Pourquoi les gens ne changent-ils pas ?

L'impact des activités humaines sur le climat, la biodiversité et les ressources disponibles est tel que nous sommes en train de changer d’époque. Certains scientifiques parlent d’anthropocène, une nouvelle ère dans l’échelle des temps géologiques. D’autres évoquent de grande probabilités d’effondrement civilisationnel. Mais alors : pourquoi les gens ne changent-ils pas ? (1 : La question)

 © Achim Engel - Wikimedia commons © Achim Engel - Wikimedia commons
Nous sommes en train de changer d’époque. Le basculement est d’une ampleur difficilement mesurable, à l’échelle géologique. Certains scientifiques parlent, en termes savants, d’anthropocène, une nouvelle ère dans l’échelle des temps géologiques. D’autres, non moins scientifiques, évoquent de grande probabilités d’effondrement civilisationnel. Ce qui s’annonce est aussi impensable pour le cerveau humain que ne pouvaient l’être l’écriture, l’agriculture à venir ou l’extinction passée des dinosaures pour un cerveau de grand singe d’il y a trois millions d’années. Énormité des constats et des déséquilibres planétaires ; pourtant, tout au quotidien semble suivre petit bonhomme de chemin. Alors : pourquoi les gens ne changent-ils pas ? Cet article, premier d'une longue série, rappelle l'ampleur de notre passivité humaine face aux catastrophes passées, présentes et à venir.

Un statu quo incompréhensible

Les premières alertes écologiques datent des années 1960. On peut trouver dans la littérature plus ancienne de nombreux discours précurseurs, et au moins autant de mouvements populaires de défense de « l’environnement » ou de visions opposées au productivisme (par exemples le mouvement des Luddites au 19e siècle). Mais mettons que les choses sérieuses commencent aux États-Unis avec les révélations de Rachel Carson (Printemps silencieux, 1962), en France avec la candidature de René Dumont à l’élection présidentielle (1974), et à l’échelle internationale avec la publication du rapport Meadows au Club de Rome (Limits to growth, 1972). La naissance de Nature & Progrès, en France (1964) puis en Belgique (1976), date de ces années où l’écologie politique était en train de naître sous les traits de signaux d’alerte, dans le fol espoir d’une bifurcation de modèle de société qui, à l’époque, semblait possible.

Anthropocène voire effondrement

Quarante ans plus tard, hormis quelques authentiques conquêtes (reconnaissance de la bio, interdiction de certains produits toxiques, résorption du trou de la couche d’ozone), et malgré des centaines de milliers de données, d’informations, de débats, de chiffres et d’études documentant les dégradations irréversibles que les activités humaines occasionnent à la santé humaine et à l’équilibre des écosystèmes et du climat, le bilan écologique du monde s’est alourdi de façon vertigineuse. De nombreux scientifiques estiment que nous sommes entrés dans une nouvelle époque de l’histoire géologique, l’anthropocène.

Wildtouch.org - Dossier pédagogique du documentaire "La glace et le ciel" © wildtouchorg

Cette ère se caractériserait par un impact sans précédent de l’humain sur la planète, à tel point qu’il devient impossible de séparer ce qui relève de la nature et ce qui relève de ses habitants humains. Depuis deux siècles environ (avec la révolution industrielle), et depuis 1945 a fortiori, l’empreinte de l’Homme sur la planète terre suit une courbe exponentielle, littéralement insoutenable.

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Les alertes autrefois étaient locales, éparses et porteuses d’espoir. Les menaces actuelles sont globales et sans retour possible : changement climatique, épuisement des ressources, chute de la biodiversité, maladies chroniques liées à la chimie de synthèse généralisée. Les catastrophes sont déjà là, et l’on parle de plus en plus d’effondrement. C’est qu’en quarante ans, à part les mots (durable, vert, propre) et des petits ajustements à la marge, rien n’a changé. Au contraire, l’empreinte écologique globale n’a cessé d’augmenter. Il est donc aujourd’hui impératif d’affronter cette question avec lucidité et sans faire comme si tout allait pour le mieux : pourquoi la machine politique et économique mondiale n’a-t-elle pas modifié sa trajectoire ? Pourquoi les choses ont-elles empiré ? Plus généralement : pourquoi les gens ne changent-ils pas ?

L’objet de cette série d'articles n’est donc pas de dresser le catalogue des menaces écologiques globales qui pèsent sur le monde, mais de s’interroger en profondeur sur le fait qu’un tel catalogue, connu depuis tant d’années et sans cesse s’aggravant, n’ait pas semblé susciter de modification majeure dans l’ordre des choses, dans le comportement des gens et dans le jeu démocratique. Pourquoi ? Il faudra s'attarder sur des hypothèses psychologiques, sociologiques et politiques.

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