Un clown dans la steppe

Après le Centre culturel suisse, c'était au tour du Théâtre de Gennevilliers, à l'occasion du deuxième weekend "Sur les bords", d'accueillir "Cécile" mise en scène par Marion Duval. Elle partage ses souvenirs, ses expériences, ses doutes aussi. Trois heures de concentré d'une vie qui en contient mille, où réalité et fiction ne font qu'un. Une mise à nu qui nous illumine.

Cécile, conception Marion Duval et Luca Depietri (KKuK), mise en scène Marion Duval, performance Cécile Laporte, 2019. © Marion Duval Cécile, conception Marion Duval et Luca Depietri (KKuK), mise en scène Marion Duval, performance Cécile Laporte, 2019. © Marion Duval

Cécile occupe déjà la scène du plateau 2 du Théâtre de Gennevilliers quand le public entre dans la salle. Le franc sourire qu'elle arbore semble adressé à chacun des spectateurs. Marion Duval fait les présentations: "Cécile est un spectacle à elle toute seule" nous dit-elle, précisant le déroulé de la soirée, trois heures, plus ou moins, une traversée de sa vie. Depuis 2011 et la fondation de sa compagnie Chris Cadillac, la metteuse en scène suisse brouille les pistes entre théâtre et réalité. Elle nous laisse en tête-à-tête sur une métaphore alléchante : "Les gens autour de Cécile ont tendance à fleurir." Le principe est simple: un écran, accompagnée d'une animation modèle 3-D de sa tête, souffle les évènements qui construisent une vie hors norme, résolument tournée vers l'autre, de celles qui, discrètement sans coup férir, changent le monde. Le mode choisi, revendiqué, est résolument celui de la confession. Cécile s'adresse à nous, directement, simplement. Elle nous amuse, nous étonne, nous impressionne, nous séduit, force notre respect. Quelques scènes significatives seront jouées, théâtralisées. Cécile nous offre trois heures de concentré autobiographique d’une rare intensité, trois heures d'une vie qui en abrite mille. De la membre active du Fuck For Forest (FFF) à l’activiste de la ZAD de Notre-Dame des Landes un peu trop connectée à la modernité, Cécile nous transporte au-delà de nos faiblesses éperdument humaines. 

 Le spectacle commence avec sa naissance, où l'on apprend que petite elle dormait à quatre pattes, se balançant d'avant en arrière pour retrouver cette sensation de plénitude et de sécurité du ventre maternel. "Je me balance toujours un peu" confie-t-elle. Nous voilà rassurés sur nos névroses. Animatrice en séjour handicapé pour son premier boulot étudiant, Cécile, alors toulousaine – la sédentarité, on le verra, n'est pas son truc – pas super à l'aise au volant d'une voiture – trois fois furent nécessaires pour obtenir son permis – conduit les membres de la ville rose au Pays Basque dans un mini-van, entre le 24 et le 31 décembre. Pas besoin de qualification particulière pour le job, les seuls documents demandés étant le permis et un RIB. De la soirée de réveillon en Espagne à la semaine où c’est tous les jours jeudi, Cécile a sans nul doute laissé l'un des plus beaux souvenirs à ces voyageurs singuliers, celui de tous les possibles, le sentiment de la liberté. Car ce qui est fascinant chez elle, c'est sa volonté d'aller de l'avant, en brisant les codes, de toujours trouver non pas la mais une solution lorsqu'un problème se pose. Son attitude se lit sur son visage. Son sourire trahit une attitude positive qui ne s'avoue jamais vaincue. C'est là son immense force, d'autant plus précieuse qu'elle est immédiatement communicative. Pourtant, elle est loin de l'image de la femme surhumaine – conjuguant un emploi stable avec une vie de mère de famille à l'humeur toujours égale – celle que l'on voit dans les publicités télévisées – Cécile est une femme qui tombe souvent et se relève toujours. Privilégiant l'incertitude à l'ennui d'une vie programmée à l'avance, elle est vulnérable et le montre. Elle se révèle rebelle, colérique parfois. Elle aime à modifier quelque peu chaque représentation pour la rendre unique, pour gentiment emmerder sa metteuse en scène aussi, comme pour lui signifier, en étant toujours un poil à côté de là où elle doit être, qu'elle reste bien maitresse de sa vie, même si celle-ci se raconte sur une scène de théâtre. Surtout, elle revendique sa folie douce, son a-normalité. Elle apparait libératoire, bienfaitrice, révélatrice du moule unique dans lequel nous sommes enfermés, du masque que nous portons et que Cécile ne semble jamais avoir revêtu. Ses dessins d'enfant sont pour le moins intranquilles. Il n'y a bien que les adultes pour fantasmer l'enfance comme un moment d'innocence et de joie niaise, d'insouciance. A vingt ans, ultra fan de Bob Marley, elle est persuadée d'en être la réincarnation après avoir lu un livre sur le bouddhisme, trainant dans le salon de ses parents ! 

Démonter les portes 

Depuis plusieurs années, Cécile est aussi clown à l'hôpital, dans le service d'oncologie pédiatrique de l'hôpital de Besançon, ville où elle réside en ce moment précise-t-elle, comme pour affirmer ce nomadisme qu'elle a choisi pour mode de vie. Elle travaille en binôme, c'est la règle. Elle raconte le lourd protocole, nécessaire si l'on souhaite pénétrer dans le service, les sas, la façon spécifique de se laver les mains en plusieurs étapes, revêtir la blouse, la charlotte, les sur-chaussures. L'opération qui semble interminable devient vite un rituel, une condition pour passer de l'autre côté. "T'arrives nettoyée" confie-t-elle. Tu lâches tous tes problèmes avant, à l'extérieur, pour l'enfant, la famille, le personnel soignant aussi – les infirmières portent le poids de la douleur. Elle nous parle du sourire d'Océane, inébranlable, dont la chambre devient un refuge pour reprendre pied  face aux drames qui se jouent forcément dans un tel service. Jusqu'au jour où, sur la porte de la chambre d'Océane, elle trouve ce mot: "Les clowns non merci." Ce sourire, que tous avaient imaginé provoquer, était en fait un rictus, une manifestation de sa maladie. Pourtant, si l'on est ému, aucun pathos dans son discours. Le choix de la confession intime, la conversation qui s'installe entre Céline et nous, couplée à une sérieuse pratique de l'autodérision, désamorce naturellement le drame. A sa spécificité de clown par exemple, elle indique : "Je prends bien les portes", ajoutant dans un franc sourire : "Les gamins, ils aiment bien ce truc-là, que tu te fasses mal". Une évidence qu'elle énonce simplement, là où d'autres la tairaient comme ils tairaient la souffrance. Enchainant : "J'aime bien aller faire chier les médecins", histoire de faire tomber, juste le temps d'un instant, cette autorité qui subordonne les infirmières aux docteurs en les inhibant. Avec son costume de clown, Cécile en profite pour glisser des petits moments d'égalité dans un écosystème ultra hiérarchisé. Dans un service où les patients sont encore des enfants, la gestion du deuil pour un clown passe par un travail de groupe. Le confinement donne une furieuse envie de "démonter les portes". Cécile suffoque : "Tout ce que tu peux t'enlèves". La perte, c'est "comme les murs qui pleurent". La vie de Cécile touche, bouleverse. Le récit se termine par son interprétation – très libre – où Cécile joue le rôle d'un clown à l'hôpital, à l'accent franc-comtois très prononcé, Besançon oblige. Le choix du grotesque, de la farce, permet de mettre à distance la souffrance de la maladie, le poids de la mort. 

Jouir et planter des arbres

 Sans transition, l'écran invite à l'évocation de son activisme écologique pour lequel elle s'engage à bras le corps en devenant l'une des représentantes les plus assidues de l'association suédoise à but non lucratif Fuck For Forest (FFF). Cette plateforme de sexe amateur rassemble de l'argent dans le but de racheter des parcelles vouées à a déforestation. "Tu baises pour sauver la forêt" dit-elle simplement, ajoutant : "Tu peux ne jamais t'arrêter d'avoir envie de baiser". De la forêt des plaisirs, on passe à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, que Cécile occupe au moment de l'Opération César. Elle explique le réconfort que l'on ressent lorsqu'on voit le nombre de gens qui viennent soutenir, parle de résistance, de communion, de fraternité : "C'est la zone des possibles", dit-elle. Cependant, on comprend vite que le partage collectif des responsabilités, les réunions interminables à faire tourner le bâton de parole afin que tout le monde s'exprime, la majorité végan, c'est pas vraiment son truc à Cécile. Et lorsqu’elle propose de mettre sa cabane en location sur Airbnb – car il y a sans doute des gens que ça intéresse de découvrir la ZAD un weekend –, elle se met toute la communauté à dos. Il est temps de partir. Le deuxième instant théâtral rejoue les affrontements entre zadistes et forces de l'ordre. Une mini ZAD occupe le plateau tandis que Cécile arrive sur un tracteur à pédale pour défendre les terres dont la future destination aéroportuaire s'incarne dans un énorme avion en ballon gonflé d'hélium, lui donnant des allures de zeppelin. La musique se fait dramatique, la lutte s'engage dans un corps-à-corps avec des CRS de carton-pâte. Cécile, désormais nue, se couche de tout son long sur l'espace de la ZAD quand des corps en tissus, jetés de part et d'autre de la scène, la recouvrent, formant un tas dans lequel elle disparait. Elle fait ici référence à l'une des techniques employées par les zadsites pour stopper la progression des forces de l'ordre dans leur reconquête du lieu, qui consiste à se jeter entièrement nus les uns sur les autres afin de former une sorte de gigantesque mêlée organique, entrelacée, grouillante, presque inextricable. Les corps restent un moment immobiles, puis des râles se font entendre. A peine audible tout d'abord, ils sont maintenant de plus en plus affirmer à mesure que les corps se mélangent, s'emboîtent littéralement dans les vas-et-viens des mouvements des bassins. La résistance des zadistes laisse la place à celle des défenseurs de la nature, libérant la planète à grands coups d'orgasmes et de partenaires multiples, diffusés, moyennant une donation bienfaitrice, en direct sur le multimédia de votre choix. Ainsi, malgré la chute progressive de l'audimat qui place aujourd'hui le site de FFF en sommeil, des milliers d'hectares ont pu être rachetés et reboisés. Le péché de la chair inventé par l'église chrétienne se révèle une arme écologique redoutable. La luxure, conséquence du péché originel qui cristallise la névrose cléricale autour de la sexualité, porte ici en elle la survie de monde. Jouissif. Entracte.

"De bonnes rencontres de fous"

"Alors bonne pause?" Après avoir reçu une ou deux bières de la part de spectateurs (sa requête pré entracte a été entendue), Cécile reprend le récit de sa vie. Sur l'écran est indiqué : "Comédie musicale" Cécile est alors à Bordeaux, et de son propre aveu, "en phase ++" précisant qu'à ce moment-là : "Ça allait vite dans ma tête". Exaltée par un projet de comédie musicale qu'elle souhaite monter avec les pensionnaires d'un hôpital psychiatrique, elle se rend sur place afin de présenter ses ambitions. Sans doute trop excitée, elle est conduite devant la psychiatre de garde, Madame Chauvin qui l'invite à visiter l'hôpital. Lorsqu'elle comprend qu'il ne s'agit pas exactement d'une simple visite mais plutôt d'un séjour, il est trop tard. L'histoire donne lieu à une scène époustouflante, chantée et dansée à la manière des musicals américains. Elle s'achève lorsque le bureau du médecin, transformé en lit de malade sur lequel Cécile est attachée, est renversé et porté par elle. Face au public, Cécile, les bras en croix, est suppliciée. Tandis que retentissent les premières notes d'une musique sacrée, son corps se courbe, se plie, se soumet au poids du mobilier. Elle prend alors une étonnante position messianique, celle de la crucifixion. Le Christ en croix. Cécile en table. La danse incantatoire qu'elle entame ensuite, alors qu'elle est toujours attachée à la table, renverse l'image de martyre, de sauveuse, évoque les rites sataniques, Cécile est une femme, forcément une sorcière. 

 Alors que l'écran lui demande d'évoquer le voyage en Mongolie, Cécile pète les plombs, refuse de raconter "une histoire de merde", précisant tout de même qu'elle a raté l'avion à l'aller... comme au retour. Un voyage à dix pour un projet baptisé : "Les clowns parlent dans la steppe" qui pourrait avoir comme sous-titre : Vers un langage universel. Le projecteur diffuse quelques scènes incongrues filmées au cours du  séjour. Cécile, habillée en clown, tente une approche avec une habitante. Face à elle, Cécile fait figure de géante maladroite. La séquence est aussi absurde que touchante. Deux mondes se croisent. Sur l'écran, les sujets continuent de défiler: ton humour, l'univers, l'étang de Thau... Cécile reste muette. Elle ne parlera plus. La clameur d'une musique de fête se fait entendre à mesure qu'une grosse tête de Cécile en carton-pâte, affublée de mains gigantesques, avance vers le public. Le spectacle est fini. "Qu'est-ce que vous auriez envie de faire que vous n'auriez jamais fait dans un théâtre ?" nous interroge-t-elle encore. Marion Duval évoque la nécessité de la pièce : "Je me suis immédiatement sentie chez moi auprès de Cécile. Sa générosité sans bornes et sa joie contagieuse m'ont permise de briser des barrières et des peurs qui étaient ancrées profondément en moi. Un peu par gratitude, un peu pour partager tout ça avec le public, j'ai voulu lui dédier un spectacle". On ne la remerciera jamais assez. Cécile, écologiste, porno-activiste, défenseuse des droits des migrants, porte-parole de mouvements squats, irradie. Elle est de ces rencontres qui changent une vie.

Cécile, conception Marion Duval et Luca Depietri (KKuK), mise en scène Marion Duval, performance Cécile Laporte, 2019.e © Mathilda Olmi Cécile, conception Marion Duval et Luca Depietri (KKuK), mise en scène Marion Duval, performance Cécile Laporte, 2019.e © Mathilda Olmi

 "Cécile"Conception : Marion Duval et Luca Depietri (KKuK); Mise en scène : Marion Duval; Performance : Cécile Laporte; Dramaturgie : Adina Secretan; Assistanat et régie plateau : Louis Bonard; Scénographie et lumières : Florian Leduc; Collaboration artistique et scénographique : Djonam Saltani; Costumes et marionnettes : Severine Besson; Son et musique : Olivier Gabus; Vidéo, régie générale et régie plateau : Diane Blondeau. Spectacle créé le 20 mars 2019 à l'Arsenic à Lausanne dans le cadre du Festival Programme Commun. 

Théâtre de Gennevilliers le 1er mars 2020, dans le cadre de "Sur les bords #2"
41, avenue des Grésillons 92 230 Gennevilliers

Malraux. Scène nationale de Chambéry, du 10 au 12 mars 2021,

Points Communs. Nouvelle scène nationale de Cergy, du 15 au 20 mars 2021.

 

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