Toute la beauté du monde

Dans l'immense halle du Carreau du Temple, rarement exploitée pour des spectacles et transformée ici en réjouissante piste de danse, Yves-Noël Genod convie une centaine d'amateurs et de professionnels, jeunes et vieux, à se remettre en mouvement et nous avec. « Sur le Carreau », prodigieuse nef des fous, incarne le monde selon Genod. Décidément, cet homme est essentiel.

Yves-Noël Genod, Sur le Carreau, répétitions, Le Carreau du Temple, Paris, 2021 © Photo : César Veyssié Yves-Noël Genod, Sur le Carreau, répétitions, Le Carreau du Temple, Paris, 2021 © Photo : César Veyssié
À la fois danseur, chorégraphe, chanteur, metteur en scène, auteur, lecteur, comédien, Yves-Noël Genod échappe à toute tentative de classement, déborde de toutes les cases. Artiste hors norme, l’un des plus atypiques et sans doute le plus prolifique de la scène française, il se définit volontiers comme « distributeur », de spectacles, de poésie, de lumière. Il éblouit, surtout là où on ne l’attend pas. On se souvient de sa très personnelle et sensible lecture de « La recherche » dans un seul en scène où la délicatesse n’excluait ni le rire, ni la digression au texte de Proust. On se remémore tel un songe délicieux « La beauté contemporaine » qui invitait à partir à la recherche du temps perdu en exposant la beauté des corps dans leur diversité contemporaine. Genod est en création perpétuelle. Ses nombreux spectacles – une centaine environ à ce jour – possèdent la fragilité de l’éphémère, une fugacité qui les rend inestimables. Chaque nouvelle pièce est envisagée comme un moment de partage avec le public, une conversation favorisée par l’immédiateté du présent. Distinguer la part d’improvisation de l’écriture est depuis longtemps une gageure. Le geste s’inscrit dans l’instant, parfois par accident, le reste n’a pas d’existence. Tout se passe ici et maintenant.

Comédien, formé chez Antoine Vittez à Chaillot avant de travailler avec Claude Régy puis François Tanguy – Théâtre du Radeau –, devenu danseur à la faveur de sa collaboration avec Loïc Touzé, Yves-Noël Genod prend soin de gommer le drame, l’action de son théâtre chorégraphié pour n’en garder que la poésie, une trace hors du temps, un souvenir lorsque la mémoire le confond avec le rêve.

« Sur le Carreau », projet d’accumulation chorégraphique, était initialement programmé au Carreau du Temple dans le cadre de la vingt-troisième édition du festival de danse Faits d’Hiver qui aurait dû se tenir du 14 janvier au 12 février à Paris et dans sa proche banlieue. Mais voilà, l’interdiction faite aux théâtres et autres lieux de diffusion de recevoir du public a eu raison du festival, finalement annulé. « Renverser les contraintes en faveur de l’épiphanie d'un spectacle, les retourner comme un gant[1] » écrit l’artiste sur son blog. Faisant sienne la méthode du metteur en scène allemand Klaus Michael Grüber (1941 – 2008), Yves-Noël Genod transforme très tôt les répétitions en représentations, chacune étant vécue comme potentiellement la dernière. Ainsi, il réunit dans les mille huit cents mètres carrés de la halle du Carreau du Temple, une centaine de danseurs, amateurs ou professionnels, jeunes et vieux, débutants ou expérimentés, et puisque spectateurs il y a, ils devront tout autant participer.

Yves-Noël Genod, Sur le Carreau, répétitions, Le Carreau du Temple, 2021 © Photo : César Veyssié Yves-Noël Genod, Sur le Carreau, répétitions, Le Carreau du Temple, 2021 © Photo : César Veyssié

« Rien mais avec splendeur »

 « Ce spectacle hors de nos rêves, je voudrais qu’il ait lieu dans et qu’il naisse aussi de la Grande Halle du Carreau du Temple comme si elle était ce qu’elle est : la matrice d’une architecture à l’état vacant, disponible comme un poème[2] ». C’est avec la force de ces mots qu’Yves-Noël Genod introduit son nouveau spectacle, précise qu’il « a été inventé au sens large, d’une manière floue, comme j’essaye toujours de le faire avec mes projets pour les laisser libres d’accueillir le contexte, l’air du temps… », ajoutant non sans humour : « Pour le contexte, nous avons été servis ! »  En pleine pandémie de covid, il s’attaque à l’immensité de la halle du Carreau du Temple, rarement exploitée en dehors des festivals, dans laquelle une foule humaine s’échauffe, s’entraine, répète désormais. À moins qu’elle ne soit déjà en représentation : la frontière est délibérément floue. De cette multitude des corps émerge, dans une tenue flamboyante, celui élancé de Genod qui, après deux tours de piste, saluant ça et là des visages familiers, s’apprête à superviser la fête, à la fois chef d’orchestre, présentateur et meneur d’une revue amenée par la danseuse de hip hop Janice Bieleu, découverte chez Marion Siefert  (« Du sale ! », 2019), suivi de près par Wrestler, figure incontournable du Krump français. Ils précèdent une assemblée multicolore.

Des gens, des danses, des genres se croisent, tout un microcosme, un quartier, une ville, un monde. Il y a là une femme à l’allure chevaline, des corps queer, des dragueurs, une majorette. Une personne couverte d’un drap traverse rapidement et de façon anarchique l’espace par la diagonale. Le monde déraille. Le magicien Genod annonce au micro la migration vers le nord. Ils courent, certains traversent à toute allure la halle, d’autres se tiennent immobiles. Et puis soudain, la naissance d’un amour se lit dans les yeux d’un couple. La musique jusque-là absente, se manifeste par un son groovy d’abord lointain qui s’amplifie à mesure que la multitude avance. Ni sacré, ni assourdissant, il provient d’un simple mini haut-parleur porté par l’un des protagonistes qui fait varier la mélopée au fur et à mesure que ses tours de piste l'éloignent ou le rapprochent. Elle s’arrête presque aussitôt. Dans le silence de la halle, le bruit des corps est étourdissant. Là animal, haletant torse nu, allongé au sol. Ici, tournant sur lui même, arborant une perruque similaire à la coiffure d’une chanteuse avignonnaise autrefois célèbre, là encore masquée, à contre-sens.

Yves-Noël Genod, Sur le Carreau, répétitions, Le Carreau du Temple, Paris, 2021 © Photo : César Veyssié Yves-Noël Genod, Sur le Carreau, répétitions, Le Carreau du Temple, Paris, 2021 © Photo : César Veyssié

« Défenestrez vous positivement ! »

Le monde selon Genod ressemble à une radieuse institution mentale dans laquelle les névroses sont magnifiques, les gens heureux, l’envie d’en être immense. La solennité d’une musique baroque, une procession qui enfle, grandiose et inquiétante. Dans le silence retrouvé des corps, les regards amoureux forment de nouveaux couples. Ils sont jeunes, vieux, entre deux âges. Des précieuses ridicules, un faune à l’affut d’une nymphe, des sourires, une homme en robe. Viendra la nuit, puis l’orage. Yves-Noël Genod en magicien d’Oz orchestre le monde. Le chant des oiseaux succède à la pluie. Un cri, plusieurs, des râles, des pleurs, un haussement d’épaules. Une farandole, des satyres, des rigolos, des sinistres, un couple, une vieille fille, un homme en robe bleue à franges engagé dans une course effrénée. Chez Genod, lorsque les corps déraillent, ils offrent des moments de grâce. « Dans mes spectacles, je n’ai jamais fait travailler personne, jamais, c’est impossible. J’ai mis en scène ce mystère : des hommes, des femmes s’oublient, se donnent, ne savent pas comment ils font, jouent car ça leur est naturel, pour qu'on les aime, ou pour aimer, jouent leur beauté, leur secret, l’inconnu secret dont ils ne partagent que le talent, le sourire[3] » explique Genod, affirmant que « le monde a tellement besoin d’interprètes pour ne rien faire[4] ». C’est précisément de cela qu’il s’agit. De cette apparition de la beauté, de ce « rien mais avec splendeur[5] ». Yves-Noël Genod rend les gens beaux. Et cela avec leurs failles, leur humanité. Sans doute parce qu’avec lui il faut accepter de se perdre. La mise en nu est la condition première à notre disponibilité au monde. « Il serait temps que les gens qui écrivent, en particulier les artistes, reconnaissent qu'en ce monde on n'y entend goutte[6] » écrit Anton Tchekov dans une de ses lettres. L’auteur russe se gardait bien de faire de la littérature. Il voulait écrire la vie. Sur son compte Instagram, Yves-Noël Genod prend soin d’indiquer : « Aie l’air de ce que tu n’es pas : jeune et moderne ». Dans ses spectacles, vivre est un émerveillement.

Yves-Noël Genod, Sur le Carreau, répétitions, Le Carreau du Temple, Paris, 2021 © Photo : César Veyssié Yves-Noël Genod, Sur le Carreau, répétitions, Le Carreau du Temple, Paris, 2021 © Photo : César Veyssié

[1] « Feuille de salle », 27 janvier 2021, http://ledispariteur.blogspot.com/2021/01/f-euille-de-salle.html Consulté le 1er février 2021.

[2] Yves-Noël Genod, texte de présentation de « Sur le Carreau », dossier de presse du Festival Faits d’Hiver 2021 (annulé), https://www.faitsdhiver.com/wp-content/uploads/2020/12/Dossier-de-presse-Faits-dhiver-2021.pdf Consulté le 1er février 2021.

[3] Yves-Noël Genod, « Stage de luxe », Ramdam centre d’art, 2016, https://ramdamcda.org/stage-de-luxe Consulté le 1er février 2021.

[4] Yves-Noël Genod, « Stage de luxe », Ramdam centre d’art, 2016, https://ramdamcda.org/stage-de-luxe Consulté le 1er février 2021.

[5] Cité dans Flora Morisset, « La Recherche en partage d’Yves-Noël Genot : Proust, comme la vie, c’est pour rire », Inferno, 24 févier 2017, https://inferno-magazine.com/2017/02/24/la-recherche-en-partage-de-yves-noel-genod-proust-comme-la-vie-cest-pour-rire/ Consulté le 1er févier 2021.

[6] Anton Tchekov, Vivre de mes rêves. Lettres d’une vie, Paris, Robert Laffont, Collection Bouquins, 1996.

Yves-Noël Genod, Sur le Carreau, répétitions, Le Carreau du Temple, Paris, 2021 © Photo : César Veyssié Yves-Noël Genod, Sur le Carreau, répétitions, Le Carreau du Temple, Paris, 2021 © Photo : César Veyssié

SUR LE CARREAU - Concept et mise en scène : Yves-Noël Genod. Avec (solistes) : Janice Bieleu, Bruno Cezario, Maeva Lasserre, Lucille Mansas, Baptiste Ménard, Frank Willens, Wrestler. Son : Jean-Baptiste Lévêque. Assistanat : Killian Duviard, Stan Briche. Spectacle créé les 30 et 31 janvier 2021 dans le cadre du festival Faits d'Hiver en partenariat avec le Carreau du Temple. 

Le Carreau du Temple 21 mars 2021
4, rue Eugène Spuller 75 003 Paris

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