine.

 

 

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