Raciste, Finkielkraut ? Mais oui...

L’expulsion d’Alain Finkielkraut, samedi soir place de la République, a fait le buzz durant tout le weekend. Invité des télés et des radios, ou héros involontaire d’un incident de rue, Fink reste toujours un « bon client », choyé des médias. En l’occurrence, ceux-ci l’ont largement présenté comme une victime. Tout le monde n’a pas cette chance. C'est justement ce qui pose problème.

Certes, il est toujours déplaisant de voir une foule ou un groupe s’en prendre à un individu seul. Certes, il aurait mieux valu qu’Alain Finkielkraut eût pu continuer sa visite tranquillement, d’autant que la poignée d’imbéciles qui s’en sont pris au philosophe-académicien lui ont ainsi offert une occasion en or massif de se poser en victime ; ainsi qu’à ses thuriféraires celle de disqualifier Nuit Debout (notamment en faisant planer sur le mouvement dans son ensemble l’opprobre de l’antisémitisme !), alors même que l’intéressé se trouvait depuis plus d’une heure place de la République, parmi des milliers de gens totalement indifférents à sa présence…  

« J’ai été expulsé d’une place où doit régner la démocratie et le pluralisme.  Donc, cette démocratie, c'est du bobard, ce pluralisme, c'est un mensonge », s’est-il exclamé à chaud quelques instants plus tard. Autrement dit, la liberté d’expression qu'on assassine.  Sauf que tous les lieux de débats ne sont pas équivalents. Tout dépend des circonstances…  et des intervenants. Un marin ne doit pas craindre d’essuyer quelques embruns, ni un président ou un ministre d’affronter les risques d’une visite au salon de l’agriculture. La personnalité plus ou moins « clivante » du visiteur peut aussi entrainer des réactions plus ou moins amènes, selon les cas. Imagine-t-on Edwy Plenel ou Rony Braumann se pointer la bouche en cœur au dîner du CRIF sans craindre d’y être reçus par des noms d’oiseaux ?

Car, on a tendance à l’oublier (surtout depuis que son admission à l’académie française est venue rasseoir la respectabilité du personnage), la pensée d’Alain Finkielkraut est effectivement très clivante. C'est le moins que l’on puisse dire. Avec une belle constance, au fil des ans ! Depuis les sarcasmes à l’encontre des footballeurs français qualifiés, en 2005, de « black, black, black »,  jusqu’à son indéfectible amitié avec l’écrivain raciste Renaud Camus (auteur de la thèse sur « le grand remplacement »), en passant par le soutien sans réserve apporté au philosophe Robert Redeker – « il faut délivrer le " oui " à Redeker du " mais "  qui l’entrave » - qui avait écrit, en 2006, que « haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué »… Il n’y a qu’à se baisser : les « saloperies » (une des invectives qui, précisément, lui fut jetée au visage l’autre soir) se ramassent à la pelle.

On a aussi parfois du mal à bien saisir. Car la prose finkielkrautienne est souvent recouverte d’un vernis distingué. Avec plusieurs couches successives, au besoin. En 2002, l’écrivaine italienne Oriana Fallaci avait publié La rage et l’orgueil, un pamphlet (en réalité, un torrent de boue, de bile et de vomi) dans lequel il était notamment écrit que « Les musulmans se reproduisent comme des rats ». Quelques années plus tard, dans un débat télé, un intervenant viendra reprocher au philosophe d’avoir approuvé ces phrases ignobles. Finkielkraut se mettra à hurler littéralement : « j’ai condamné, j’ai  condamné trois fois, dans Actualité Juive, dans Le Monde… vous mentez, vous mentez ! » [1]. Des hurlements destinés visiblement à  empêcher son contradicteur de citer  ce commentaire tortueux qu’il avait écrit, dans Le Point: « Oriana Fallaci a l'insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux. Elle met les pieds dans le plat, elle s'efforce de regarder la réalité en face. Elle refuse le narcissisme pénitentiel qui rend l'Occident coupable de ce dont il est victime. (…) Mais, comme elle en a gros sur le cœur, elle va trop loin. Elle écrit avec des Pataugas. Elle cède à la généralisation » Fallaci n’avait donc péché que par « généralisation ». Il aurait été sans doute plus correct de dire que certains musulmans se reproduisent comme des rats, mais pas tous. Fallaci écrivait avec des Pataugas. Finkielkraut, lui écrit, avec des escarpins. Mais cela reste de la merde. Dans un bas de soie.

J’ai gardé le meilleur pour la fin. Une allocution prononcé en 2011, semble-t-il à l’étranger, passée relativement inaperçue. J’ai du remonter jusqu'à la page 40 de Google vidéos pour la retrouver :

« La France est confrontée, comme le reste de l’Europe occidentale à un immense problème qui est le problème de l’immigration. C'est un problème quantitatif : l’immigration est de plus en plus massive. Et c'est un problème civilisationnel, parce que les immigrés d’aujourd'hui, à la différence des immigrés d’hier, ne se sentent pas tenus  pour une certaine partie d’entre eux, de respecter les normes, les règles, les valeurs, les traditions, les idéaux de la société qui les accueille.  Mais la France ou du moins, toute une partie de l’élite française, réagit à cette situation de manière étrange, en faisant – et c'est pathétique – l’apologie du métissage ! C’est par le métissage qu'on va régler la question ! Donc, les valeurs, les façons d’être, les styles vont en quelque sorte se mélanger, et de ce mélange naitra une civilisation heureuse… Le métissage, comme clé, comme horizon du vivre-ensemble ! (…)  L’élite contribue à ce phénomène, l’aggrave et l’accélère encore, en dissolvant tout ce qui reste d’identité dans ce concept étrange, omniprésent, mensonger, de... métissage ! Et je comprends, que dans un tel contexte, où le mensonge idéologique le dispute à la déculturation, la France soit aujourd'hui   beaucoup moins attirante qu'elle a pu l’être autrefois ». [2]

Chacun appréciera. Certes, quand il met en cause « les immigrés d’aujourd'hui » Finkielkraut prend le soin de rajouter « pour certains d’entre eux ».  Précaution de pure forme, puisqu’il s’agit selon lui d’un « immense problème quantitatif et civilisationnel »  (il n’est donc pas question  d’une petite minorité), qui se caractérise de surcroit pas la longue énumération des « normes », des « règles », des « valeurs », des « traditions », des « idéaux », qui seraient foulées au pied par ceux qu’il considère, au mépris des règles de la citoyenneté et de la nationalité, comme des « accueillis »…  

Un dernier point. Tariq Ramadan, lui, n’a pas eu la chance de faire le buzz en étant expulsé de la place de la République. Mais lui aussi pourrait dire : « cette démocratie, c'est du bobard, ce pluralisme, c'est un mensonge »  Car depuis le début de l’année, il été interdit de parole à la cité internationale de Paris, à l’Institut du monde arabe, à Béziers, à Argenteuil, à Orléans. Malgré sa réputation controversée, il n’a jamais été condamné ni poursuivi, pour propos racistes, antisémites, ou contraires à l’ordre public. Chacun est libre de l’aimer ou pas, de le détester, même, mais force est de constater que ses détracteurs n’ont jamais été capables de rapporter contre lui autre chose que des griefs flous tels que son « double langage » ou sa « proximité » avec les Frères musulmans.  Une pétition est parue dans Le Monde, le 2 avril, sous le titre  Accepter le débat avec Tariq Ramadan ne signifie pas être d’accord avec lui, signée entre autres du journaliste Alain Gresh et du sociologue Edgar Morin. Dans la plus parfaite indifférence médiatique. Il y a comme un problème, non ?  

 

 


[1] https://www.youtube.com/watch?v=jhj6ghuTF0k : à la 19ème seconde.

[2] Voir la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=ulnTJa5hAts

 

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