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La pièce ne commence pas tout à fait avec l’arrivée des comédiens sur scène. Ces derniers s’alignent d’abord face au public avant de s’écarter. L’un après l’autre, casque audio sur la tête pour mieux coller, de manière strictement documentaire, aux voix de ceux qui ont fui leur pays il y a maintenant cinquante ans, les trois comédiens d’origine asiatique restituent leurs témoignages. Trois adresses au public bouleversantes rendues nécessaires par les silences qui entourent le départ massif et l’installation en France et dans d’autres pays occidentaux de personnes en provenance du Vietnam, du Laos et du Cambodge. À partir de la chute de Saïgon en 1975, qui marque la fin de la guerre du Vietnam et sa réunification, ils furent des milliers à tenter de fuir les régimes autoritaires de ces pays nés de l’indépendance d’un territoire immense appelé Indochine à l’époque coloniale. Marine Bachelot Nguyen a mené en amont un long travail de récolte de témoignages auprès d’anciens réfugiés vietnamiens et de familles d’accueil françaises. Il existe en effet très peu de récits dans les livres d’histoire sur ceux que l’on a surnommé les Boat people. Au théâtre, il faut attendre 2017 et la pièce majeure de Caroline Guiela Nguyen, « Saïgon[1] », pour enfin entendre sur une scène française les voix silenciées de la diaspora vietnamienne en France. Il y a quelques semaines, Vanasay Khamphommala, créé à la Maison des Métallos à Paris le très beau et très personnel « La voix de ma grand-mère », tentative de se connecter à son aïeule laotienne décédée en 1944 en convoquant sur scène le fils de celle-ci, son père.
Le prologue de « Boat people », qui vient rappeler cette séquence historique de fuite massive de population, apparait comme la condition préalable à la naissance de la pièce. Le cadre ainsi posé autorise la fiction à se mêler à la réalité. Le spectacle peut commencer. Le titre, volontairement clinique et provocateur, fait tout autant office de promesse que de mise en garde. Tout l’enjeu est là, dans la capacité du plateau à transformer l’énoncé historique en expérience théâtrale sans sombrer ni dans la dénonciation didactique ni dans le pathos compassionnel.
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Le goût du sel sur les lèvres
L’histoire, tissée de fiction et de réel, pivote autour de la rencontre improbable d’une famille française de la petite-bourgeoisie provinciale avec une famille vietnamienne rescapée des mers de Chine méridionale, à qui elle ouvre sa porte. Bachelot Nguyen évite le mélodrame sociologique de l’Occidental bien intentionné face à l’exilé traumatisé, en imaginant une fresque chorale sur le temps qui suture et qui sépare. Les personnages sont incarnés, entre intensité contenue et emballements maîtrisés, par une troupe d’acteurs poignante, à l’instar de la finesse de Dorothée Saysombat dans le rôle de la mère d’origine laotienne, dont le regard semble porter l’océan tout entier. Ils sont les passeurs qui donnent corps et voix aux histoires tissées à partir du matériau documentaire et de la mise en fiction se structurant dans la dramaturgie. Leurs dialogues, épars et fragmentés, alternent avec des séquences documentaires, des extraits d’entretiens filmés, diffusés sur un écran granuleux qui évoque les archives jaunies de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA).
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L’efficacité de la mise en scène réside dans son économie de moyens. Un plateau nu, à l’exception d’une grande table et de quelques éléments utilitaires qui servent de palimpseste, se transformant de cale de bateau en cuisine, de salle d’attente en chambre à coucher, devient le théâtre des possibles. Pas d’effets spectaculaires, la tempête n’est pas artificielle mais intérieure. L’économie de décor est assumée comme politique, évitant l’illustration pittoresque au profit d’une matérialité signifiante. Les jeux de lumière, parfois abrupts, cisèlent l’attention, quand la présence persistante du son travaille comme une ligne de force, maintenant la tension entre le huis clos et l’immensité menaçante de la mer. La metteuse en scène orchestre cette tension entre l’intime et le collectif, rappelant que le théâtre est ce lieu dans lequel l'histoire des nations se réécrit par les corps. Fresque polyphonique répondant à une urgence contemporaine, la pièce est ancrée dans la politique du quotidien. Ici, l’accueil n'est pas une abstraction humanitaire, mais un frottement concret, à l’image des leçons de français balbutiées sur fond de disques de Joe Dassin. La pièce interroge sans complaisance la France des années soixante-dix, nation postcoloniale qui, sous couvert de générosité, masquait ses propres blessures d’Indochine. Loin de la leçon moralisatrice, Bachelot Nguyen infuse à son texte une poésie saline, presque lyrique, dans des monologues où la langue vietnamienne s'entremêle au français, créant un idiome hybride qui fait écho à la créolisation des identités. La scénographie de Kim Lan Nguyen Thi, minimaliste et évocatrice, avec ses projections d'ondes marines stylisées, amplifie cette hybridité. Le plateau oscille entre salon bourgeois et pont de fortune, un limbe où les cultures se heurtent et se fondent.
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Donner voix aux discours manquants
Politiquement, la pièce refuse la compassion plate et met en lumière les zones d’ombre des récits migratoires, qu’il s’agisse de la culpabilité des survivants, des rapports intergénérationnels ou de l’hypocrisie des politiques d’accueil. Les réfugiés du sud-est asiatique, souvent réduits dans l’imaginaire collectif aux seuls Vietnamiens – dans la pièce, la mère doit rappeler constamment son origine laotienne à la famille française –, bénéficient entre 1975 et 1979, d’un mouvement de solidarité et d’accueil sans équivalent en Occident, particulièrement en France, l’ancienne puissance coloniale, qui prend en charge et accompagne dans leurs démarches plus de 130 000 personnes. Un chiffre vertigineux quand on pense aux politiques migratoires actuelles, toujours plus répressives. Cinquante après avoir sauvé et accueilli des Boat people, la France et l’Europe regardent le peuple palestinien disparaitre en direct sur les écrans, nient le gigantesque charnier qu’est devenu en vingt ans la Méditerranée, véritable angle mort de l’humanité, le tout dans une indifférence extrêmement inquiétante. « Ce projet théâtral abordant l’exil et les migrations résonnera avec des réalités très actuelles et contemporaines, tout comme plus anciennes[2] » indique Marine Bachelot Nguyen. Car les Boat people ont connu un élan de solidarité quasi unique dans l’histoire récente. Et il est bon de rappeler que les Indochinois venus travailler en France pendant les deux Guerres mondiales n’ont pas été bien accueillis[3].
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Certes cet accueil exceptionnel de la fin des années soixante-dix s’inscrit dans un contexte où le chômage de masse n’est pas encore endémique. Surtout, il vise, en pleine Guerre froide, à délégitimer le communisme en dénonçant ses exactions, peu importe si ces dénonciations sont formulées par les anciens colonisateurs qui, en matière d’atrocités, s’y connaissaient tout aussi bien. L’émergence de l’humanitaire, avec ses générosités et ses ambiguïtés, et la mobilisation des intellectuels, favorisent la médiatisation de cette actualité dramatique. Les images de personnes entassées sur des radeaux de fortune se noyant en mer de Chine font la une des journaux. Ce contexte va jouer sur la décision de la France de se constituer terre d’asile. Mais à quel prix ? Les réfugiés du sud-est asiatique sont aujourd’hui présents dans la société française. Ils font partie du paysage pourrait-on dire, et constituent une immigration qu’on qualifie souvent de discrète et d’effacée. Cette image de « bon immigré » incarné par le stéréotype vietnamien, à qui l’on reproche néanmoins d’être trop communautaire, est une pure invention, une injonction à se taire, à rester discret, invisible, à s’assimiler et à servir d’exemple aux autres, ceux qui ne se tiennent pas sages. Cette utilisation d’une communauté pour en attaquer une autre est définie en sociologie par le processus de « triangulation raciale » théorisé par la chercheuse et politologue américaine Claire Jean Kim[4]. Que sait-on d’eux, de leur histoire ? de leur mémoire ? A qui a-t-elle était transmise ? L’exil, le traumatisme, la pression de l’intégration, créent des récits absents, y compris au sein même des familles. Bachelot Nguyen évite le manichéisme en mettant en scène des subjectivités complexes, parfois controversées, qui obligent le public à penser sa propre complicité ou son indifférence. La scène devient le lieu d’une délibération morale et esthétique.
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La pièce fait du silence un personnage à part entière. Les témoignages recueillis, ceux des boat people devenus artisans à Belleville, ou ceux des familles françaises qui, des décennies plus tard, découvrent les fêlures de leur propre généalogie, ne servent pas de simple matière brute. Ils sont sculptés, ciselés afin de révéler l’invisible. Le spectacle touche à l’universel en soulignant cette fracture générationnelle, ce deuil différé qui traverse toutes les migrations, y compris celles qui nous attendent demain, aux portes de Lampedusa ou de Calais. Marine Bachelot Nguyen, fidèle à son cycle d’écriture et de création autour des mémoires politiques et sensibles franco-vietnamiennes, entamé en 2014, transforme le théâtre en acte de résistance, non pas contre l'oubli, mais pour sa réhabilitation poétique. Bien sûr, on pourrait reprocher à la pièce une certaine linéarité dans sa progression dramatique, une tendresse qui, par instants, frôle le didactisme. La tension entre documentation et fiction pourrait être mieux calibrée. Un choix un peu plus tranché aurait peut-être renforcé l’impact émotionnel. Mais ces menues reproches s'effacent devant la force d'évocation d’ensemble. « Boat People » est une proposition théâtrale ambitieuse et nécessaire. Alors que les débats sur l'immigration refont surface avec une virulence acharnée, cette création arrive à point nommé, nous rappelant que l’hospitalité est un geste fragile. Marine Bachelot Nguyen, en donnant voix aux discrets, aux manquants, signe une œuvre forte. Le théâtre, ici, n'est plus seulement un miroir. Dans ces temps incertains, il assume son rôle de vigie.
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[1] Guillaume Lasserre, « Saigon, blessures coloniales aux Ateliers Berthier », Un certain regard sur la culture/ Le Club de Mediapart, 15 janvier 2018, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/120118/saigon-blessures-coloniales-aux-ateliers-berthier
[2] Dans la note d’intention du spectacle.
[3] Les travailleurs indochinois ont joué un rôle important, bien que souvent méconnu, dans l’effort de guerre français durant les deux conflits mondiaux. Leur réception en France fut marquée par une ambivalence entre utilité économique, curiosité exotique et discrimination coloniale. Ces hommes ont été à la fois indispensables et invisibles. Pendant la Première Guerre mondiale, ils furent des auxiliaires utiles, mais traités en citoyens de seconde zone. Tandis qu’au cours la Seconde Guerre mondiale, ils subirent un travail forcé dans des conditions proches de l’esclavage, avant d’être abandonnés après 1945. Considérés comme des « indigènes » par le régime de Vichy, ils étaient privés de droits fondamentaux. Les Allemands les traitaient avec mépris, les assimilant à des « sous-hommes » (Untermenschen), comme d’autres populations coloniales. Leur mémoire ne refait surface que depuis peu, grâce à des travaux historiques et des initiatives citoyennes. Voir Pierre Daum, Immigrés de force. Les travailleurs indochinois en France (1939 - 1952), Actes Sud, Collection Solin, Archives du colonialisme, 2009, 288 p. Liêm-Khê Luguern. « Chapitre 3. Les “travailleurs indochinois” étaient-ils toujours des Indochinois travailleurs ? ». Mémoires des migrations, temps de l’histoire, Laure Teulières et al. (dir.), Presses universitaires François-Rabelais, 2015, pp. 51-69. Liêm-Khê Luguern, Les "Travailleurs indochinois"Étude socio-historique d’une immigration coloniale (1939-1954), Paris, Les Indes savantes, Études sur l’Asie, [2021], 662 p.
[4] Claire Jean Kim, « The racial triangulation of Asian Americans », Politics & Society, 1999, vol. 27, Issue 1, pp. 105-138. Pour un contexte complémentaire sur ses travaux, voir aussi, Bitter Fruit: The Politics of Black–Korean Conflict in New York City, Yale Univ. Press, 2000, 320 pp.
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« BOAT PEOPLE » - Texte et mise en scène Marine Bachelot Nguyen. Avec Clément Bigot, Charline Grand / Lucile Delzenne (en alternance), Arnold Mensah, Paul Nguyen, Dorothée Saysombat, Angélica Kiyomi Tisseyre-Sékiné. Assistanat Yen Linh Tham. Scénographie Kim Lan Nguyen Thi. Création vidéo et régie générale Julie Pareau. Création lumière Alice Gill-Kahn. Création sonore Yohann Gabillard. Création costumes Laure Fonvieille. Production Gabrielle Jarrier. Administration Marie Ruillé-Lesauvage. Diffusion Olivier Talpaert / En votre compagnie Presse Maison Message. Production Lumière d’août. Coproduction Le Quartz – Scène nationale de Brest / Mixt – Terrain d’arts en Loire-Atlantique (Nantes) / Théâtre du Nord - CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France / Théâtre de Choisy-le-Roi - Scène Conventionnée d’intérêt national art et création pour la diversité linguistique / Théâtre de Lorient – Centre Dramatique National / Théâtre National de Strasbourg / Scène Nationale de l’Essonne / La Passerelle, Scène Nationale de Saint-Brieuc / Théâtre National de Bretagne, Centre Dramatique National (Rennes). Autres partenaires Textes en l’air (Saint-Antoine l’Abbaye). Avec l’Aide à la production de la DGCA-Ministère de la Culture. Avec le soutien du Dispositif d’Insertion de l’ÉCOLE DU NORD, financé par le Ministère de la Culture et la Région Hauts-de-France. Spectacle créé le 7 novembre 2025 à L'Idéal, Tourcoing, Théâtre du Nord, CDN Lille, vu le 14 novembre 2025 à La Paillette, Rennes (Théâtre national de Bretagne, Rennes).
Du 12 au 14 novembre 2025, au Théâtre national de Bretagne, dans le cadre du Festival TNB,
Du 18 au 28 novembre 2025, aux Théâtre national de Strasbourg,
Du 2 au 5 décembre 2025, au Théâtre de Lorient Centre dramatique national,
Du 20 au 23 décembre 2025, aux Mixt - Terrain d'art en Loire-Atlantique , Nantes.
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