Margaret Harrison, femme sandwich et féministe

A Metz, le Frac Lorraine expose l'œuvre majeure de l'artiste britannique Margaret Harrison. Couvrant près de cinquante ans de création, "Danser sur les missiles", sa première rétrospective en France, révèle un travail dans lequel art et féminisme sont indissociables, s'attachant avec humour à renverser les rôles pour mieux déconstruire les dogmes qui régissent l'imagerie populaire.

Margaret Harrison, "Captain America II", 1997, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Collection particulière Courtesy Nicolas Krupp, Bâle (CH Margaret Harrison, "Captain America II", 1997, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Collection particulière Courtesy Nicolas Krupp, Bâle (CH

Les œuvres que réalise depuis une cinquantaine d'années outre-Manche Margaret Harrison (née en 1940 à Wakerfled) sont loin d’être de simples objets de contemplation. Elles apparaissent au contraire comme autant d'éléments de contestation, jouant le même rôle que des banderoles lors de manifestations. Elles portent un message politique et utilisent une arme redoutable, l'humour. « Danser sur des missiles », l'exposition du Frac Lorraine propose de découvrir pour la première fois en France cette figure centrale de l’art féministe britannique, à travers un corpus d’œuvres qui couvre l'ensemble de sa carrière, depuis le début des années 1970 jusqu'à aujourd'hui. Harrison se sert de références puisées indifféremment dans l’histoire de l’art et dans la culture populaire pour mieux les subvertir en les parodiant, exagérant leurs traits afin de questionner les codes qui compartimentent les genres.

Margaret Harrison, "He’s Only a Bunny Boy But He’s Quite Nice Really", 1971/2011, Exposition monographique "Danser avec des missiles", 49 NORD 6 EST FRAC Lorraine, 2019. © Margaret Harrison Margaret Harrison, "He’s Only a Bunny Boy But He’s Quite Nice Really", 1971/2011, Exposition monographique "Danser avec des missiles", 49 NORD 6 EST FRAC Lorraine, 2019. © Margaret Harrison

L’art radical qu’elle élabore au service du féminisme trouve son acte de naissance dans la co-fondation en 1970 du "London women liberation art group" dont la  première action est le sabotage en 1971 du concours de Miss Monde au Royal Albert Hall, avec l’attaque à coup de tomates et de farine du présentateur de la soirée, Bob Hope. La même année, sa première exposition personnelle à la Motif Edition Gallery de Londres est fermée après une seule journée par les autorités pour indécence. L'un des objets du délit est un dessin intitulé "He's Only a Bunny Boy But He's Quite Nice Really", représentant Hugh Hefner, le célèbre propriétaire du magazine américain "Playboy", dans la même – très courte – tenue vestimentaire que porte l'armée de "Bunny girls", jeunes femmes playmates emblèmes de la revue. En choisissant un titre d'ordinaire réservé aux femmes dont la beauté est censée aller de pair avec un esprit décérébré, l'artiste renverse volontairement les normes de genre. Appliqué à un homme, qui plus est un homme de pouvoir, ayant bâti un empire sur l'invention d'un magazine reposant en grande partie sur l'exploitation d'images érotiques de jeunes femmes nues semblant au service des lecteurs masculins, ce titre devient soudain insupportable, révélant de manière plus retentissante encore l’asymétrie, qui semblait jusque-là normale, entre représentations des hommes et des femmes. Ce procédé de retournement va devenir l'une des armes politico-artistiques les plus efficaces de Margaret Harrison, déconstruisant une virilité soit disant naturelle en appliquant ce renversement de genre aux super-héros des comics nord-américains, ou l’assignation des femmes à certains rôles restreints, en en dénonçant l'absurdité, notamment dans la reprise inversée de l'Olympia de Manet, comme on le verra plus bas. 

Margaret Harrison, "From Rosa Luxemburg to Janis Joplin". no 2/1992, "Anonymous was a woman", Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Margaret Harrison Margaret Harrison, "From Rosa Luxemburg to Janis Joplin". no 2/1992, "Anonymous was a woman", Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Margaret Harrison

Le format adopté par l'exposition de Metz n'est pas chronologique. Il répond à une mise en miroir, instaure un dialogue entre les œuvres. Pièce d'ouverture, "Anonymous was a woman" (Acrylique sur toile, et photographies, 1977-1992), réalisée pour la première exposition européenne consacrée aux artistes femmes, qui s'est tenue à Berlin en 1977, fait figure de panthéon féministe en rassemblant Rosa Luxemburg, Eleanor Marx, Janis Joplin, Annie Besant, Annie Oakley, Bessie Smith et Marylin Monroe. Toutes ont été des personnalités éminentes dans les domaines politique et culturel, toutes ont connu une fin de vie tragique et prématurée, témoignant d'une double violence, celle, structurelle, qui frappe les personnalités publiques féminines évoluant dans un monde d'hommes, et celle contenue dans l'invisibilité sociale imposée aux femmes. En rendant hommage à ces huit pionnières dont les actions peuvent être interprétées comme des gestes proto-féministes, Margaret Harrison, prolongeant les réflexions développées par Virginia Woolf dans son essai "Une chambre à soi", interroge la position occupée par les femmes artistes dans nos sociétés. En sous-titrant sa peinture, "A message to German women from an English woman", Margaret Harrison s'adresse indifféremment aux Anglaises et aux Allemandes pour mieux signifier le caractère omniprésent de la domination masculine.

Margaret Harrison, "The Last Gaze", (Northern Art Prize), Huile, collage papier sur toile et rétroviseurs, 2013, Middlesbrough Institute of Modern Art, Exposition monographique "Danser avec des missiles", 49 NORD 6 EST FRAC Lorraine, 2019. © Guillaume Lasserre Margaret Harrison, "The Last Gaze", (Northern Art Prize), Huile, collage papier sur toile et rétroviseurs, 2013, Middlesbrough Institute of Modern Art, Exposition monographique "Danser avec des missiles", 49 NORD 6 EST FRAC Lorraine, 2019. © Guillaume Lasserre

Margaret Harrison, "The Last Gaze", (Northern Art Prize), Huile, collage papier sur toile et rétroviseurs, 2013, Middlesbrough Institute of Modern Art, Exposition monographique "Danser avec des missiles", 49 NORD 6 EST FRAC Lorraine, 2019. © Simon Warner Margaret Harrison, "The Last Gaze", (Northern Art Prize), Huile, collage papier sur toile et rétroviseurs, 2013, Middlesbrough Institute of Modern Art, Exposition monographique "Danser avec des missiles", 49 NORD 6 EST FRAC Lorraine, 2019. © Simon Warner

Un peu plus loin, "The last gaze" (Huile, collage papier sur toile et rétroviseurs, 2013, Middlesbrough Institute of Modern Art) reprend en le doublant le célèbre tableau préraphaélite de John William Waterhouse, « La dame de Shalott » (1888, Falmouth Art Gallery),  qui a pour source un poème romantique composé en 1843 par Alfred Tennyson, lui même librement inspiré de la légende médiévale du roi Arthur. Afin d’illustrer le récit de cette jeune femme qui, condamnée à voir le monde à travers un miroir, tisse ce qu’elle voit sur une tapisserie, Margaret Harrison crée une image en miroir, inversée donc mais aussi en noir et blanc, donnant l’impression d’être le négatif de l’original. Dans le diptyque, le vêtement de la dame (et de son double) est contaminé par divers personnages de l’imagerie contemporaine : comics américains, super-héros et princesses issus des univers Marvel et Disney, ou d’icônes de la culture populaire tels Elvis Presley ou Marylin Monroe. Une installation faite de rétroviseurs complète la pièce. L’accrochage, de part et d’autre de l’angle d’un mur, permet leur mise en regard partielle, les rétroviseurs ne pouvant donner qu’une vision fragmentée de la peinture qui crée l’impression d’être regardé par la dame de Shalott lorsque précisément on la regarde. L’œuvre apparaît comme la métaphore de l’enfermement domestique des femmes de la bourgeoisie victorienne.

Margaret Harrison, de la série "Sent of identityI", aquarelle, 1993, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Guillaume Lasserre Margaret Harrison, de la série "Sent of identityI", aquarelle, 1993, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Guillaume Lasserre
Trois peintures de grand format représentant chacune la feuille d'un arbre composent la série « The country met the city ». Au revers du mur d’entrée de la salle se trouve l’objet du premier scandale, le portrait de Hugh Efner en bunny boy. Plus loin, la série « Scent of identity » (1993) est composée de petites aquarelles en apparence anodines, exécutées dans la tradition des caricaturistes britanniques. Elles furent inspirées à l’artiste par le fameux tableau « Le bar des Folies Bergères » (1881-82) d’Edouard Manet et interrogent les conditions de travail des femmes en proposant un parallèle entre la serveuse du tableau impressionniste et une vendeuse de grands magasins. L’une comme l’autre doivent attirer des clients potentiels afin de leur vendre leurs marchandises. Harrison met ici en question les mécanismes de commercialisation qui impliquent des corps féminins séduisants, placés au même niveau que les marchandises à vendre. L’ambiance feutrée, raffinée du lieu contraste avec la violence sociale qui s’y opère sous la forme d’un racolage commercial.

Margaret Harrison, "Olympia model role (Obama-Monroe)", aquarelle et graphite sur papier, 2010, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Guillaume Lasserre Margaret Harrison, "Olympia model role (Obama-Monroe)", aquarelle et graphite sur papier, 2010, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Guillaume Lasserre
Margaret Harrison, "Olympia model role (Lopez-Dietrich)", aquarelle et graphite sur papier, 2010, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Guillaume Lasserre Margaret Harrison, "Olympia model role (Lopez-Dietrich)", aquarelle et graphite sur papier, 2010, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Guillaume Lasserre
Dans la salle suivante, trois dessins reprennent en le renversant le modèle de l’ « Olympia » de Manet. La peinture iconique, qui créa un énorme scandale en son temps en raison de sa représentation, le portrait en pied d’une prostituée blanche allongée nue sur un lit, le regard fixant le visiteur, tandis qu’une servante noire lui tend un bouquet de fleurs. Harrison inverse les figures raciales, substituant à la figure de la prostituée blanche, celles de Michelle Obama, Jennifer Lopez, et Hattie MacDaniel, à la figure de la domestique noire, celles de Marylin Monroe, Marlene Dietrich et Vivien Leigh. Dans les deux premiers cas,  elle choisit de représenter deux femmes de pouvoir non blanches. L’une, noire, est issue du monde politique dans lequel elle est très respectée, son nom étant même murmuré pour une future éventuelle candidature à l’élection présidentielle américaine ; l’autre, latina, comédienne et chanteuse comptant des millions de fans, a décomplexé des millions de femmes en assumant ses formes, revendiquant fièrement un corps non blanc. Elles partagent le dessin avec deux stars incarnant la quintessence du glamour de l’âge d’or hollywoodien, évidemment blanches, Marylin Monroe et Marlene Dietrich, tenant de façon incongru, le rôle de la servante noire dans le tableau de Manet. Le troisième dessin revêt une dimension particulière en mettant en scène, dans des rôles inversés, Hattie MacDaniel et Vivien Leigh, soit l’héroïne du célèbre film « Autant en emporte le vent » et la comédienne incarnant sa servante qui, le 29 février 1940, fut la première personne noire à remporter un oscar, celui du meilleur second rôle féminin, dans une Amérique encore largement ségréguée. Dans le film, épopée sentimentale sur fond de guerre de sécession, Hattie McDaniel est Mama, la gouvernante et l’ange gardien de Scarlett O’Hara. L’action se passe à Atlanta, dans un état du sud confédéré, la Géorgie, ouvertement ségrégationniste. Mama, avec son accent très prononcé, sa gouille râleuse, sa bonhomie et son cœur généreux apparaît comme la caricature du bon noir, répondant aux standards de l’époque Jim Crow. L’oscar reçu par Hattie McDaniel ne changea pas sa carrière : sur ses 95 rôles interprétés au cinéma, 74 furent des servantes noires. Margaret Harrison offre une revanche posthume à une comédienne qui prend ici le rôle inimaginable à Hollywood de la maitresse à laquelle Vivien Leigh, l’insolente Scarlett désormais domestique, tend le bouquet de fleurs.

Margaret Harrison, "Olympia model role (McDaniel - Leigh)", aquarelle et graphite sur papier, 2010, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Guillaume Lasserre Margaret Harrison, "Olympia model role (McDaniel - Leigh)", aquarelle et graphite sur papier, 2010, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Guillaume Lasserre

Dès le début de sa carrière, Margaret Harrison théorise la relation entre genre et classe d’un point de vue féministe. Elle s’intéresse aux changements des conditions de travail qui font suite en Angleterre à l’Equal Pay Act (EPA) de 1970, en allant à la rencontre d’ouvrières d’usine ou de femmes travaillant à domicile. « Homeworkers: Mrs. McGilvrey and the hands of law and experience » (1978-80) documente le travail effectué chez elle par Madame McGilvrey qui consiste à assembler des formulaires d’impôts. Cette tâche auparavant prise en charge par le service public était désormais externalisée pour un salaire ridiculement bas, le gouvernement britannique jouant sur l’extrême précarité de ces femmes qui ne pouvaient se permettre de refuser un travail même si mal payé, voire pas payé du tout si elles retournaient la commande en retard, (elles étaient renvoyées si elles demandaient une augmentation).

Margaret Harrison, "Homeworkers: Mrs. McGilvrey and the hands of law and experience", crayon et encre sur papier, photographies argentiques noir et blanc montées sur carton 90x145cm, 1978-80, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Margaret Harrison Margaret Harrison, "Homeworkers: Mrs. McGilvrey and the hands of law and experience", crayon et encre sur papier, photographies argentiques noir et blanc montées sur carton 90x145cm, 1978-80, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Margaret Harrison

Oeuvre capitale dans la carrière de l’artiste, « Craftwork (the prostitution peace) » dénonce la perte des savoirs faire manuels des femmes avec l’avènement des usines. Ce changement d’activité va aboutir à une dépendance envers les machines. La crise industrielle des années 1970 en Angleterre place nombre de ces femmes en grande difficulté lorsqu’elles doivent se reconvertir. « On a assisté à la déqualification progressive des femmes de la classe ouvrière puisqu’une grande partie du travail effectué traditionnellement et de manière collective à la maison, (...), est à présent faite de manière éclatée hors de la maison » précise Harrison. Face à une perte importante de ressource et une très grande précarité, beaucoup d’entre elles ont eu recours à la prostitution. L’œuvre fut réalisée en 1980 pour la fameuse exposition « Issue : social stategies by women artists » organisée par Lucy Lipard à l’Institute of contemporary art de Londres.

Margaret Harrison, "Craftwork (The prostitution pièce)", 1980, vue de l’exposition Margaret Harrison. Danser sur les Missiles au Frac Lorraine © Margaret Harrison, photo Fred Dott, courtesy ADN Galeria Margaret Harrison, "Craftwork (The prostitution pièce)", 1980, vue de l’exposition Margaret Harrison. Danser sur les Missiles au Frac Lorraine © Margaret Harrison, photo Fred Dott, courtesy ADN Galeria

Margaret Harrison, "Captain AmericaI", 1997, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Margaret Harrison Margaret Harrison, "Captain AmericaI", 1997, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Margaret Harrison

A partir de 1970, l’artiste réalise tout un ensemble de dessins s’inscrivant dans la tradition de la caricature anglaise où elle reprend les figures populaires de super héros issus de comics américains à qui elle applique, comme pour le portrait de Hugh Efner en Bunny Boy dont ils sont contemporains, les attributs stéréotypés imposés aux représentations féminines dans la publicité et la culture pop. A propos de la représentation de Captain America, héros symbolisant des valeurs démocratiques, en talons, porte-jarretelles et faux seins, elle explique : « Nous baignions dans la culture américaine. Et c’était la Guerre du Vietnam. Une de mes premières pièces fut Captain America, qui dans la bande dessinée était supposé être un gentil mais en regardant sous un autre angle on se disait qu’ils (les Américains) ne l’étaient pas tant que ça. J’ai pensé : ‘Je vais défier cela’, puis ‘je vais défier cette notion de masculinité’ ». Après la fermeture forcée de sa première exposition en 1971, elle abandonne progressivement ces dessins satiriques. Elle en reprendra certains dans les années 1990, continuant à interroger les attributions de genre mais en les confrontant à des figures iconiques de l’histoire de l’art, comme dans « Two Princesses, Two Hands » (2009, crayon et aquarelle sur papier) où Batman en robe de soirée fait face au tableau de l’infante Marguerite d’Espagne peint par Vélasquez. Elle propose ainsi une nouvelle entrée à la critique féministe visuelle. La série « Good enough to eat » (Bonnes à manger), est elle aussi contemporaine du Bunny Boy. Harrison s’inspire ici des dessins de pin-up publiés à la fin des années 60 dans le magazine Playboy, pour illustrer en les tournant en dérision les propos sexistes de l’animateur radio Jimmy Young, célèbre pour ses recettes de cuisine dont il comparaît les éléments les plus juteux à des corps de femmes. Elle enchâsse des clones de la plus fameuse pin-up de la décennie, Betty Page, aux poses lascives, dans des sandwichs, faisant office de morceaux de viande. Présentée dans l’exposition de 1971 qui fut prématurément fermée au public pour indécence, cette série ne semble avoir indisposé personne : « Quand j’ai demandé à la galeriste (au moment de la fermeture de mon exposition en 1971) ce que les gens n’avaient pas aimé, elle a répondu : « Les images d’hommes. Ils ont pensé que les images des femmes étaient OK, mais que celles des hommes étaient dégoutantes » se souvient Margaret Harrison.

 

Margaret Harrison, "Common Land/Greenham (New York) Painting (II)", 1989 Acrylique sur toile, pull, photographies, aquarelle sur papier, chaussure, vinyl 274 x 482 cm, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Margaret Harrison Margaret Harrison, "Common Land/Greenham (New York) Painting (II)", 1989 Acrylique sur toile, pull, photographies, aquarelle sur papier, chaussure, vinyl 274 x 482 cm, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Margaret Harrison

Pour l’installation « Common land / Greenham », Margaret Harrison choisi de représenter le « Greenham Common Women’s Peace Camp », le camp de la paix pour les femmes, sur la base aérienne de Greenham Common dans le sud de l’Angleterre,  par la banalité d’objets du quotidien : une clôture, un chemisier, une chaussure… En 1982, afin de protester contre la décision de conserver des missiles américains, 30 000 femmes se mobilisent pour une marche. Elles forment en se tenant les mains une chaine qui encercle les quinze kilomètres du périmètre du camp militaire, avant de s’y introduire et de danser jusque sur les silos abritant les têtes de missiles [1]. Relayé par les médias,  l’événement va susciter la mobilisation de dizaines de milliers de femmes dans tout le pays, issues de tous milieux sociaux, dans une campagne anti-missiles ininterrompue jusqu’en 1989. Le camp des femmes pour la paix, resté actif  jusqu’en 2000, est devenu une source d’inspiration, un modèle international, une nouvelle manière de militer politiquement. Les femmes y ayant participé ont inventé toute une série de protestations nouvelles pour l’époque : accrochant sur le fil de fer barbelé qui entourait le camp les peluches de leurs enfants, les habits de leurs proches, elles créaient un rapport affectif au paysage. Dans la même salle est exposé un ensemble de peintures intitulé « Beautiful ugly violence » dans lequel l’artiste représente des objets du quotidien pour dénoncer l’esthétisation de la violence dans les médias et le cinéma. Elle donne à voir des natures mortes élaborées à partir d’objets apparemment inoffensifs, qui sont en fait autant d’armes utilisées contre des femmes notamment dans le cadre de la violence domestique. Ils s’accompagnent d’un texte, transcription du récit de l’acte par l’agresseur, mené dans le cadre du programme de réinsertion « ManAlive ».

Margaret Harrison, "Beautiful Ugly Violence"; 2003-2004, 24 aquarelles sur papier 21,6 x 27,9 cm chaque, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. Margaret Harrison, "Beautiful Ugly Violence"; 2003-2004, 24 aquarelles sur papier 21,6 x 27,9 cm chaque, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019.

Margaret Harrison, "Good enough to eat", 1971 Crayon et aquarelle sur papier, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Guillaume Lasserre Margaret Harrison, "Good enough to eat", 1971 Crayon et aquarelle sur papier, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Guillaume Lasserre
La force du travail de Margaret Harrison est d’être en avance sur son temps. Si son discours radical conserve la même intensité aujourd’hui, c’est qu’il apparaît pionnier, anticipant dans son œuvre, la problématisation des hiérarchies de classe et de race qui animent le féminisme actuel d’une part et d’autre part les courants queer et l’idée de genre comme construction sociale.  Ayant grandi dans une Angleterre berceau des mouvements syndicaux, de l'établissement des droits des travailleurs, et des suffragettes qui inventèrent la désobéissance civile en tant qu'outil de combat pour les droits des femmes, Margaret Harrison s’inscrit naturellement dans la continuité de ces luttes, mettant son travail artistique au service du féminisme.  Chacune de ses expositions se double d’actions performatives et militantes. Entre 1973 et 1975, elle mène, avec les artistes Kay Hunt et Mary Kelly, une étude sur les femmes et le travail, dans une usine de boites métalliques qui aboutit à « Women & work. A document on the division of labour in industry 1973-75 ». L’étonnante variété des médiums qu’elle utilise rappelle que si la forme est importante, le fond reste primordial chez Margaret Harrison dont le travail, longtemps ignoré, trouve enfin la visibilité qu’il mérite. A soixante-dix-neuf ans, l’une des figures essentielles de l’art féministe britannique continue d"affirmer que « l’art doit être politique, sinon rien ! », une façon de continuer à danser sur les missiles.

[1]Cet épisode a inspiré son titre à l’exposition.

Margaret Harrison, "Two Princesses, Two Hands" , 2009, crayon et aquarelle sur papier 38,5 x 54 cm, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Collection particulière courtes the artist Margaret Harrison, "Two Princesses, Two Hands" , 2009, crayon et aquarelle sur papier 38,5 x 54 cm, Exposition personnelle "Danser avec les missiles", FRAC Lorraine, Metz, 2019. © Collection particulière courtes the artist
 

Margaret Harrison "Danser sur les missiles" 

Jusqu’au 6 octobre 2019 - Du mardi au samedi de 14h à 18h; Samedi et dimanche de 11h à 19h. 

49 NORD 6 EST FRAC LORRAINE
1 bis rue des Trinitaires
57 000 METZ 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.