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Billet de blog 17 août 2016

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Turquie : les kémalistes entre "front national" et "front démocratique"

"La question kurde bloque la décrispation politique" turque écrivions-nous le 3 août dans ce blog. Deux semaines après, les derniers développements restent très préoccupants, et les responsabilités du parti kémaliste déterminantes.

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Le mouvement armé kurde PKK a repris ses attaques à un rythme quasi quotidien. Le 15 août ce sont encore 8 personnes qui ont perdu la vie dans une attaque. Le PKK a également annoncé une extension de ses actions dans les "métropoles". Par ailleurs, le quotidien Özgür Gündem a été "temporairement" fermé par la justice pour "ses liens avec le PKK", et dix journalistes placés en garde à vue. Il s'agit de la première fermeture d'un journal n'ayant à l'évidence aucun lien avec les réseaux gülenistes depuis la proclamation de l'état d'urgence. Les réactions sont extrêmement vives. Même le très nationaliste quotidien Sözcü a informé ses lecteurs du "profond souci pour la liberté de la presse" exprimé à ce sujet par le Conseil de la presse.

Une interview du co-dirigeant du parti de gauche pro-kurde Selahattin Demirtas par les journalistes de Cumhuriyet revient longuement sur l'attitude du parti au pouvoir envers son parti depuis la tentative de putsch. Précisant tout d'abord que ce sont toutes les institutions de Turquie, et pas seulement la présidence de la république, qui ont été visées par la tentative de putsch, il explique ainsi la mise à l'écart de son parti de gauche pro-kurde de la décrispation politique en cours : Tayyip Erdogan "ne peut pas vivre sans ennemi". Demirtas rappelle que c'est pourtant son parti qui le premier a proposé un appel commun des quatre partis représentés au parlement à la suite de la tentative de putsch. Il insiste sur le fait que, après la tentative de putsch, "une occasion historique a été manquée". Le peuple, ayant surmonté le traumatisme du putsch, était dans "un merveilleux état d'esprit propice à la paix intérieure". Chez les politiques et dans l'administration, il y avait également un "enthousiasme, sauf chez Erdogan qui a préféré le nationalisme et gâché cette chance historique".
Posant désormais son parti comme la seule opposition à Erdogan, depuis que le parti kémaliste et le parti nationaliste acceptent de discuter avec lui, Selahattin Demirtas précise toutefois : "Si Erdogan est ouvert à un compromis sur des principes et une morale, notre porte sera toujours ouverte." La première revendication est toujours celle de laisser Abdullah Öcalan, le leader historique du PKK emprisonné, revenir dans les négociations. Et, comme un signe envoyé au pouvoir, Demirtas commente la décision du PKK sur l'extension de ses actions citée ci-dessus : "Nous ne la trouvons pas juste, nous ne l'acceptons pas." C'est une des plus claires condamnation du PKK jamais venue du parti de gauche pro-kurde, qui a suscité de nombreuses réactions positives chez les commentateurs, et par exemple celle de Hasan Cemal.
Le célèbre éditorialiste du journal numérique T24 souligne également le rôle historique que, dans ces circonstances, le leader du parti kémaliste pourrait avoir à jouer. Il rappelle à quel point son analyse de la tentative de putsch et de la sortie de crise est proche de celle de Selahattin Demirtas. On peut résumer ainsi : de la même façon que le manque de transparence et de démocratie a permis l'infiltration de l'Etat et de l'armée par les putschistes, ce sont la transparence et une pleine démocratie qui permettront la paix et la stabilité du pays. Il y a pourtant une différence. Dans son discours prononcé lors du meeting géant d'Istanbul le 7 août, le leader kémaliste n'a en rien évoqué la question kurde. L'éditorialiste écrit : "Sur ce sujet, ses craintes et ses réserves sont évidentes. Dans son parti même, ce n'est pas un mystère que certains l'attendent au tournant."
L'éditorialiste met bien en lumière ce rôle que le parti kémaliste pourrait jouer : il est en effet le seul parti à pouvoir parler à la fois au parti au pouvoir (depuis la tentative de putsch) et avec le parti de gauche pro-kurde (grâce à l'évolution du parti kémaliste – aux fondements idéologiques ultra-nationalistes – sous la houlette du leader actuel). Paradoxalement, le parti fondé par Mustafa Kemal Atatürk, représentant officiel de l'"Ancienne Turquie", premier parti d'opposition mais qui depuis 15 ans stagne électoralement autour de 20-25 % des voix, pourrait se retrouver en position d'acteur essentiel d'un déblocage de la question kurde, et donc de la vie politique turque.
Mais une autre éditorialiste de T24, Oya Baydar, est elle beaucoup plus pessimiste. Elle décrit une recomposition du pouvoir, après la chasse aux réseaux gülenistes, autour de l'idéologie dite de "posture nationale", mélange de nationalisme militariste, de prédisposition à l'Alliance eurasiatique, et d'anti-kurdisme.
C'est ainsi qu'un député du parti de gauche pro-kurde parle "d'alliance des dominants turcs sunnites" à propos du dialogue entre le parti au pouvoir, le parti kémaliste et la parti nationaliste. Il espère que la base du parti kémaliste fera pression sur la direction, notamment sur les futures négociations autour d'une nouvelle constitution. A l'appel de responsables du parti kémaliste et du parti de gauche pro-kurde, un grand meeting appelé "Rendez-vous démocratique" est d'ailleurs en train de s'organiser pour le 16 octobre, et appelle à la constitution d'un "front démocratique" à créer face au "front national" constitué lors du meeting du 7 août.
Même si Tayyip Erdogan a de nombreuses cartes en main, l'avenir de la démocratie en Turquie passe donc aussi par la stratégie que suivra le parti kémaliste, à la croisée des chemins de son histoire, et de l'histoire de son pays.

Post-scriptum : dans son numéro à la une d'un désolant orientalisme ("L'imam et le sultan"), Le Monde a heureusement publié une éclairante interview de Jean-François Pérouse sur les relations complexes entre Recep Tayyip Erdogan et Mustafa Kemal Atatürk, avec un alinéa lumineux résumant le rôle du kémalisme en Turquie comme ayant été un "outil de légitimation de [l'] élite face à ses rivaux".

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