Anri Sala, poète synesthète

Le Mudam Luxembourg explore l'œuvre de l'artiste albanais Anri Sala qui sonde l'interaction du son et de la musique avec l'image, l'architecture, l'histoire, le temps. La notion de motif, qu'il soit visuel ou sonore, et sa distorsion spatiale et temporelle, traversent l'exposition, invitant le visiteur à expérimenter d'autres modes de perception.

Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg, All of a tremble (Delusion / Devolution) © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg, All of a tremble (Delusion / Devolution) © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg
Le Mudam, Musée d'art moderne du Luxembourg consacre une importante exposition à l'artiste albanais Anri Sala (né en 1974 à Tirana, vit et travaille à Berlin). « Le temps coudé » s'articule autour de quatre installations majeures récentes, auxquelles s'ajoutent films et séries de dessins. L'ensemble trouve son unité dans l'interaction du son et de la musique avec l'image dans l'espace architectural, l'histoire et le temps. Son titre renvoie à la distorsion dans l'espace et dans le temps de la notion de motif, qu'il soit visuel ou sonore. Détourner le motif en le réinventant, couder le temps. Anri Sala émerge sur la scène artistique à la fin de années 1990 avec un travail filmique documentaire qui rend compte des changements sociaux et politiques dans l'Albanie postcommuniste, en observant le rôle du langage et de la mémoire dans la narration des récits. Diplômé de l'Académie des Beaux-arts de Tirana où il fut le premier à utiliser le médium vidéo à des fins artistiques pour son projet de fin d'études, Anri Sala poursuit ses études à Paris, à l'invitation de l'Ecole nationale supérieure des Arts Décoratifs. C'est là, en section vidéo, qu'il développe son intérêt pour la thématique du temps qui passe, l'exprimant dans la subjectivité du montage vidéo. Il s'intéresse d'abord au son qui va le conduire vers la musique[1]. L'œuvre qu'il construit va donc peu à peu se déplacer vers le son puis la musique, envisagés comme des langages implicites capables d'évoquer des images, de susciter la nostalgie et de communiquer des émotions. Dans ses films, la construction de l'image est engendrée par le son. Elaborés à partir de l'observation de moments intimes de la vie quotidienne, ils sondent les effets psychologiques de ces expériences acoustiques pour en construire l'image. Réunis, ils dressent un portrait empreint de poésie, à la fois sensible et étrange, de la société contemporaine 

Trouble dans les sens

Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg, All of a tremble (Delusion / Devolution) © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg, All of a tremble (Delusion / Devolution) © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg
Cette recherche de synesthésie, qu'il faut comprendre comme une introduction du trouble dans les sens plutôt qu'une quête de leur harmonie[2], s'exprime dès le grand hall du musée, où l'installation « All of a tremble (Delusion / Devolution) » (2017) transforme un motif visuel de papier peint en son à l'aide du cylindre d'impression qui sert de boite à musique, impliquant la vue et l'ouïe qui se rejoignent et se disjoignent. Sala s'inspire ici de Karl Marx[3] qui, dans le « Capital », décrit les cadences infernales qui prévalent dans l'industrie de la production du papier peint au XIXème siècle. Les images tracées par la matrice, issues de l'univers de Walt Disney, s'estompent à mesure que les yeux parcourent le mur vers la droite. C'est au point d'effacement du motif visuel que le cylindre, en un demi-tour, fait jouer ses reliefs sur les lames d'une boite à musique construite spécialement, le tout produisant la sonorité métallique d'un étrange carillon. L'intitulé correspond aux premiers mots prononcés par une voix artificielle, synthétique, au début des années 1930. Il s'agit d'une double rencontre, celle de deux motifs anciens de papier peint et celle de l'image et du son et son corolaire, le passage de la figuration à l'abstraction. 

Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg, "The last resort" © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg, "The last resort" © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg
Un peu plus loin, « The last resort[4] », pièce pour un ensemble musical, créée dans le kiosque à musique de parc d’Observatory Hill à Sydney, est composée de trente-huit caisses claires conçues spécifiquement, suspendues au plafond dans une position inversée. Ils jouent de manière autonome, chacun abritant deux haut-parleurs : l'un gamme basse suscite la vibration sur la peau des tambours, l'autre, médium et aigu, joue des fragments de l'œuvre. Anri Sala reprend l'adagio du concerto pour clarinette en la majeur K. 622 de Mozart, composé en 1791, juste avant sa mort. Trois ans auparavant, le 18 janvier 1788, la flotte britannique débarquait en Australie. Sala imagine le voyage en mer en modifiant l'adagio du concerto. Il remplace toutes les indications de tempo originales par la description quotidienne du vent que fait James Bell dans le journal qu'il tient lors de sa traversée maritime de Londres à l'Australie en 1839, évocation de la colonisation. L'impressionnante batterie est disposée conformément à la position d'un orchestre. Le son est ainsi identiquement réparti dans l'espace. Le placement inversé des tambours rappelle avec humour que l'Australie est située dans l'hémisphère sud, en dessous. En subvertissant les principales caractéristiques du concerto, l'artiste souhaite rendre audible les altérations qu'il aurait pu subir lors de la traversée, rendant perceptible la longue distance parcourue, endurée en haute mer. 

Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg
A l'étage, le film « Slip of the line » (2018) suit la chaine de production de verres de la verrerie Reidel, en Autriche, monde parfaitement réglé où l'on observe les changements de la matière, l'apparition de la forme. L'irruption d'un magicien tente, sans y parvenir, de subvertir l'harmonie du lieu, alternant cependant quelques verres en courbant – coudant – leur pied au moment de leur refroidissement. Le titre est dérivé de l'expression anglaise "Slip of the tongue" qui signifie lapsus[5]. Anri Sala s'intéresse ici au fléchissement de la ligne verticale du pied du verre à la suite d'un évènement imprévu. La manipulation manuelle ou mécanique émancipe l'objet. « Take over » (2017) confronte, telle une battle musicale, la « Marseillaise » (1792) à « L'Internationale » (1871-88), mettant en perspective leurs histoires culturelles et politiques respectives qui fut aussi commune : les paroles de la seconde furent écrites sur la musique de la première symbole du renversement des tyrannies, en 1871, et jouée ainsi jusqu'en 1888. Les deux hymnes ont subi des modifications idéologiques importantes dans leur destination politique, de la Révolution à la résistance et au patriotisme. Ils sont associés au XXème siècle à la colonisation et à la répression – l'Internationale était l'hymne officiel de l'Union Soviétique. L'installation rend audible leur filiation, tout en la subvertissant par l'introduction des traces des changements de leur destination. L'ensemble, présenté dans une configuration inédite, compose un face-à-face inquiétant par piano mécanique interposé, filmé au raz des touches, et projeté sur deux écrans panoramiques qui se répondent en formant deux quarts de cercle en vis-à-vis. La grande variétés des actions transforme le clavier en paysage mouvementé : les cimes des arbres soufflés par le vent, les vagues de l'océan lors des grandes marrées. La musique, qui semble modeler l'espace, détermine littéralement le film. Par ailleurs, l'espace géographique choisi pour un tournage est toujours signifiant, apporte sa propre histoire. 

Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg

La musique, langage du temps présent

 « J’ai créé l’exposition comme une composition musicale », précise Anri Sala, « une musique de chambre où chaque pièce peut conduire quelqu’un d’un endroit à un autre sans ordre préétabli. L’architecture du Mudam permet de tout faire jouer en même temps. J’ai pensé aux angles, aux courbes. Il y a la magie du coup d’envoi puis chaque instant prend en considération cette idée de courbe jusqu’à l’espace des galeries. Filmer quelqu’un en train de jouer de la musique ne m’intéresse pas mais bien ce moment de l’intention donné par le coude. L’âme des notes se prolonge dans l’instant provoqué[6]. » Anri Sala envisage chaque exposition comme un « continuum de présence et de flux » Pour en construire le parcours, il se place du côté du public, sans chercher à le satisfaire mais bien à lui laisser une place. Les œuvres s'accomplissent avec la présence physique des visiteurs qui font l'expérience de chaque pièce à travers leur propre subjectivité. Dans la musique, on est dans le moment présent tandis que dans le langage, les notions de passé, de présent et de futur sont beaucoup plus marquées comme dans le cinéma. Tout au long de ces œuvres, la musique résonne à la fois comme une sortie cathartique et une incantation qui évoque des chapitres historiques qui ne sont ni lointains ni clos. Ces installations mettent l'accent sur la perception du son par rapport aux espaces architecturaux. 

Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg, « Untitled (Maps / species) » © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg, « Untitled (Maps / species) » © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg
L'exposition explore également le rapport de l'artiste à la géographie à travers sa pratique du dessin. La série « Untitled (Maps / species) » s'inspire de planches naturelles du XVIIIème siècle figurant des poissons aux contorsions étranges afin qu'ils puissent tenir dans un même cadre de référence, important à l'époque car il permettait l'étude par comparaison des espèces vues dans les colonies, alors inconnues en Europe. En appliquant le même protocole à des espaces géographiques, des pays auxquels il fait subir les mêmes contorsions, il évoque la tentative occidentale de rationaliser les contours du monde. Une nation doit se contenir à l'intérieur du cadre. L'invention des frontières résonne amèrement avec la situation géopolitique actuelle. La série de dessins « The present moment » fait écho à l'installation vidéo (2014) présentée non loin, dans laquelle Anri Sala réorganise « La nuit transfigurée » d'Arnold Schoenberg (1899) selon le principe du dodécaphonisme[7], inventé plusieurs décennies plus tard par le compositeur, qui permet d'expérimenter l'œuvre d'une manière inédite, comme si les notes, échappées de la partition, emplissaient l'espace de la galerie avant  de se heurter à ses limites, celles du moment présent. La série de dessins ne dit pas autre chose mais de façon visuelle. Les partitions ne comportent plus de notes, seulement des indications. Celle de Schönberg est altérée par le principe dodécaphonique. Les notes sont évacuées, puis circulent, coincées dans la notion de présent. 

Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg, "The present moment" © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg, "The present moment" © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg

Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg
La vidéo « If and only if » prend des allures de road movie dans lequel un escargot, espèce quasiment aveugle, entame sa longue et lente marche sur le dos de l'archer du fameux violoniste Gérard Caussé alors qu'il interprète l’Élégie pour alto seul d’Igor Stravinsky. Le musicien est obligé de s'adapter à la course apathique du gastéropode, tandis qu’Anri Sala doit réécrire la pièce musicale[8] en fonction du rythme du déplacement, pour lui laisser la possibilité d'arriver au sommet de l'archer avant la fin du morceau. La durée de la pièce est étirée sans qu'elle en soit dénaturée. La musique ici est la conséquence de l'action qui se joue dans le film et non plus son illustration ou son accompagnement. La vidéo ferme l'exposition « comme le point à la fin d'une phrase » indique Anri Sala. On y retrouve tous ses thèmes de prédilection : la musique comme langage, le temps qui passe, la poésie, l'histoire politique et culturelle, et bien sûr le principe d'incertitude, celui qui coude le temps, qui fait fléchir la ligne verticale du pied d'un verre, qui oblige un musicien à ralentir, qui teste notre capacité d'adaptation. Les distorsions spatio-temporelles de l'artiste engendrent de brusques changements de direction qui altèrent les perceptions du visiteur. Si la grande beauté de ses œuvres fascine jusqu'à la sidération parfois, c'est pourtant avec une infinie délicatesse qu'Anri Sala les imagine. Elles sont autant de façons nouvelles d'appréhender le monde. 

Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg, "The present moment" © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg, "The present moment" © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg

[1]  Discussion entre l’artiste Anri Sala et Suzanne Cotter, directrice du Mudam, 20 octobre 2019, https://soundcloud.com/mudamluxembourg/conversation-anri-sala Consulté le 1er janvier 2020.

[2] « Anri Sala All of the tremble at Kurimanzutto » , entretien de Gabriele Sassone », Mousse Magazine, 2017, http://moussemagazine.it/anri-sala-tremble-kurimanzutto-mexico-city-2017/ Consulté le 1er janvier 2020

[3] Peter Szendy, « Parataxe, ou la phalange et l’escargot », in Coudés. Quatre variations sur Anri Sala, Mudam Luxembourg / Mousse Publishing, 2019, pp. 71-105.

[4] Peter Szendy, « Eoliennes, (Mozart exposé aux vents)», in Coudés. Quatre variations sur Anri Sala, Mudam Luxembourg / Mousse Publishing, 2019, pp. 53-70.

[5] Peter Szendy, « Parataxe, ou la phalange et l’escargot », in Coudés. Quatre variations sur Anri Sala, Mudam Luxembourg / Mousse Publishing, 2019, pp. 71-105.

[6] Cité par Dominique Legrand, « Temps coudé, temps conté : Anri Sala au Mudam », Flux News, 1er novembre 2019,  https://flux-news.be/2019/11/01/temps-coude-temps-conte-anri-sala-au-mudam/ Consulté le 1er janvier 2020.

[7] Peter Szendy, « L’oreille coudée (notes d’un voyage au présent », in Coudés. Quatre variations sur Anri Sala, Mudam Luxembourg / Mousse Publishing, 2019, pp. 33-52.

[8]  Frédéric Bonnet, « Poétique d’une géopolitique », texte d’accompagnement de  l’exposition « Anri Sala : If and only if », Galerie Chanta Crousel, 15 octobre – 24 novembre 2018. https://www.crousel.com/static/uploads/artists/AnriSala/press/FINAL_AS_CP_FR_2018_2.pdf Consulté le 1er Janvier 2020.

Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg Vue de l’exposition Anri Sala. Le Temps coudé, 11.10.2019 - 05.01.2020, Mudam Luxembourg © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg

Anri Sala - "Le temps coudé"; commissariat de Suzanne Cotter, directrice du Mudam, assistée de Sarah Beaumont.

Du 11 octobre 2019 au 5 janvier 2020 - Du mardi au lundi de 10h à 18h, nocturne le mardi jusqu'à 21h.

Mudam Luxembourg - Musée d'art moderne Grand-Duc Jean
5, Park Dräi Eechelen
L - 1499 Luxembourg-Kirchberg

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