“Le plus précieux, le plus beau, le plus utile et le plus équilibrant”

Le jardinage, ce n'est pas uniquement cultiver des légumes. Le jardin nourrit, mais encore : il rassemble, fait rêver, épanouit, guérit, mobilise. On le voit en ville comme à la campagne. Il est l’ami de l’économe et du poète, du militant et du solitaire, du survivaliste, du pédagogue et du designer. C’est tout cela que cette rubrique se propose d’explorer. Premier volet : le jardin philosophe.

> Article initialement publié dans la revue Valériane de Nature & Progrès Belgique.

Longtemps, j’ai cru que le jardinage ne me concernait pas. C’était l’affaire de mon père, de mes grands-parents. Je les avais bien aidés un peu, enfant, puis adolescent, à bêcher et à semer. Mais rien qu’un peu. Je trouvais ça beau, le potager, mais beau comme un paysage de vacances, autrement dit ça m’arrangeait bien de ne pas y mettre trop souvent les pieds. “Les bons légumes du jardin”... j’étais vaguement influencé par cette douce propagande familiale, mais pas outre-mesure : s’il fallait choisir entre une salade d’endives crues et une pizza surgelée, entre un navet croquant et un Twix… Bon. Ne me forcez pas aux aveux. Je sais ce qu’il serait de bon goût d’affirmer entre ces pages, mais je vous dois d’être honnête.

Un espace à part

Même aujourd’hui, ce ne sont pas mes papilles qui me portent à louer la carotte bio et les haricots maison. Ce n’est pas non plus un amour inconsidéré du désherbage ou du semis - je ne dis plus bêchage, car entretemps, j’ai appris qu’il était déconseillé de retourner la terre. Mais alors, si ce n’est ni par goût, ni par passion, d’où me vient cette fascination, cette évidence que le jardinage est l’une des activités les plus nobles qui soit, une activité par où peut passer la renaissance, la transition, et même la guérison ? Par quel prodige me suis-je jeté avec joie, voici quelques printemps, dans l’aventure passionnante des éditions Nature & Progrès dont le catalogue, ma foi, était essentiellement jardinier ? Quel impérieux besoin me pousse, année après année, malgré les déceptions et le mildiou, à sortir la guérilu et à rêver de récoltes acceptables ? Pourquoi, enfin, me lancer dans cette nouvelle série de réflexions sur le thème du jardin ?

Une hypothèse que je veux explorer, une intuition que je propose de suivre, c’est que le jardin constituerait, pour l’Homme moderne, un espace à part, un lieu d’ajustement, d’équilibre - ou de rééquilibrage - dans sa relation à la nature, et peut-être à la vie elle-même. Entre les grandioses immensités sauvages et les milieux urbanisés, aseptisés, uniformisés, le jardin est un entre-deux, une synthèse. Il rassemble, dans un espace à taille humaine, les processus organiques du vivant et les gestes de maîtrise, de rationalité, de production propres à notre espèce. Selon les termes du jardinier-paysagiste Gilles Clément, il est un enclos qui protège, qui rassure. “Au sein de l’enclos se trouve le « meilleur » : ce que l’on estime être le plus précieux, le plus beau, le plus utile et le plus équilibrant. L’idée du meilleur change avec les temps de l’Histoire. L’architecture du jardin traduisant cette idée change en conséquence. Il s’agit non seulement d’organiser la nature selon une scénographie de l’apaisement mais encore d’y exprimer une pensée aboutie de l’époque à laquelle on vit, un rapport au monde, une vision politique.” (1) Pour cette raison, il serait intéressant d’observer comment cette recherche d’équilibre peut se traduire, de nos jours, dans nos jardins, en termes politiques, sociaux, esthétiques, et même psychologiques ou économiques. Il y a tout cela dans le jardin. Chaque chose en son temps. Pour l’instant, philosophons un peu…

À Lille, l'île Derborence, petite forêt inaccessible dans le parc Matisse, a été conçue par Gilles Clément comme un espace où l'homme n'interfère pas. © Velvet, CC-BY-SA 3.0 À Lille, l'île Derborence, petite forêt inaccessible dans le parc Matisse, a été conçue par Gilles Clément comme un espace où l'homme n'interfère pas. © Velvet, CC-BY-SA 3.0

Le jardin, avec du recul...

Halte là ! J’ai tant connu de jardiniers que je peux les entendre s’exclamer : assez parlé ! Au boulot, les intellos ! Le jardinage, c’est du pratique ! On a la main verte ou on ne l’a pas ! C’est vrai. J’ai trop raté de semis, trop laissé monter de salades pour être naïf. En effet, impossible de prendre l’affaire par-dessus la jambe. Les rêveurs sont condamnés à des récoltes aléatoires au pays des jardiniers. Certains s’en accomodent : c’est déjà une forme de réponse. J’ajoute, pour ma défense, que c’est justement en vertu de mon incompétence pratique que je veux parler du jardin. Et pour lever tout malentendu, il ne sera pas prioritairement question de production de légumes. En ce domaine, vous l’avez compris, je n’ai aucun conseil valable à fournir. Non, non, justement, parlons de tout le reste. De tout ce que le jardin apporte en plus des légumes, des fleurs ou des aromates. Et même si les récoltes sont maigres ou inexistantes.

Connaissez-vous Le jardin perdu, de Jorn De Précy ? Ce petit livre malicieux, publié chez Actes Sud en 2011, est présenté comme la traduction d’un vieux traité anglais de 1912, oublié puis retrouvé. Son soi-disant traducteur, Marco Martella, un historien des jardins, s’amuse à ne le reconnaître qu’à demi-mot, mais il est évident qu’il n’a rien traduit du tout. Son style est trop moderne, ses concepts tellement proches des visions actuelles qu’il n’y a pas l’ombre d’un doute : il en est l’auteur. Mais peu importe. L’artifice qu’il utilise a du charme, et permet de prendre du recul sur le jardin en le considérant dans le temps long.

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Cet ouvrage est une mine d’or pour poser sur le jardin un regard philosophe. Pas au sens savant, pas dans le but de décortiquer des concepts par la raison, mais dans l’acception antique d’un amour de la sagesse, de la recherche d’un art de vivre. Le travail du jardinier, écrit Martella alias De Précy, “ne connaît pas de rupture entre l’œuvre de la main, celle de l’esprit et celle du cœur ! Tandis qu’il remue adroitement ses doigts dans la terre pour élargir la fosse où il va mettre à demeure une plante, son esprit explore le mystère d’une telle profondeur accueillante, humide, grouillante de vie. Pendant qu’il désherbe et que pensées, souvenirs et rêveries le traversent, son être questionne la vie et se laisse questionner par elle. Le jardinage, cher lecteur, n’est qu’un dialogue ininterrompu avec la terre. Oui, comme le disent les revues de jardinage les plus niaises, s’il reste encore un poète au monde, c’est bien le jardinier !” (2)

Le jardin, métaphore de la planète

Si le jardin est propice à la sagesse, on comprend pourquoi l’auteur souhaite aller plus loin et en faire un modèle inspirant pour la relation de l’Homme avec la planète. “Cette idée me poursuit depuis des années. Voilà le génie du jardin, me dis-je, voilà ce que ce lieu a à dire à notre époque : qu’une humanité enfin apaisée peut, si elle le veut, vivre dans ce grand enclos qu’est la terre, occupée à soigner la vie.” (3)

Cette idée est fondamentale. Si le jardin en vaut la peine, ce n’est pas uniquement parce qu’il procurerait plaisir, santé ou lien social à ses jardiniers, mais surtout parce qu’il est une école d’ajustement au vivant, à la nature. Ceci expliquerait qu’un amateur invétéré, médiocre au semis, rétif au désherbage et pas franchement convaincu par l’argument du goût “nature” puisse, lui aussi, revendiquer de participer à l’aventure du jardinage et à l’attraction qu’elle exerce. Gilles Clément a ainsi forgé le concept de “jardin planétaire”, qui est en quelque sorte la conscience de partager un seul et même enclos, la planète entière. “La notion de jardin planétaire met tout le monde au rang de jardinier. On peut être bon ou mauvais jardinier, mais on est tous concernés. On devient un « bon » jardinier quand on prend conscience de ce que cela implique. Par exemple, quand on comprend que l’eau qu’on boit a déjà été bue. On est tous dans le même bain.” Et il poursuit la métaphore du jardin comme modèle d’un état d’esprit à adopter, tant personnellement que collectivement. “L’écologie nous met en condition de partage et d’égalité. Si on a conscience de la finitude spatiale, de l’interdépendance, et si on prend des mesures en conséquence, on devient jardinier. Pas besoin de connaître le jardinage pour être un bon jardinier planétaire.” (4)

Apprivoiser une friche

L’état d’esprit que Gilles Clément invite à partager, c’est de déplacer le curseur, depuis la volonté de maîtrise totale de la nature, propre à l’époque moderne, beaucoup plus loin du côté de l’observation et du laisser-faire. Dans ses nombreux livres, il développe deux notions-phares qui répondent à cet état d’esprit. La première est le “jardin en mouvement”, qui consiste à laisser un maximum de liberté à la vie sauvage, à éventuellement l’infléchir mais sans la détruire, de manière à créer des espaces qui sont des espèces de “friches apprivoisées”. Son principe peut se résumer ainsi : “Faire le plus possible avec, le moins possible contre.” Quant au “tiers-paysage”, Gilles Clément le définit comme le réservoir privilégié d’accueil de la diversité biologique. Il désigne “les délaissés urbains ou ruraux, les espaces de transition, les friches, marais, landes, tourbières, mais aussi les bords de route, rives, talus de voies ferrées, etc … À l’ensemble des délaissés viennent s’ajouter les territoires en réserve. Réserves de fait : lieux inaccessibles, sommets de montagne, lieux incultes, déserts ; réserves institutionnelles : parcs nationaux, parcs régionaux, réserves naturelles.” (5)

Un extrait du film "Le jardin en mouvement", avec Gilles Clément. © APRESproduction1

Bien sûr, ces concepts, qui vagabondent entre jardinage, philosophie et écologie politique, ne me sont d’aucune utilité pratique au potager. Si je cherche à réussir mes choux ou mes tomates en pleine terre, inutile d’invoquer le “tiers-paysage” ou “le jardin en mouvement”. Par contre, les passionnés de ce qu’on appelle, à tort, le jardin d’agrément - car c’est bien davantage que d’agrément dont il s’agit - peuvent trouver de nombreuses concrétisations dans divers parcs de France et d’Europe aménagés, si l’on peut dire, par Gilles Clément. Et tous les autres, les potagistes, les permaculteurs, les collectifs qui placent le jardinage partagé au coeur d’un projet socio-politique, n’importe quel jardinier dont l’esprit vagabonde librement tandis qu’il arpente son petit coin de paradis, tous pourront percevoir les affinités existant entre les dynamiques de la vie au jardin, et celles de la vie en général.

Les clés du vivant ou la quête d’un équilibre

Parmi ces dynamiques, et non des moindres, il y a la suspension des certitudes, l’aller-retour incessant entre ce qu’on croit, ce qu’on sait, ce qu’on veut défendre, et tout ce qui nous surprend, nous fait douter, nous bouleverse. La recherche d’un équilibre, que ce soit dans les positionnements politiques, dans la justesse des relations humaines, dans les choix de vie, n’est jamais chose aisée. Le jardin, si l’on y est sensible, est aussi un espace de philosophie, une école du doute et de la contemplation. Car, précise Gilles Clément, il “autorise le désarmement ; quiconque pénètre le jardin bardé de certitudes se trompe de porte, car même si le jardin est « botanique », hérissé d’étiquettes savantes, ce n’est pas la science qu’il nous demande d’apprécier avec dévotion, mais l’incroyable projet de nous livrer les clefs du vivant grâce à l’approche scientifique, immédiatement conjurée par l’éclat des pétales de fleurs, le vol d’un bourdon, le pèlerinage des fourmis, le cri pleuré du pic noir et tout à coup cette lumière sur l’herbe rousse de l’été qui rejette dans l’ombre un sous-bois inconnu, donc nouveau.” (6)

Notes

  1. Gilles Clément, “Jardins, paysage et génie naturel”, leçon inaugurale prononcée le jeudi 1er décembre 2011 au Collège de France.
  2. Jorn De Précy, Le jardin perdu, Actes Sud, 2011, p. 29.
  3. Idem, p. 85.
  4. Gilles Clément, “Jardiner, c’est résister”, propos recueillis par Lorène Lavocat, Reporterre, 20 avril 2014.
  5. www.gillesclement.com : le tiers-paysage.
  6. Gilles Clément, “Jardins, paysage et génie naturel”, leçon inaugurale prononcée le jeudi 1er décembre 2011 au Collège de France.

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