Finkielkraut : nouvelle sortie de route

Semaine après semaine, l’immortel ronchon s’enlise un peu plus dans la haine des musulmans. La dernière diatribe : ce dimanche 8 mai sur RCJ. Hallucinant.

Tout avait pourtant bien commencé… chaque dimanche, Alain Finkielkraut passe en revue l’actualité  de la semaine, en compagnie d’Elisabeth Lévy au micro de Radio Communauté Juive (RCJ). L’émission qui dure une trentaine de minutes s’appelle L’Esprit de l’escalier. [1] Ce 8 mai, l’académicien démarre par un petit tour de chauffe sur Nuit Debout. Imprécations  ordinaires.  Son interlocutrice l’invite ensuite à commenter l’élection du nouveau maire de Londres Sadiq Khan, « qui est musulman comme on nous le répète abondamment », et ironise sur ce qu'elle appelle « une espèce de petite Obamamania ». Rien de très méchant. On a connu Elisabeth Lévy plus teigne. La journaliste rappelle d’ailleurs que Sadiq Khan combat le voile, qu’il soutient le mariage gay et que l’origine musulmane du candidat n’a peut-être « joué aucun rôle » dans sa victoire. La suite de l’émission s’annonce tranquille…

C'était sans compter sur cet extraordinaire pouvoir de surinterprétation de notre philosophe national qui lui permet de transformer à loisir le moindre  évènement en noir cauchemar annonciateur des pires catastrophes. Finkielkraut commence soft et abonde dans le sens de ce que vient d’envisager Elisabeth Lévy : certes Sadiq Khan a peut-être été élu pour son programme… mais déjà pointe l’indignation : « ce que je constate, c'est que les médias – notamment en France – nous ont très peu parlé du programme. Ils ont parlé essentiellement sinon exclusivement, de l’origine… »  On serait tenté, à ce stade, d’objecter que le grief est mince, pour ne pas dire inconsistant. Les enjeux municipaux de Londres ne sont pas ce qui passionne au premier chef le public français. Peut-on sérieusement reprocher aux médias hexagonaux d’avoir zappé cet important sujet ? Mais passons…  Finkielkraut  s’exprime sur le sujet depuis 45 secondes, et part déjà en vrille : « nous avons assisté  à un duel entre celui qu'on a présenté comme le candidat musulman,  fils d’un chauffeur d’autobus immigré du Pakistan  et le fils d’un milliardaire juif… »

« Pas de bol… », lâche Elisabeth Lévy dans un petit rire, comme pour détendre l’atmosphère. Comme si un malaise commençait à s’installer dans le studio. Mais Finkielkraut poursuit : « la sensibilité égalitaire va au-delà même des rêves de Bourdieu : être un héritier tend à devenir un handicap politique. En société multi culturelle, la noblesse consiste à venir d’un milieu défavorisé  et immigré… ».  On commence à patauger.  En moins d’une minute trente, on vient de passer d’un candidat élu « peut-être » grâce à son programme à une rivalité  entre classes sociales qui ne serait que le masque d’un duel entre le musulman et le juif, ou l’inverse, on ne sait plus trop bien…

Elisabeth Lévy, que l’on ne compte pas précisément au rang des anti-finkielkrautiens les plus acharnés, se permet alors une objection : la glorification des self made men est une des valeurs de base du monde anglo-saxon et n’a pas forcément de rapport avec la société multiculturelle. Il est somme toute normal, dit-elle, de préférer ceux qui se sont faits eux-mêmes que ceux qui sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche. Finkielkraut semble accablé et se prend la tête dans les mains. Il a oublié semble-t-il où il est. Peut-être croit-il qu’il fait un mauvais cauchemar et qu'il est à nouveau chez Taddéi.  La confusion entre le social, le religieux et le  communautaire semble alors atteindre son degré maximum d’incandescence : « je n'aime pas cette opposition… Je ne vois pas pourquoi le fait de venir d’un milieu favorisé… riche, même… vous disqualifie… » - à quoi Elisabeth Lévy répond du tac au tac par un « mais ça ne vous disqualifie pas … »,  faisant réagir un Finkielkraut très agité : « C'est ça…  c'est ça qui s’est dit !  Ça vous disqualifie par rapport à celui… c'est pas un self made man ! C'est celui qui, d’une certaine manière a la  " bonne origine " parce qu'il vient d’un milieu modeste… parce qu'il vient d’un… heu, d’un….  heu, parce qu'il est… parce qu'il… parce qu'il est d’origine musulmane… ».  Ouf ! L'accouchement est laborieux, mais on y arrive.

La tension retombe un peu. L’orage est passé. Embourbé dans l’ornière musulmane, Finkielkraut tente  à nouveau de négocier un virage sur le terrain du social, rajoutant de la confusion à la confusion et s’enfonçant encore un peu : « je me demande si demain, il sera bien vu et même nécessaire (…) de ne pas avoir bénéficié dans son enfance d’une certaine pratique des loisirs, de la fréquentation des musées, de l’habitude des rayons de livres et d’un bon usage de la langue ». Sadiq Kan a eu une scolarité normale, et même excellente, il a fait des études de droit, a exercé comme avocat et a été plusieurs fois ministre dans le gouvernement de Gordon Brown. Mais il est issu d’un milieu modeste. Suffisant pour que Finkielkraut tranche de manière péremptoire : l’enfance du maire de Londres s’est très certainement déroulée loin des rayons de livres, des musées, et du bon usage de la langue. Et c'est grâce à ça qu'il a été élu... Et suffisant aussi pour lâcher en guise de conclusion : « cette image de la victoire du musulman pauvre sur le juif riche me laisse un goût amer ». Au moins nous voilà fixé quant aux critères communautaires et sociaux qui gouvernent sa vision du monde. Finkielkraut n’en a pas après tous les musulmans. Seulement ceux qui sont pauvres. Et il ne défend pas tous les juifs. Seulement les riches. Voilà qui apportera certainement de la clarté dans le débat. Mais il ne faut jamais désespérer de l’humain.  A l’ultime tentative d’Elisabeth de redresser la barre – « Malgré tout, il faudra suivre avec intérêt ce que fait ce maire… » - Finkielkraut répond en se rangeant enfin à la voix de la raison : « Ah oui. Et sans aucun préjugé défavorable… ». Sans rire ?

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[1]  Consultable en vidéo : http://radiorcj.info/diffusions/35966/. L’échange relaté ici démarre à la minute 14.25

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