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Actuellement diffusée à la demande sur ARTE, la série « Small Axe » de Steve McQueen, s’impose comme une œuvre majeure, tant dans la carrière de son auteur que dans le paysage audiovisuel contemporain. À travers cinq films indépendants, se déroulant entre les années soixante et quatre-vingt, McQueen explore les expériences de la communauté antillaise de Londres, confrontée au racisme systémique, aux injustices sociales et à une quête d’identité dans un pays qui marginalise ses membres. Cette anthologie[1], véritable déclaration de résistance et de résilience, révèle le geste artistique de Steve McQueen, metteur en scène visionnaire dont la radicalité formelle et l’engagement politique transcendent les conventions télévisuelles.
Steve McQueen, dont le parcours va et vient entre l’art contemporain et le cinéma narratif, apporte à « Small Axe » une approche singulière marquée par une tension constante entre l’intime et le collectif. Issu lui-même de la diaspora caribéenne[2], l’artiste et metteur en scène inscrit dans cette œuvre une dimension autobiographique implicite, prenant soin cependant de ne jamais tomber dans l’autofiction narcissique. McQueen fait de cette série un acte de mémoire, une véritable excavation des récits oubliés de l’histoire britannique. Chaque film individuel[3] est la pièce d’un puzzle plus vaste, une fresque qui recompose l’histoire de la communauté noire britannique à partir d’un contre-champ, une prise de vue inversée par rapport aux images officielles de l’époque. Le regard de l’artiste, à la fois précis et passionné, se distingue par sa capacité à fusionner l’observation documentaire avec une mise en scène stylisée. Comme dans ses précédents films, de « Hunger » (2008) à « Shame » (2011) et « 12 Years a Slave » (2013) – pour lequel il fut le premier cinéaste noir a remporté l’Oscar du meilleur réalisateur –, il place le corps au centre de son dispositif esthétique. Dans « Small Axe », les corps des personnages, qu’ils dansent, luttent ou subissent l’oppression, deviennent les surfaces de projection des tensions historiques et sociales. La caméra capte les vibrations des corps, qu’il s’agisse de la sueur d’une danse endiablée dans « Lovers Rock » ou de la rigidité contenue de Leroy Logan face au racisme institutionnel dans « Red, White and Blue », pour en faire les métaphores d’une lutte plus large.
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L’un des choix les plus audacieux de « Small Axe » réside dans sa forme anthologique : cinq films autonomes, d’une durée variant de soixante-trois à cent-vingt-sept minutes, qui peuvent être vus indépendamment mais gagnent en puissance lorsqu’ils sont appréhendés comme un tout. Cette structure, que l’on pourrait qualifier de kaléidoscopique pour son aptitude à refléter les multiples facettes d’une même réalité, permet au réalisateur de varier les tons et les esthétiques tout en maintenant une cohérence thématique. Chaque épisode explore un aspect spécifique de l’expérience antillaise : la lutte judiciaire dans « Mangrove », la célébration culturelle dans « Lovers Rock », la réforme de l’intérieur dans « Red, White and Blue », la quête identitaire dans « Alex Wheatle », les injustices éducatives dans « Education ».
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« Mangrove », le premier film, s’ouvre sur un procès historique, celui des « Mangrove Nine », un groupe d’activistes accusés à tort après une manifestation contre le harcèlement policier. McQueen y déploie une mise en scène nerveuse, dans laquelle la caméra, mobile et intrusive, capte l’intensité des confrontations, transformant la salle d’audience en un théâtre politique dans lequel chaque regard, chaque silence, devient une arme de résistance. Les interprétations, notamment celle de Letitia Wright dans le rôle d’Altheia Jones, incarnent cette tension entre vulnérabilité et détermination. À l’opposé, « Lovers Rock » apparait comme une parenthèse enchantée, un hymne à la joie et à la culture reggae dans une soirée londonienne des années quatre-vingt. Ce film, le plus sensoriel de la série, illustre la capacité de McQueen à transcender le récit pour privilégier l’atmosphère. La caméra glisse entre les corps dansants, captant la sueur, les regards, les éclats de rire, dans une chorégraphie visuelle qui évoque presque un rituel. La musique devient ici un espace de liberté face à l’oppression extérieure.
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La manière dont Steve McQueen adapte sa mise en scène à chaque récit est particulièrement marquante. Dans « Red, White and Blue », centré sur Leroy Logan (John Boyega), un policier noir confronté au racisme systémique, la caméra adopte une froideur clinique, presque austère, pour refléter l’isolement du protagoniste. Les plans serrés sur le visage de Logan, dans lesquels la colère et la frustration se lisent à travers chaque muscle, contrastent avec les espaces oppressants de l’institution policière. Cette rigueur formelle, typique de l’artiste, traduit un sentiment d’enfermement et de combat intérieur.
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Dans « Alex Wheatle » et « Education »,McQueen explore des récits plus intimistes, centrés sur des figures moins connues mais tout aussi emblématiques. Le premier retrace le parcours de l’écrivain éponyme, de son enfance en foyer à son éveil politique, tandis que le second dénonce les dérives d’un système scolaire qui marginalise les enfants noirs. Ces deux films, bien que moins spectaculaires que « Mangrove » ou « Lovers Rock », témoignent de la polyvalence de l’artiste, capable de passer d’une fresque épique à une chronique intimiste sans perdre en intensité. Qu’il s’agisse des rues de Brixton ou des salles de classe, Steve McQueen utilise l’espace comme une extension des états d’âme de ses personnages, un motif récurrent dans son œuvre.
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Politiquement, « Small Axe » est une œuvre d’une actualité manifeste, dédiée par McQueen à George Floyd et à toutes les victimes du racisme, mais dont la dimension militante ne tombe jamais dans le didactisme. Le metteur en scène évite les pièges du manichéisme en montrant la complexité des luttes. Les personnages ne sont pas des héros monolithiques mais des individus confrontés à des choix déchirants. Cette nuance, combinée à une recherche historique rigoureuse[4], ancre la série dans une vérité documentaire tout en lui conférant une portée universelle. Si chaque épisode dialogue avec son époque, il s’inscrit aussi dans une histoire plus large qui est celle d’un groupe culturel et de ses luttes pour abolir les discriminations. La série, par sa capacité à mêler le particulier et l’universel, s’impose comme un jalon dans la filmographie de l’artiste et dans l’histoire des représentations des minorités à l’écran. À la fois fresque historique, manifeste politique et expérience sensorielle, « Small Axe » s’impose comme une œuvre totale. Steve McQueen, en maître de la mise en scène, y déploie une palette esthétique d’une grande richesse, passant de la rage contenue de « Mangrove » à l’euphorie libératrice de « Lovers Rock ». On ne peut qu’admirer la manière dont le réalisateur transforme des récits marginalisés en épopée collective. Chaque plan, chaque note de musique, chaque regard est un acte de résistance. « Small Axe » est une invitation à repenser l’histoire, à écouter les voix oubliées et à offrir à une communauté la place qui lui a été jusque-là refusée.
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[1] Le titre s’inspire d’un proverbe jamaïcain popularisé par Bob Marley (« If you are the big tree, we are the small axe ») qui veut que même une petite hache, à force de coups et de patience, peut abattre un arbre immense, l’arbre se faisant ici la métaphore du racisme.
[2] Né en 1969 à Londres de parents originaires de Grenade et de Trinité-et-Tobago.
[3] Mangrove, Lovers Rock, Red, White and Blue, Alex Wheatle et Education.
[4] Steve McQueen s’est appuyé sur des centaines d’interviews et d’archives.
Small Axe est disponible à la demande sur ARTE jusqu'au 29 janvier 2026.