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Placée sous le commissariat de Rocío Gracia Ipiña et Leticia Sastre Sánchez, dans le cadre du festival Europalia España dont elle est la manifestation inaugurale, « Luz y sombra. Goya et le réalisme espagnol »propose un dialogue ténébreux et lumineux entre l’œuvre incendiaire de Francisco de Goya y Lucientes (1746-1828) et une constellation d’artistes espagnols, du XVIIIème siècle à nos jours. Réunissant un vaste corpus d’environ 236 œuvres de quelque soixante-dix artistes, un tiers des pièces étant attribuées à Goya, cette proposition ambitieuse s’étend sur un espace labyrinthique, invitant le visiteur à une dérive entre ombre et lumière, dans laquelle le réalisme n’est pas une simple représentation, mais une arme philosophique contre les abysses de la violence et de l’injustice. Inspirée par la dualité goyesque, ce clair-obscur qui hante les « Caprichos », les « Désastres de la guerre » ou les « Peintures noires », l’exposition tisse un réseau de confrontations improbables, entre le trait acéré de Goya et les échos contemporains, entre le corps sacrifié et la résistance esthétique, entre l’horreur historique et les spéculations futuristes. C’est une plongée dans les replis de la modernité, de laquelle l’art répond à l’insoutenable en refusant la complaisance.
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« Luz y sombra » est d’abord une formule opératoire. Elle nomme la facture formelle goyesque, faite de contrastes dramatiques, de clair-obscur moral, mais sert aussi de lentille pour interroger l’Espagne, ses mythes, ses violences et ses résistances, à travers la postérité de Goya. « L’exposition invite les visiteurs à interroger la notion d’« espagnolité » en explorant de manière critique les clichés, non pour les rejeter d’emblée, mais pour en faire des clés de lecture, et en utilisant le réalisme comme moyen de compréhension d’une tradition visuelle espagnole que Goya prolonge, de l’époque de Diego Velázquez jusqu’à la modernité[1] » précisent Rocío Gracia Ipiña et Leticia Sastre Sanchez. Le parti pris curatorial n’est donc pas la monographie classique mais le dialogue, Goya comme point d’appui et miroir, non comme absolu. Cette ambition heuristique, qui évite la vénération, est la force programmative du projet. La scénographie découpe le récit en chapitres qui renvoient aux phases biographiques et artistiques de Goya, de la jeunesse à la maturité et la vision tardive, et à des thèmes transversaux tels que le folklore, la guerre, la religion, la critique sociale. Ce montage à la fois chronologique et thématique favorise les confrontations, ce qui permet de mesurer l’écho formel et politique de Goya sur trois siècles. Le risque de cette structure est double, d’une part la dilution du centre (Goya) en un patchwork trop dense, d’autre part, au contraire, l’instrumentalisation de Goya pour des lectures parfois anachroniques. La plupart du temps, les commissaires réussissent à ménager un dialogue vivant, parfois cependant l’abondance tourne à la surenchère illustrative.
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Dès l’entrée, le visiteur est saisi par une atmosphère crépusculaire, les murs sombres absorbant la lumière tamisée pour mieux faire surgir les ombres. Prêtées par des institutions prestigieuses comme le Prado ou le Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía, les œuvres de Goya agissent comme des pivots magnétiques, à l’instar du « portrait de Francisco Bayeu » (1786), huile sur toile dans laquelle le regard du beau-frère de Goya, peintre officiel, trahit déjà une mélancolie prémonitoire. Là, le sommeil de la raison produit des monstres, comme au n°43 des « Caprichos », gravure qui invoque les démons de l’irrationalité comme une métaphore des ténèbres intérieures qui engloutissent les sociétés. Ces pièces dialoguent avec des contemporains comme Eugenio Lucas Velázquez (1817-1870), dont les imitations goyesques frisent la parodie macabre, ou Ignacio Zuloaga (1870-1945) qui infuse le réalisme d’un mysticisme rural. Mais c’est dans les confrontations avec les modernes que l’exposition gagne en intensité. Pablo Picasso (1881-1973), avec ses distorsions cubistes, réinterprète les horreurs de la guerre en écho aux « Désastres ». José Gutiérrez Solana (1886-1945) expose les misères urbaines dans un réalisme cru, tandis que Delhy Tejero (1904-1968) ou Jorge Oteiza (1908-2003) injectent une abstraction organique, transformant l’ombre goyesque en formes sculpturales hantées. Antonio Saura (1930-1998) et Eduardo Arroyo (1937-2018), avec leurs gestes expressionnistes, prolongent la charge politique, dans laquelle le corps déformé devient allégorie de la dictature franquiste.
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Les nouvelles créations commandées pour l’occasion agissent comme des centres de gravité spéculatifs. Álvaro Perdices (né en 1971 à Madrid, vit et travaille entre Madrid et Los Angeles) revisite les « Peintures noires » dans l’installation immersive « Cordero Social » (2025), vidéo en direct à quatre caméras diffusées depuis l’intérieur d’une église madrilène qui emmène le public à l’intérieur du lieu de rencontre populaire avec des visiteurs qui font la queue pour prendre un café à côté de la dernière œuvre religieuse de Goya. Albert Serra (né en 1975 à Banyoles, vit et travaille à Madrid), cinéaste iconoclaste, expose une vidéo hypnotique,« Tauromaquia », œuvre immersive inspirée de l’univers taurin, conçue à partir d’un travail artistique mené en collaboration avec le torero Pablo Aguado. « Chaque fois que je visionnais les images tournées avec Pablo Aguado, je pensais qu’elles pourraient donner naissance à une installation artistique dans un musée. Il y a une poésie dans ces images que le public pourra vivre de manière immersive dans cette exposition[2] » explique Albert Serra.
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Marisa González (née en 1943 à Bilbao où elle vit et travaille), pionnière de l’art électronique, et Patricia Gadea (née en 1960 à Madrid où elle vit et travaille), peintre liée au mouvement culturel de la Movida madrilène, deux figures féministes, détournent la Maja nue pour en faire un symbole de réappropriation corporelle, dans lequel l’ombre patriarcale se dissout dans une lumière queer et insurgée. L’exposition s’enrichit d’interventions performatives, à l’image de la pièce de Sophía Rodríguez, « La Maja Desnuda. Eaten by Saturn », qui transforme le corps féminin en entité résistante dans un rituel chorégraphié où la victime goyesque se rebelle contre son dévoreur, invoquant les théories de Judith Butler sur le genre comme performance. Quant à l’installation sonore de Francisco López, « Sonic Dark Goya », elle enveloppe l’espace d’un paysage acoustique sourd, inspiré des œuvres sombres de Goya, de la série de gravures « Los Caprichos » aux « peintures noires », créées dans la surdité de l’artiste, où les bruits étouffés des gravures se muent en une introspection collective, rappelant les silences complices des violences coloniales et fascistes.
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L’exposition interroge le rôle de l’art face aux ténèbres. « Quel est le rôle de l’art en temps sombres ? Comment, en tant qu’artiste, répondre face à une violence sans bornes ?[3] » interroge Christophe Slagmuylder, le directeur artistique de Bozar. Goya, pivot de cette modernité ancrée dans le réalisme espagnol, préfigure les existentialismes de Kierkegaard ou les critiques de Foucault sur le pouvoir et la folie. Influencé par les Lumières françaises tout en les subvertissant, il déconstruit les illusions rationalistes pour révéler les monstres tapis dans l’ombre sociale. « Tout est humain dans l'œuvre de Goya[4] » rappelle Leticia Sastre Sánchez. Les soixante-dix artistes invités, du XVIIIème au XXIème siècle, prouvent l’actualité de ce legs en montrant comment l’œuvre et la figure complexe et nuancée d’un art révolutionnaire a influencé non seulement le monde de l'art, mais aussi l'identité de sa nation. « Nous montrons comment ses idées, ses techniques et ses thèmes persistent dans l’art espagnol du XVIIIème siècle à nos jours[5] », explique Rocío Gracia Ipiña. Dans un monde hanté par les guerres contemporaines, de l’Ukraine à Gaza en passant par le Soudan, le « goyesque » devient une stratégie de résistance, dans lequel la lumière n’est pas triomphe, mais éclairage impitoyable sur les abus. Les sections thématiques, organisées autour de motifs comme le corps mutilé, la satire sociale ou l’onirisme cauchemardesque, créent un parcours sinueux, parfois oppressant, qui refuse la linéarité historique pour privilégier les entrelacs temporels.
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Pourtant, dans cette profusion, au risque d’une dispersion thématique, réside la puissance poétique de l’exposition, une intensité qui lie les mémoires traumatiques aux imaginaires contestataires, du politique au cryptique. « Luz y sombra. Goya et le réalisme espagnol » n’est pas une simple rétrospective, mais un univers en tension, un appel aux ombres, aux corps et aux révoltes, dans lequel l’art devient mémoire vivante de l’histoire et de la résistance, une exposition-événement qui a le mérite, rare dans les gros formats institutionnels, d’interroger réellement la notion d’héritage. Comment un corpus sacralisé continue d’agir sur la création et l’imaginaire. Sa réussite tient à l’intelligence des confrontations et au calibre des prêts. Sa limite tient au double statut qu’on lui impose, à la fois rétrospective implicite et vitrine diplomatique : une histoire de l’Espagne sur la pointe des yeux.
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[1] Rocío Gracia Ipiña & Leticia Sastre Sanchez, « Entre ombre et lumière », Bozar Magazine, sept. 2025 – février 2026, https://www.bozar.be/fr/regardez-lisez-ecoutez/entre-ombre-et-lumiere
[2] « Pablo Aguado a inauguré Europalia Espagne aux côtés d’Albert Serra et du Roi d’Espagne », Tertulias, 14 octobre 2025, https://www.tertulias.fr/les-breves-du-mercredi-15-octobre/
[3] Christophe Slagmuylder, « Entre ombre et lumière », Éditos de Christophe Slagmuylder, 29 septembre 2025, https://www.bozar.be/fr/regardez-lisez-ecoutez/entre-ombre-et-lumiere-0
[4] Entretien avec Rocío Gracia Ipiña et Leticia Sastre Sanchez.
[5] Ibid.
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« LUZ Y SOMBRA. GOYA ET LE RÉALISME ESPAGNOL » Commissariat : Rocío Gracia Ipiña et Leticia Sastre Sánchez. Collab. AC/E Acción Cultural Española. Collab. Ministerio de Cultura de España: Dirección General de Patrimonio Cultural y Bellas Artes, Fundación Ibercaja, Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía en Mensajeros de la Paz. Cette exposition est organisée et produite par EUROPALIA et accueillie dans les salles de Bozar.
Dans le cadre de la trentième édition d’Europalia España
Jusqu'au 11 janvier 2026. Du mardi au dimanche, de 10h à 18h.
Bozar
Rue Ravenstein, 23
B - 1000 Bruxelles
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