L’abandon de Notre-Dame des Landes est pleinement démocratique

Notre-Dame-des-Landes est un dossier qui illustre à merveille les richesses, les fragilités et les ambiguïtés des idées qu’on se fait de la démocratie. On a tort de penser que celle-ci pourrait se réduire à un référendum. Les mobilisations et les conflits en sont des ingrédients encore plus essentiels.

Dans le concert des réactions hostiles à la décision du gouvernement d’Édouard Philippe d’abandonner le projet d’aéroport, le « déni de démocratie » est l’affirmation suprême. Le référendum de juin 2016, avec ses 55% de voix favorables au projet, semble donner raison à cet argument. Dans l’opinion publique, malgré les critiques sur le périmètre de la consultation, ce bon sens démocratique percole : il y a eu votation, il aurait fallu la respecter.

Les opposants au projet, dans leur euphorie, se félicitent de la victoire et peu leur importe de répondre sérieusement à cet argument du déni de démocratie. C’est une erreur. Car ils laissent diffuser, ce faisant, une conception creuse de la démocratie que leur mobilisation massive, plurielle et obstinée a justement permis de dépasser.

Volontaires construisant une cabane dans la ZàD © Llann Wé - Wikimedia Commons Volontaires construisant une cabane dans la ZàD © Llann Wé - Wikimedia Commons

Il faut le dire et le redire : la démocratie ne se réduit pas à des élections, et moins encore à un référendum. Ces dispositifs formels sont fondamentaux, mais ils prennent place dans un corpus d’éléments plus vaste – tous et toujours perfectibles d’ailleurs – qui, ensemble, concourent à la vigueur démocratique d’une communauté politique. Parmi ces éléments figurent, bien entendu, la séparation des pouvoirs, la liberté de la presse, le respect de l’État de droit, mais également la liberté de s’associer. C’est cette dernière qui a permis à des corps intermédiaires comme les syndicats ou les associations de se constituer. Leurs mobilisations, leurs activités, leurs luttes ont une fonction de contre-pouvoir et de structuration des conflits qui est vitale pour la démocratie, n’en déplaise aux pragmatiques et aux adorateurs de l’efficacité qui aimeraient les réduire au silence (Notons, d’ailleurs, que Sarkozy ne s’en cachait pas, et que Macron s’en cachait à peine : « On a besoin des corps intermédiaires », mais « à la bonne place » ajoutait-il en campagne pour la présidentielle).

Bien qu’ils n’aient pas la taille ni la structuration d’un syndicat, les divers collectifs, associations et groupements qui, en réseau, se sont mobilisés contre le projet de Notre-Dame-des-Landes remplissent bel et bien ces fonctions de corps intermédiaires. Les conflits, les arguments qu’ils mettent en forme font partie de l’équation démocratique qu’Édouard Philippe a considérée. Une équation à tant d’inconnues, d’ailleurs, qu’il était impossible de la « résoudre ». Ce langage mathématique pourrait laisser penser qu’en démocratie, il y a toujours une bonne solution et une mauvaise. Or non, l’essence de la démocratie n’est pas le calcul du nombre des voix, mais bien plutôt la compétence du conflit. Reconsidérer le référendum, et toute votation, dans cette optique plus large est indispensable pour éviter à la démocratie de devenir une coquille vide, un rendez-vous ponctuel où des individus doivent trancher entre des options caricaturales.

L’honnêteté intellectuelle doit cependant aller jusqu’à reconnaître qu’une décision inverse du gouvernement aurait été tout autant démocratique. Par ailleurs, celles et ceux qui rejoignent cette vision de la démocratie doivent alors également accepter, sur d’autres dossiers, de ne pas jouer le même jeu que les partisans de l’aéroport, et ne pas non plus invoquer le référendum comme l’alpha et l’oméga de la démocratie, comme la preuve irréfutable d’une trahison des « élites ». Qu’il s’agisse de la Catalogne ou, même, Graal suprême de la gauche insoumise, du référendum de 2005 sur la Constitution européenne.

Ces considérations ne signifient nullement qu’in fine, toute décision gouvernementale doit être reconnue comme "bonne décision". Les partisans du « non » au référendum sur l’Europe de 2005, de même que les partisans du « oui » à celui de Notre-Dame-des-Landes, sont tout autant légitimes dans leurs mobilisations, qu’ils peuvent poursuivre en inversant, éventuellement, le rapport à l’autorité gouvernementale. Car précisément, la démocratie n’est pas un sceau qu’on appliquerait ponctuellement à telle ou telle décision, mais un fragile équilibre sans cesse remodelé. La démocratie, puisqu’elle est toujours inachevée, se construit par l'interaction et la prise en charge de tous les petits dénis de démocratie mutuellement invoqués par les uns et les autres. Il n’y a qu’en dictature que ces dénis n’existent pas. Le désarroi dans lequel peut nous plonger cette dernière phrase est peut-être la condition même de l’exercice de la démocratie.

> Pour aller plus loin, voir l'étude "Les corps intermédiaires, un concept vital !", publiée par Les Équipes Populaires (décembre 2017).

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